ahmed bencherif écrivain et poète

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Au premier étage, les hommes étaient moins ambiants, leurs causeries étaient sereines et instructives. L’illustre si Mahamed Berrahal tenait la tribune. Il portait un beau costume traditionnel : un double turban, l’un blanc et transparent, l’autre jaune doré, gilet et gandoura tout en soie de couleur claire. Son teint était blanc, son visage émettait de la lueur, sa barbe était peu fournie, ainsi que ses moustaches. Ses yeux noirs veloutés diffusaient un regard intense et profond, qui mettait mal à l’aise son interlocuteur dont il obtenait vite l’obéissance ou l’assentiment. Sa stature impressionnante s’imposait comme un hercule habillé en tribun, mais impassible et résolu, forgé dans l’adversité, sans peur et respectueux, poli et sans arrogance. Ses mouvements pondérés mais prompts le distinguaient en chevalier en campagne. Cette nature ne cachait pas son ascendant sur les femmes, car il était beau et séduisant, passé la quarantaine de peu. Son physique faisait couler l’encre de ceux qui le haïssaient et faisaient tout pour lui nuire : c’étaient des colons d’influence notoire, tel Charles Geniaux qui versait dans la pure délation et le traitait parfois admiratif malgré lui et souvent désobligeant :

« Cet Abencerage algérien, ce séduisant des parisiennes, ce buveur de champagne, ce converti mystique brusque qui se maquillait au kohol ».

Bien sûr, Si Mahamed, lettré bilingue, dérangeait le pouvoir en Algérie. Toute sa vie, il appela à l’émancipation de l’Islam et exhorta la France à civiliser les Indigènes, en leur ouvrant les écoles, les medersas, des infirmeries, en leur garantissant le droit au travail, en luttant contre les fléaux qui faisaient des famines, en respectant leurs coutumes, leurs valeurs et leur civilisation, en leur octroyant la représentation politique, capable à elle seule de les défendre contre les appétits féroces des colons. Les libéraux français l’écoutaient et en tiraient profit de ses conseils pratiques, de son érudition sur la culture arabe et musulmane. Ses coreligionnaires lui vouaient une admiration de culte, du moins ceux qui le connaissaient ou en entendaient parler. Lui-même ne ratait aucune occasion pour les sensibiliser sur la nécessité d’instruire leurs enfants en Arabe et en Français, de faire confiance à la France, première puissance mondiale qui les dominait, car elle avait aboli le pouvoir absolu et s’était dotée d’institutions démocratiques qui géraient les affaires. Comme toujours, il n’hésitait pas à déclamer haut et fort ses opinions qui dérangeaient le parti colonial, très hostile aux Indigènes :

« Le jour où la France a planté son drapeau sur le rivage africain, elle a pris l’engagement tacite de se consacrer à la civilisation et à l’émancipation du peuple qu’elle venait de conquérir. Sous peine de déchoir, elle doit tenir parole. Le Musulman défend son foyer, sa patrie ? Ce n’est pas le patriotisme qui le guide, mais la sauvagerie. Se montre-t-il courageux ou héroïque ? C’est un fanatique. Se résigne-t-il, une fois vaincu ? C’est un fataliste. Ses prêtres chantent-ils des prières ? Ce sont des hurleurs. Dansent-ils ? Ce sont des tourneurs. Sa musique est une cacophonie, sa famille est un sérail, sa civilisation, un plagiat, son prophète, un imposteur. Et ainsi tout, absolument tout ce qui concerne l’Islam est systématiquement dénigré, ridiculisé ou avili, sans avoir jamais été connu ».

 

29
nov 2018

«  Le cyclone commença à souffler à Oran, par une journée du mois de mai, sous l’impulsion de cyclistes européens, en casquettes et en shorts, qui travaillaient leurs performances, en vue d’une prochaine compétition, qui devait se dérouler entre Oran et Mostaganem, dont l’itinéraire contournait la montagne des lions, traversait un maquis fleuri, où dominent les genêts, les lentisques, les cistes (diss) et longeait le littoral. Ils étaient une cinquantaine de sportifs à évoluer au matin, sur un parcours en pente et en côte de huit km environ, sur le front de mer. Ils revenaient de Canastel et débouchèrent sur la place d’armes où les avait accueillis une forte délégation municipale, qui délirait de joie et sonnait les clairons des hostilités.

