ahmed bencherif écrivain et poète

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1
fév 2019
Posté dans Poésie par bencherif à 1:15 | Pas de réponses »

Jocelyne

 

Heureuse qui comme Jocelyne fut aimée

D’un amour violent sans passion du désir

Voué à l’infini de forme sublimée

Qui naquit un soir d’été, soudain sans prévenir.

 

De présent généreux alloué au quidam

Le bel émoi me conquit, nourri de mystère,

L’immense prodige atteignit mon âme,

Dépêché avec heur d’un lointain univers.

 

Mon esprit débarqua dans son grand royaume,

Faire allégeance royale sans pompes,

Ne chercha à sentir les enivrants baumes,

Ni à voir les attraits gracieux qui dopent.

 

Mon cœur élit logis aux coteaux des Graves

Près de Maison Carrée pour sentir la chaleur ;

Il tremble, il guérit à ses mots suaves ;

A sa voix fluette, il jouit de bonheur.

 

Ma muse irriguait ses vergers assoiffés,

Curant son spleen mortel, lui chantant romance.

Heureux, j’ai communié avec la belle fée

Par delà les chemins, point de résonance.

 

Son flot de paroles m’enchantait à l’envie,

D’expression candide, au timbre mielleux,

Doux comme le zéphyr qui rafraîchit ma vie,

Par les soirées d’été ou les jours frileux.

.

Son verbe cultivait mon imaginaire

Qui n’osa par sacre esquisser le portrait,

Vu le temps d’un songe : cheveux noirs, peau claire,

Sourcils bien tracés, visage plein d’attraits,

De taille moyenne, formes gracieuses,

Au pas fier et souple à ses trois décades,

Aux joues pleines, couleur de cerise

De pommes émergeant en jolie myriade.

 

J’ai aimé ta vertu égale aux moissons

D’un champ très immense fécondé au soleil.

Trois mots du grand amour composent ma chanson

Interprétée de nuit, de jour à mon réveil.

 

Jocelyne ! Tu verras nos sapins, nos cyprès

Au pied de la dune ondulée par le vent

Où surgit la source fraîche, de fond doré,

Couronnée d’un bouquet de verdure flottant.

Les cristaux scintillants te feront caresses

Aux chevilles blanches, aux jambes fuselées ;

Tu jouiras bellement de plaisir immense,

Tu voudras cavaler et tu voudras rouler.

Hamza avait passé quatre années d’enseignement à la zaouïa de Meliana dont les vacances annuelles n’excédaient pas dix jours, en période unique. Il avait mûri et grandi, cloîtré dans le pensionnat et illuminé par les études qu’il suivait passionnément, avec un esprit critique qui avait suppléé à sa curiosité naturelle et une détermination qui avait remplacé précocement son rêve. Car la jeunesse est un beau jardin, hélas, aux moissons brèves. On pense à perpétuer son nom en faisant des enfants, à travailler pour vivre, à faire fortune et tous les hommes sont, sur ce plan, du même limon et la nubilité est là, pour leur rappeler cette amère vision et les placer involontairement sur ce même chemin que suivit la procréation. Rares sont ceux qui vivent sur cette terre, exclusivement pour leur cause : ils sont des fous, des inconstants, des pécheurs, des bons à rien et leurs allégations ne sont jamais prises au sérieux par les gens. Hamza appartenait à ce genre d’hommes qui vivaient pour leurs idées et les défendaient vaillamment.

 

Meliana était une commune de plein exercice et, à ce titre, son centre urbain était habité majoritairement par une population européenne. Hamza y rencontrait tous les jours des Français et si l’habitude de les voir en permanence devait se traduire normalement par de l’accommodation, elle avait mu en xénophobie et donc en perception nationaliste. A l’école, il s’était bâti la réputation de rebelle parmi ses camardes dont certains partageaient ses convictions. Il se procurait aussi des journaux clandestins qui l’édifiaient savamment sur la question nationale et la nécessité d’abattre l’état colonial dont la dimension devenait de plus en plus horrible et intenable. Il avait une sublime admiration pour la ville dont le tiers seulement des terres agricoles furent dépouillées par le conquérant, contrairement aux localités voisines, lesquelles furent saignées à blanc. La baraka du saint y veillait, ainsi que la menace constante du baroud de la puissante tribu des Beni Menacer qui avait plus d’une fois mis en péril la sécurité.  Il sut qu’elle rayonnait de culture et avait produit de grands lettrés au 13 et 14ème siècle, tels que Ahmed Ben Othmane Elmeliani, poète et écrivain, Ali Ben Othmane Ben Moussa Elmeliani, théologien, Ali Ben Mekki Elmeliani, théologien et juriste.