 

Sur le perron de la mairie, le conseiller municipal X, anti-juif, les harangua et les incita à descendre dans le quartier juif tout proche, sous de ferventes acclamations et de forts encouragements de ses pairs et de quelques concitoyens. Les cyclistes ne se firent pas prier et se détournèrent de leur noble discipline pour assouvir leur vilain désir de vengeance, motivé par une haine sans bornes. Leur incursion intervenait à un moment où la tension sociale prenait des proportions effarantes, sous la tyrannie des municipalités qui se comportaient à la manière des djemaa ancestrales, jalouses de leur propre autonomie et répulsives à une tierce ingérence. Ils abandonnèrent leurs bicyclettes et partirent à l’assaut du quartier juif dont les magasins étaient ouverts. Ils étaient déchaînés, frappaient à coups de pieds les portes, faisaient des gestes obscènes, bousculaient les uns, molestaient les autres.

 

La très belle ville devint en très peu de temps une sale ville, sans civisme, ni humanité et dont les bars et les hôtels, les administrations et les casernements bouillonnaient de colère d’un autre âge où l’homme se prenait pour le dieu tout puissant. La terreur et la barbarie frappaient  cette communauté décriée pour les torts de son temps et honnie pour sa race : de grands malades juifs, très pauvres, qui se faisaient soigner gratuitement dans les hôpitaux publics furent expulsés dans un état de santé assez grave; des enfants furent chassés des cantines scolaires en violation des règles pédagogiques primaires ; des policiers municipaux furent révoqués de leur travail et se retrouvèrent sur la paille ».

 

El Hamel assumait le rôle du chroniqueur dont la compagnie était recherchée au café maure. Il lisait beaucoup de journaux et donc suivait l’activité politique du pays. Il était un bon raconteur. Il haussait ou bissait le ton de sa voix, quand cela était nécessaire, pointait de l’index un personnage fictif, répétait les phrases choc. Il donnait des nouvelles fraiches sur les différents antagonistes dont il montrait de façon très imagée l’importance et l’influence sur l’échiquier politique. Hamza trouvait en lui un maitre, ou plutôt une caisse de résonnance de ce qui se passait dans sa chère patrie. Plus, il l’écoutait, plus il devenait irréductible, engagé dans son mouvement insurrectionnel. Il voyait en lui un  autre Haidar, théoricien cependant. El Hamel lui demandait s’il assimilait bien, s’il imaginait les acteurs dans l’action. Hamza hochait de la tête en guise d’acquiescement, souriait et le priait de continuer son cours qu’il trouvait magistral. Le raconteur se faisait un devoir d’expier sa faute de naturalisation :

 

«  Des foules d’Européens, qui n’obéissaient qu’à leurs instincts, partirent alors en guerre contre le quartier juif, en un seul mouvement qui n’avait rien d’inopiné, en plusieurs processions qui se succédaient en hordes maléfiques. Elles conquirent le quartier bas, le quartier haut, les cernèrent, les assiégèrent et la sale besogne commença : des magasins furent défoncées, pillés, saccagés avec une rare bestialité ; des maisons furent violés et leurs occupants, chassés à coups de matraque, Ils se donnèrent le mot et criaient : « Allons nous réfugier dans les quartiers des Arabes qui nous protégeront ». Ils remontèrent la rue des Jardins, traversèrent le boulevard Saint Pétersbourg, remontaient toujours et débouchèrent au premier quartier indigène populeux de Ras Al Ain, au pied de la montagne Santa Cruz.  Les Arabes leur offrirent leur protection, les firent entrer chez eux, prirent leurs gourdins qu’ils firent siffler en l’air, chargèrent les colons qui rebroussèrent chemin, jambes aux cous.