 

Il sortit major de promotion, par excellence, dans les derniers jours du mois de juin, titulaire d’un diplôme qui lui permettait d’accéder à une chaire de prédicateur et une grande fête fut donnée, par sa famille, pour cette heureuse élévation intellectuelle. Il avait repris son train de vie habituel, partagé entre le magasin et la mosquée où il dispensait bénévolement des cours. Sa forte personnalité s’était davantage affirmée et il avait repoussé gentiment le vœu cher à son père pour le marier à cet âge et lui assurer une existence rangée. Il avait autre chose à faire que de s’emprisonner dans la prétendue cage d’or et se il proposait de former un réseau clandestin pour la rébellion. En effet, son projet insurrectionnel, auquel adhérait pleinement son ami et camarade de promotion, Ali, devenait irrévocable, une question de vie ou de mort. Son retour avait coïncidé avec la saison estivale, en l’an mille huit cents quatre-vingt-dix-sept.

 

Vint le quatorze juillet et le village explosait de joie qui retentissait dans la plaine et les coteaux. Les rues étaient pavoisées de drapeaux bleu, blanc, rouge ; la place publique ressemblait à un grand palace, la tribune abritait les officiels chichement vêtus, les tambours battaient, les attractions se multipliaient, les bars ne désemplissaient pas, les barbecues fumaient, les cadeaux foisonnaient partout, les costumes masculins et féminins scintillaient neuf, le ballast reluisait de propreté, les sourires conquéraient tout l’espace public. L’enthousiasme s’affichait partout, on le ressentait très fort, on le vivait intensément, on s’en enivrait sans alcool, on sautait d’exultation, on dansait sans orchestre, on plaisantait, on flattait les femmes sans les charmer, on se complimentait, on rendait de vibrant hommage à cette journée de gloire gravée dans la mémoire de chacun, on se recueillait au monument des morts avec la plus grande émotion et la plus transparente sincérité.

La femme inconnue

 

 

 

Je l’ai vue, le temps  d’un bref regard d’approche

Entre des inconnus au milieu de foules anonymes,

Dans un bel espace familial pudique et calme,

De grand art culinaire où rien ne cloche.

 

Elle était le type de femme que j’aime :

Taille haute et bien en chair, ni grosse, ni svelte,

Poitrine couronnée d’opulentes cimes,

Des hanches évasées, des mouvements lestes.

 

Elle n’était pas trop blanche, mais un peu brune,

Au beau visage rond avec joues épanouies,

Des yeux noirs langoureux, un front rectiligne,

Des lèvres discrètes et des sourcils enfouis.

Ses noirs cheveux étaient lisses et brillants

Courts et coiffés à l’arrière par un foulard

Qui filait aux hanches, abondant et épars,

Gris cendre, à chaque mouvement fuyant

 

Elle avait ce prodige du ciel de charmer

Et les yeux s’y fixaient d’aubaine longuement,

Admiratifs, sereins, de façon sublimée,

Presque adulatoire, comme fée du firmament.

 

Elle était moulue dans un habit truculent :

Un pantalon noir coulant, un tricot gris ample

Qui lui donnaient de l’aisance dans son pas lent

Un bel air qui seyait à sa grâce humble.

Elle marchait avec grâce au pas de paon,

Comblée d’orgueil pour ses attraits féeriques

Et ses seins, sans écrin, hauts et de tétons

Bien en vue, bougeaient de façon impudique

.

Ses copines blanches, belles et séduisantes

La cadraient d’un décor subtil et admirable,

Conçu pour elle seule, en finesse adorable

Comme une légende très attendrissante.

 

Voisine de table au douillet restaurant,

La femme inconnue se tenait à l’opposé.

Pourtant, je sentais sa présence, mais n’osais

Me retourner, quoique, d’envie forte, souffrant.

Tous les regards étaient braqués sur la cour : l’opinion publique métropolitaine et la presse attendait les révélations de cette rébellion. Elle allait juger un procès hors norme, le premier peut-être par le  nombre très élevé de personnes qui allaient défiler à la  barre : 107 prévenus, 50 avocats, 93 témoins, 2 interprètes judiciaires. Le gouvernement général était lui aussi pressenti comme témoin. Et donc, il suivait tout ce qui se passait là-bas, loin de sa zone de compétence, loin de son pouvoir. La cour devait aménager ses salles pour permettre à tous d’avoir la parole, de répondre au mieux. C’était en effet une grande troupe qui donnait une certaine connotation politique au procès. Les magistrats buchaient le dossier, s’instruisaient sur les concepts de politique coloniale, tels le séquestre et la licitation, lesquels étaient de grande complexité et surtout d’aberration certaine. Car, chez eux, en France, la propriété privée était sacrée et puissamment protégée par le droit.

 

Dès les premiers jours d’incarcération des prisonniers, un mouvement de solidarité s’était matérialisé à leur endroit, principalement par les femmes de Montpellier. Plusieurs d’entre elles leur rendaient visite et leur apportaient de quoi manger. Elles leur offraient des vêtements chauds contre le froid cuisant d’hiver. Certaines exigeaient des greffiers de leur communiquer les coordonnées des avocats mandatés, parfois elles se chamaillaient avec eux et finalement elles obtenaient gain de cause. Puis, elles prenaient contact avec les défenseurs, payaient leurs honoraires. Ce mouvement avait touché également d’autres régions de la France, comme Lyon dont une femme avait donné 200 francs à un avocat pour défendre un accusé de son choix. Cet élan n’avait rien  d’exotisme, ni d’admiration pour des insurgés. Mais, il s’était manifesté par charité chrétienne envers des gens dont la misère faisait honte à l’empire dit civilisateur français. Certaines eurent des démêles avec la police et furent placées en garde à vue. Elles restèrent toutes dans l’anonymat et les annales n’ont point rapporté leurs noms. Gloire à Elles ! Toute la gloire à Elles !

 

 

Le quinze décembre 1902 s’ouvrit le procès. Une foule immense était venue voir  ces insurgés en blanc qui avaient porté atteinte à l’ordre colonial établi. La présence féminine sortait de l’ordinaire, tant elle était très nombreuse et visiblement fortement intéressée. Elles étaient de tout âge entre  vingt et quarante ans, de toute beauté,  blonde ou brune, mouchoir à la main, pour essuyer de larmes hasardeuses, bourse également ouverte pour venir en aide à leurs favoris accusés. Les hommes, quant à eux, venaient suivre un procès de grande envergure qui ne manquait pas d’interpellation sur le plan philosophique, en matière de droits de l’homme dont les ligues se trouvaient encore à l’état embryonnaire. Il y avait parmi eux beaucoup d’intellectuels et d’hommes politiques. Des journalistes et des photographes étaient aussi en grand nombre, venus alimenter leur chronique judiciaire.

Les prisonniers débarquèrent, prirent le train et arrivèrent vers midi à Montpellier. Leur procession avançait vers la prison sous le regard curieux d’une grosse foule venue voir ces gens qui avaient troublé la sécurité de la colonie. Ils étaient pour la plus part mal  vêtus, maigrichons, de grise mine ridée, très jeunes sauf deux vieillards aux cheveux  neigeux. Ils marchaient sans regarder autour d’eux, indifférents et résignés, transis de froid. Des journalistes étaient là ; ils ne purent cependant pas interviewer  aucun prisonnier. Des femmes apitoyées par leur sort les voyaient passer comme des fantômes, sous leur  burnous blancs, vieillis et abimés par leur trop long séjour carcéral. Ils entrèrent dans la prison, mitoyenne au palais de justice de l’Hérault. Et à midi, l’administration pénitentiaire leur avait servi un repas chaud.

 

L’opinion publique française croyait voir un beau spectacle d’exotisme défiler dans les rues de Montpellier, avec une note significative d’orientalisme qui était à la mode dans les grandes galeries d’art de Paris, sous divers pinceaux de grands artistes, tels De Lacroix ou Fromentin, Etienne Dinet qui avaient exécuté d’excellentes peintures sur la Casbah d’Alger, ses femmes,  ou encore de belles palmeraies entourées de dunes de sable dorées. Elle fut vite frappée d’émoi, en découvrant une troupe de miséreux emmener vers la prison. Elle percevait de façon concrète le drame colonial algérien, ce qui passait vraiment sur l’autre rive de la Méditerranée, comme exactions et iniquités visibles du premier regard. Ce premier contact fut pour elle un sursaut de conscience, un désaveu pour la politique de leur gouvernement et en même  temps une opportunité pour se solidariser avec les accusés. La presse elle-même se sentait mobilisée par en mettant à  nu les gros mensonges de la colonie.

 

Le procès de Margueritte était de nature coloniale, en  ce sens que le gouverneur général élaborait des lois pénales exclusives pour l’indigène, en association avec le ministère de la Justice à Paris, ou encore appliquait des répressions en dehors de tout tribunal. Autrement dit, ce haut fonctionnaire était concerné par la délocalisation du procès même, soutenu par le parti colonial, fortement influent au Parlement,  sauf que le droit était souverain en France, grâce à la règle fondamentale de séparation des pouvoirs qui garantissait pour chacun ses droits exclusifs.

 

Tous les regards étaient braqués sur la cour : l’opinion publique métropolitaine et la presse attendait les révélations de cette rébellion. Elle allait juger un procès hors norme, le premier peut-être par le  nombre très élevé de personnes qui allaient défiler à la  barre : 107 prévenus, 50 avocats, 93 témoins, 2 interprètes judiciaires. Le gouvernement général était lui aussi pressenti comme témoin. Et donc, il suivait tout ce qui se passait là-bas, loin de sa zone de compétence, loin de son pouvoir. La cour devait aménager ses salles pour permettre à tous d’avoir la parole, de répondre au mieux. C’était en effet une grande troupe qui donnait une certaine connotation politique au procès. Les magistrats buchaient le dossier, s’instruisaient sur les concepts de politique coloniale, tels le séquestre et la licitation, lesquels étaient de grande complexité et surtout d’aberration certaine. Car, chez eux, en France, la propriété privée était sacrée et puissamment protégée par le droit.

 

23
déc 2018
Posté dans Non classé par bencherif à 10:00 | Pas de réponses »

Dans la rue, Hamza marchait, telle une ombre fugitive, quasiment inconscient de ce qui se passait, dans l’impossibilité d’assimiler cette évolution politique qui ne présageait que des malheurs pour son peuple. Il en voulait au parti colonial, il en voulait à la France. Pourquoi la France avait-elle abandonné ses musulmans français, comme elle le prétendait dans ses lois, alors qu’ils étaient de simples indigènes soumis à la loi, non protégés par la loi. La France les abandonnait aux appétits voraces des colons, à leurs arrogances, à leurs exactions, vexations de tous genres et oppressions. Jamais nation n’a été aussi avilie que cette Algérie meurtrie, tyrannisée, qui ne parvenait pas à se relever d’elle-même pour faire la joie de ses fils authentiques, vertueux et honnêtes, engagés à fond dans son amour. Ses propres fils la  violaient tous les jours, tels ce caïd et ces tirailleurs qui croyaient que vraiment la France était leur mère.

Margueritte tome 2

Jamais le deuil et la joie ne s’étaient côtoyés de façon aussi apparente en pleine rue : la fête des colons arrosée à grands flots de vin, le noir abattement des indigènes sous leurs blancs burnous. Il était aussi pire lorsque venaient à se croiser les regards des antagonistes. Ils disaient long, ils exprimaient long : l’arrogance et la jouissance sadique d’un côté, de l’autre, le feu de la vengeance qui dévorait les âmes. Là, la France avait échoué dans la dimension de fraternité qu’elle osait enseigner aux autres. Elle avait échoué à semer les grains de l’amour entre les gens. Elle avait tant opprimé ses sujets que le feu immense des vengeances couvait.

 

Hamza avait mal, sa colère tenait à un moindre regard équivoque, à la moindre ironie. Il maitrisait difficilement ses nerfs et évitait de croiser les gens, coupables ou victimes. Pour l’instant, il ne raisonnait même pas. On dirait qu’il avait mu en homme préhistorique à deux fonctions vitales : chasser, manger. Des colons l’interpellaient dans la rue, mus d’une joie excentrique. Il ne les entendait pas. Les indigènes le saluaient par courtoisie de circonstance. Son ouïe n’en percevait aucun son. Il était littéralement dans un état second, tant le choc avait quelque chose de sismique. Où allait-il ? Le savait-il lui-même en ces instants d’incertitude ?

 

Il marchait au hasard, ne sachant nullement où il allait. Il la vit ! Il la vit, comme une apparition surnaturelle qui lui parlait, le toucher. Peu à peu, il s’habituait à cette vision merveilleuse, féerique. Il la suivait des yeux, puis ses pensées prenaient imperceptiblement de l’ordre, son cœur commença à battre à son rythme normal. Alors, il sortit  de sa torpeur, son cerveau se mit à fonctionner de nouveau. Puis, il s’écria de toutes ses forces : Pauline. Elle s’arrêta, se retourna, resta immobile. Sa surprise était faite d’éblouissement et d’émerveillement, comme le soleil qui apparaitrait soudain dans la nuit. Elle ne croyait plus au retour de son amour et elle en était si heureuse. Il alla vers elle, sans gambader, ni courir, mais au pas d’un seigneur sûr de retrouver celle qui l’aimait. « Allons au jardin public, dit-il ».

 

Ils se tenaient par les bras, souriants et allègres, légers comme des feuilles de printemps, pleine de vie et de sève. Ils marchaient comme des anges, à la félicité divine, comblés par la grâce de dieu. Au jardin public, les roses épanouies leur souriaient, dansaient pour eux, au souffle de la brise légère du matin, les conviaient à l’amour éternel, les encensaient de leurs parfums enivrants. Sur leur banc d’accueil, ils s’oubliaient dans la douceur du moment qu’ils espéraient ne jamais s’achever. Pris dans l’enchantement, ils voyageaient dans les espaces aériens. Ils étaient heureux, s’aimaient seulement des yeux. Elle lui caressait les cheveux, Il la tenait par la hanche. Il ne voulait pas la posséder, fidèle au serment qu’il s’était donné pour lui éviter des illusions douloureuses. Elle ne le tentait pas par respect à ce pacte auquel elle n’avait pas souscrit. Ils restèrent ainsi plus de deux heures en espérant d’autres moments similaires. Mais se reproduiraient-ils ces moments ? Ils n’en savaient rien. Ils s’en allèrent et chacun prit la voie de son destin.

                                   

Il fallait ce miracle de l’amour pour opérer la mue certaine dans l’état d’abattement dans lequel se trouvait momentanément Hamza et nul ne pouvait prédire combien celui-ci pourrait-il durer. Le jeune homme reprit vite ses esprits. Il était de nouveau maitre de sa boussole. Il partait droit devant son objectif, conférer avec ses compagnons, mettre au point ce qui ne l’avait pas été, fixer la date de la confrontation armée. Son courage n’avait nullement failli, sa volonté était de fer. Sur le plan du mental, il était ce guerrier intrépide. Il souriait à cette pensée. Il manquait d’expérience. Il ne savait pas que la guerre réservait les plus sinistres surprises qui n’étaient jamais du goût du soldat.

 

Au premier étage, les hommes étaient moins ambiants, leurs causeries étaient sereines et instructives. L’illustre si Mahamed Berrahal tenait la tribune. Il portait un beau costume traditionnel : un double turban, l’un blanc et transparent, l’autre jaune doré, gilet et gandoura tout en soie de couleur claire. Son teint était blanc, son visage émettait de la lueur, sa barbe était peu fournie, ainsi que ses moustaches. Ses yeux noirs veloutés diffusaient un regard intense et profond, qui mettait mal à l’aise son interlocuteur dont il obtenait vite l’obéissance ou l’assentiment. Sa stature impressionnante s’imposait comme un hercule habillé en tribun, mais impassible et résolu, forgé dans l’adversité, sans peur et respectueux, poli et sans arrogance. Ses mouvements pondérés mais prompts le distinguaient en chevalier en campagne. Cette nature ne cachait pas son ascendant sur les femmes, car il était beau et séduisant, passé la quarantaine de peu. Son physique faisait couler l’encre de ceux qui le haïssaient et faisaient tout pour lui nuire : c’étaient des colons d’influence notoire, tel Charles Geniaux qui versait dans la pure délation et le traitait parfois admiratif malgré lui et souvent désobligeant :

« Cet Abencerage algérien, ce séduisant des parisiennes, ce buveur de champagne, ce converti mystique brusque qui se maquillait au kohol ».

Bien sûr, Si Mahamed, lettré bilingue, dérangeait le pouvoir en Algérie. Toute sa vie, il appela à l’émancipation de l’Islam et exhorta la France à civiliser les Indigènes, en leur ouvrant les écoles, les medersas, des infirmeries, en leur garantissant le droit au travail, en luttant contre les fléaux qui faisaient des famines, en respectant leurs coutumes, leurs valeurs et leur civilisation, en leur octroyant la représentation politique, capable à elle seule de les défendre contre les appétits féroces des colons. Les libéraux français l’écoutaient et en tiraient profit de ses conseils pratiques, de son érudition sur la culture arabe et musulmane. Ses coreligionnaires lui vouaient une admiration de culte, du moins ceux qui le connaissaient ou en entendaient parler. Lui-même ne ratait aucune occasion pour les sensibiliser sur la nécessité d’instruire leurs enfants en Arabe et en Français, de faire confiance à la France, première puissance mondiale qui les dominait, car elle avait aboli le pouvoir absolu et s’était dotée d’institutions démocratiques qui géraient les affaires. Comme toujours, il n’hésitait pas à déclamer haut et fort ses opinions qui dérangeaient le parti colonial, très hostile aux Indigènes :

« Le jour où la France a planté son drapeau sur le rivage africain, elle a pris l’engagement tacite de se consacrer à la civilisation et à l’émancipation du peuple qu’elle venait de conquérir. Sous peine de déchoir, elle doit tenir parole. Le Musulman défend son foyer, sa patrie ? Ce n’est pas le patriotisme qui le guide, mais la sauvagerie. Se montre-t-il courageux ou héroïque ? C’est un fanatique. Se résigne-t-il, une fois vaincu ? C’est un fataliste. Ses prêtres chantent-ils des prières ? Ce sont des hurleurs. Dansent-ils ? Ce sont des tourneurs. Sa musique est une cacophonie, sa famille est un sérail, sa civilisation, un plagiat, son prophète, un imposteur. Et ainsi tout, absolument tout ce qui concerne l’Islam est systématiquement dénigré, ridiculisé ou avili, sans avoir jamais été connu ».

 

29
nov 2018

«  Le cyclone commença à souffler à Oran, par une journée du mois de mai, sous l’impulsion de cyclistes européens, en casquettes et en shorts, qui travaillaient leurs performances, en vue d’une prochaine compétition, qui devait se dérouler entre Oran et Mostaganem, dont l’itinéraire contournait la montagne des lions, traversait un maquis fleuri, où dominent les genêts, les lentisques, les cistes (diss) et longeait le littoral. Ils étaient une cinquantaine de sportifs à évoluer au matin, sur un parcours en pente et en côte de huit km environ, sur le front de mer. Ils revenaient de Canastel et débouchèrent sur la place d’armes où les avait accueillis une forte délégation municipale, qui délirait de joie et sonnait les clairons des hostilités.

 

Sur le perron de la mairie, le conseiller municipal X, anti-juif, les harangua et les incita à descendre dans le quartier juif tout proche, sous de ferventes acclamations et de forts encouragements de ses pairs et de quelques concitoyens. Les cyclistes ne se firent pas prier et se détournèrent de leur noble discipline pour assouvir leur vilain désir de vengeance, motivé par une haine sans bornes. Leur incursion intervenait à un moment où la tension sociale prenait des proportions effarantes, sous la tyrannie des municipalités qui se comportaient à la manière des djemaa ancestrales, jalouses de leur propre autonomie et répulsives à une tierce ingérence. Ils abandonnèrent leurs bicyclettes et partirent à l’assaut du quartier juif dont les magasins étaient ouverts. Ils étaient déchaînés, frappaient à coups de pieds les portes, faisaient des gestes obscènes, bousculaient les uns, molestaient les autres.

 

La très belle ville devint en très peu de temps une sale ville, sans civisme, ni humanité et dont les bars et les hôtels, les administrations et les casernements bouillonnaient de colère d’un autre âge où l’homme se prenait pour le dieu tout puissant. La terreur et la barbarie frappaient  cette communauté décriée pour les torts de son temps et honnie pour sa race : de grands malades juifs, très pauvres, qui se faisaient soigner gratuitement dans les hôpitaux publics furent expulsés dans un état de santé assez grave; des enfants furent chassés des cantines scolaires en violation des règles pédagogiques primaires ; des policiers municipaux furent révoqués de leur travail et se retrouvèrent sur la paille ».

 

El Hamel assumait le rôle du chroniqueur dont la compagnie était recherchée au café maure. Il lisait beaucoup de journaux et donc suivait l’activité politique du pays. Il était un bon raconteur. Il haussait ou bissait le ton de sa voix, quand cela était nécessaire, pointait de l’index un personnage fictif, répétait les phrases choc. Il donnait des nouvelles fraiches sur les différents antagonistes dont il montrait de façon très imagée l’importance et l’influence sur l’échiquier politique. Hamza trouvait en lui un maitre, ou plutôt une caisse de résonnance de ce qui se passait dans sa chère patrie. Plus, il l’écoutait, plus il devenait irréductible, engagé dans son mouvement insurrectionnel. Il voyait en lui un  autre Haidar, théoricien cependant. El Hamel lui demandait s’il assimilait bien, s’il imaginait les acteurs dans l’action. Hamza hochait de la tête en guise d’acquiescement, souriait et le priait de continuer son cours qu’il trouvait magistral. Le raconteur se faisait un devoir d’expier sa faute de naturalisation :

 

«  Des foules d’Européens, qui n’obéissaient qu’à leurs instincts, partirent alors en guerre contre le quartier juif, en un seul mouvement qui n’avait rien d’inopiné, en plusieurs processions qui se succédaient en hordes maléfiques. Elles conquirent le quartier bas, le quartier haut, les cernèrent, les assiégèrent et la sale besogne commença : des magasins furent défoncées, pillés, saccagés avec une rare bestialité ; des maisons furent violés et leurs occupants, chassés à coups de matraque, Ils se donnèrent le mot et criaient : « Allons nous réfugier dans les quartiers des Arabes qui nous protégeront ». Ils remontèrent la rue des Jardins, traversèrent le boulevard Saint Pétersbourg, remontaient toujours et débouchèrent au premier quartier indigène populeux de Ras Al Ain, au pied de la montagne Santa Cruz.  Les Arabes leur offrirent leur protection, les firent entrer chez eux, prirent leurs gourdins qu’ils firent siffler en l’air, chargèrent les colons qui rebroussèrent chemin, jambes aux cous.

 

Dans cette ville qui s’entredéchirait, prêchait l’intolérance honteuse et la perversion, la police ne faisait rien, regardait avec plaisir, laissait faire en éprouvant de la jouissance. Les agents s’enivraient du spectacle, attisaient les fureurs, enhardissaient les timorés. Ils oublièrent qu’ils avaient fait un serment sacré à la république pour maintenir le bon ordre, pour combattre l’anarchie et faire régner la justice, garantir la liberté de chacun, la sécurité de chacun, ils oublièrent qu’ils formaient un garde-fou de chaque société et qu’ils devaient l’empêcher d’aller à la dérive. Un accident fit d’eux ce qu’ils étaient, ils n’aimaient pas leur noble métier et n’avaient aucune vertu pour l’exercer, ils remplissaient seulement leurs vacations et attendaient avec une fébrile impatience leurs pécules prélevés sur les honnêtes contribuables.

28
nov 2018

Le campement se réveilla plutôt au dernier quart de la nuit, qu’aux aurores. Les individus avaient bien dormi et n’éprouvaient point de paresse, ni cette fâcheuse habitude citadine de bâiller au lever. Ils étaient prêts à se dépenser, hommes et femmes. Dans la cuisine, une ménagère avait allumé le feu et servait de l’eau chauffée pour les ablutions, une autre préparait la soupe, une autre pétrissait la semoule. Il faisait encore noir, quand le petit déjeuner fut servi ; chacun se restaura avec un appétit de gros mangeur. L’obscurité ne dura pas plus d’une demi heure et fut chassée promptement par les premières lueurs du jour, alors les hommes se démenèrent : certains éconduisirent les troupeaux, d’autres emmenèrent des bourricots pour colporter de l’eau, d’autres encore allèrent sur deux mulets pour ramener du bois de combustion, tandis que hadj Kadda et Hamza montèrent à cheval pour faire une promenade.

Au petit matin, hadj Kadda, deux de ses fils et Hamza partirent vers le campement où ils devaient déjeuner. Ils y arrivèrent une demi heure plus tard. Leur hôte, Salem, les reçut avec convivialité dans la grande tente. Le même rite culinaire est observé  en milieu bédouin, les mêmes habitudes. Les invités passèrent donc une journée à manger presque sans fin et à la tombée de la nuit, ils regagnèrent leur campement. A l’aube, Hamza fit ses adieux et prit le chemin du retour. Il cavala longtemps et fit, vers le coup de neuf heures, un crochet au piedmont où il espérait revoir Haidar et dada Aicha. L’exploitation pierreuse n’avait pas changé et offrait le même tableau de désolation et d’infécondité ; le sol était imparfaitement labouré et avec discontinuité, selon la  résistance de la roche; les remblais s’accumulaient en contre bas de la montagne et le puits avait juré d’être inviolable. Sans descendre de cheval, Hamza appela le vieux révolutionnaire : « Haidar ! Haidar ! » Celui-ci était au fond d’un fossé, à moins d’un mètre de profondeur. Il cognait avec force et hargneusement une roche plus dure que l’airain qui le dissuadait en dégageant souvent des étincelles éparses. Il jeta la masse, monta sur une roche, se hissa lentement et sortit du fossé. Il était soulagé de s’arroger une trêve, la trêve d’un combattant. D’ailleurs, il le pensa, il menait un combat permanent contre les forces de la nature qui demeuraient victorieuses.

Bonjour mes gens, dit El Hamel, de manière pitoyable.

 

Il y eut un silence de mort, une attitude froide des clients qui le négligeaient, le méconnaissaient totalement.   El Hamel (littéralement l’égaré) ne reconnaissait plus ces gens affectueux, sympathiques, compatissants et cléments. Il s’adressait à des êtres impassibles.  Plus il insistait et moins il se cramponnait au peu de dignité qui lui restait. Il se trouvait dans un état affectif intenable. Il ne savait pas comment sensibiliser ces hommes, comment tisser un nouveau lien social avec eux. Dominé par la colère, il commença à vociférer : « Pourquoi ? Pourquoi ? Criait-il ». Il circula entre les tables, abordait un client, puis un autre et fit le tour de la salle. II rejoignit difficilement son oncle paternel, fendit en larmes et dit : « Mon oncle parle-moi, dis-moi quelque chose, dis-leur de me faire concorde ». L’oncle resta imperturbable et ce fut au tour du frère qui comprimait sa douleur au fond de son cœur. Il ne réagit point, la naturalisation ayant presque coupé le cordon ombilical. Il lui dit en termes émouvants : « Mon frère ! Mon frère ! J’ai fait une grave faute, pardonne-moi, dis à ma mère et à mon père de me parler, dis-leur de m’ouvrir de nouveau leur cœur, je sens que je n’ai pas pour longtemps à vivre ».

 

La mort dans l’âme, il se ressaisit, essuya quelques pleurs qui glissèrent sur ses joues flétries, l’anxiété lui resserrait la gorge, comme si une min implacable l’étranglait. Il fit un effort miraculeux et dénoua sa cravate, respira profondément et recouvra ses esprits. Il se dévêtit de son costume bleu et resta en caleçon long, sous l’œil médusé de l’assistance, qui le crut fou et demeura dans l’expectative. Il le déchira avec rage en lambeaux à l’aide d’un coutelas, arracha nerveusement les feuilles du journal et y mit le feu qui flamba. Il défit ensuite son colis et enfila son habit traditionnel. Il arbora un joli sourire et passa aux embrassades des gens. Il appréciait enfin le bonheur qui faillit le quitter à tout jamais. Il était redevenu lui-même, Algérien fier de ses origines. Mais une nouvelle épreuve commençait pour lui : le désaveu de la naturalisation, qui était considéré avec une grande circonspection, n’intervenait pas automatiquement et relevait d’un processus administratif et judiciaire long et harassant.

 

Le feu se propagea vite et consumait une table dont les supports s’embrasaient.  Une grosse fumée se dégagea par la porte comme un nuage noir. Les badauds rappliquèrent par petits groupes, une foule cosmopolite se forma. Les individus se lançaient des regards de haine et de colère, simulaient de venir aux mains, se bousculaient violemment, se tenaient des propos virulents : « déguerpis sale bicot ; déguerpis sale khitano (Espagnol) ». El Hamel fut injurié et frappé par un Espagnol. Le frère d’El Hamel roua de coups l’Espagnol et ce fut l’échauffourée : les Arabes devenaient menaçants avec des bâtons qui sifflaient dans l’air ; les Espagnols ramenèrent des tubes de fer, d’autres vinrent armés de fusil de chasse. Il se forma deux blocs adverses qui se voulaient la mort ; ils fulminaient, enrageaient, rejetaient la raison et chacun pensait avoir raison. Les coups de poings, les coups de pieds valsaient, tanguaient. On avait mal au bassin, au ventre, au visage ; on était blessé, le sang coulait. Ils s’entredéchiraient, quand arrivèrent en courant, alertés par un mouchard, le gendarme Bernard et le caid.

 

Les représentants de l’ordre restaient plus ou moins calmes et ménageaient ces fous furieux qui pourraient les broyer accidentellement. Ils s’énervaient et ne tenaient pas en place, car la situation était très explosive et risquait à tout moment de dégénérer. Ils ne cessaient de regarder au fond de la rue et se disaient de voix très haute que les renforts tardaient à venir pour rétablir l’ordre. Ils le répétaient sans cesse et toujours plus fort pour se sentir en sécurité. Ils étaient dans la tourmente, pris au piège par une centaine de personnes furieuses qui hurlaient et se tapaient n’importe où, n’importe comment. Ils avaient la trouille, quand enfin ils poussèrent un grand ouf : le son sourd des sabots se fit entendre de plus en plus proche. « Les soldats arrivent, grondèrent-ils ». Bernard reprit son courage à mesure que s’approchaient les cavaliers et accrocha El Hamel.

 

-  Tu es maboul, dit-il. Oh quel gâchis. Je vais dresser un procès verbal bien saucé. Le Hakem, Martin, te collera six mois de prison, s’il veut bien être clément avec toi. Sinon, il demandera au gouverneur général de t’écrouer pour une année au moins.

 

-   Mais …

 

-   Ferme-la. Je sais que tu es Français, mais tu ne relèves pas de nos tribunaux et donc tu n’auras pas droit à un avocat. Tu es soumis au régime d’exception des indigènes que nous traitons sans pitié.

 

-    Sache que je répudie la citoyenneté française, enchaîna en vitesse El Hamel. Le sobriquet honteux que vous nous collez ne nous trompe pas sur notre identité. Nous sommes les Algériens, les vrais Algériens, pas des Indigènes.

-    Tu abuses de ma patience, ferme ta gueule.

 

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