 

Dans cette ville qui s’entredéchirait, prêchait l’intolérance honteuse et la perversion, la police ne faisait rien, regardait avec plaisir, laissait faire en éprouvant de la jouissance. Les agents s’enivraient du spectacle, attisaient les fureurs, enhardissaient les timorés. Ils oublièrent qu’ils avaient fait un serment sacré à la république pour maintenir le bon ordre, pour combattre l’anarchie et faire régner la justice, garantir la liberté de chacun, la sécurité de chacun, ils oublièrent qu’ils formaient un garde-fou de chaque société et qu’ils devaient l’empêcher d’aller à la dérive. Un accident fit d’eux ce qu’ils étaient, ils n’aimaient pas leur noble métier et n’avaient aucune vertu pour l’exercer, ils remplissaient seulement leurs vacations et attendaient avec une fébrile impatience leurs pécules prélevés sur les honnêtes contribuables.

28
nov 2018

Le campement se réveilla plutôt au dernier quart de la nuit, qu’aux aurores. Les individus avaient bien dormi et n’éprouvaient point de paresse, ni cette fâcheuse habitude citadine de bâiller au lever. Ils étaient prêts à se dépenser, hommes et femmes. Dans la cuisine, une ménagère avait allumé le feu et servait de l’eau chauffée pour les ablutions, une autre préparait la soupe, une autre pétrissait la semoule. Il faisait encore noir, quand le petit déjeuner fut servi ; chacun se restaura avec un appétit de gros mangeur. L’obscurité ne dura pas plus d’une demi heure et fut chassée promptement par les premières lueurs du jour, alors les hommes se démenèrent : certains éconduisirent les troupeaux, d’autres emmenèrent des bourricots pour colporter de l’eau, d’autres encore allèrent sur deux mulets pour ramener du bois de combustion, tandis que hadj Kadda et Hamza montèrent à cheval pour faire une promenade.

Au petit matin, hadj Kadda, deux de ses fils et Hamza partirent vers le campement où ils devaient déjeuner. Ils y arrivèrent une demi heure plus tard. Leur hôte, Salem, les reçut avec convivialité dans la grande tente. Le même rite culinaire est observé  en milieu bédouin, les mêmes habitudes. Les invités passèrent donc une journée à manger presque sans fin et à la tombée de la nuit, ils regagnèrent leur campement. A l’aube, Hamza fit ses adieux et prit le chemin du retour. Il cavala longtemps et fit, vers le coup de neuf heures, un crochet au piedmont où il espérait revoir Haidar et dada Aicha. L’exploitation pierreuse n’avait pas changé et offrait le même tableau de désolation et d’infécondité ; le sol était imparfaitement labouré et avec discontinuité, selon la  résistance de la roche; les remblais s’accumulaient en contre bas de la montagne et le puits avait juré d’être inviolable. Sans descendre de cheval, Hamza appela le vieux révolutionnaire : « Haidar ! Haidar ! » Celui-ci était au fond d’un fossé, à moins d’un mètre de profondeur. Il cognait avec force et hargneusement une roche plus dure que l’airain qui le dissuadait en dégageant souvent des étincelles éparses. Il jeta la masse, monta sur une roche, se hissa lentement et sortit du fossé. Il était soulagé de s’arroger une trêve, la trêve d’un combattant. D’ailleurs, il le pensa, il menait un combat permanent contre les forces de la nature qui demeuraient victorieuses.

Bonjour mes gens, dit El Hamel, de manière pitoyable.

 

Il y eut un silence de mort, une attitude froide des clients qui le négligeaient, le méconnaissaient totalement.   El Hamel (littéralement l’égaré) ne reconnaissait plus ces gens affectueux, sympathiques, compatissants et cléments. Il s’adressait à des êtres impassibles.  Plus il insistait et moins il se cramponnait au peu de dignité qui lui restait. Il se trouvait dans un état affectif intenable. Il ne savait pas comment sensibiliser ces hommes, comment tisser un nouveau lien social avec eux. Dominé par la colère, il commença à vociférer : « Pourquoi ? Pourquoi ? Criait-il ». Il circula entre les tables, abordait un client, puis un autre et fit le tour de la salle. II rejoignit difficilement son oncle paternel, fendit en larmes et dit : « Mon oncle parle-moi, dis-moi quelque chose, dis-leur de me faire concorde ». L’oncle resta imperturbable et ce fut au tour du frère qui comprimait sa douleur au fond de son cœur. Il ne réagit point, la naturalisation ayant presque coupé le cordon ombilical. Il lui dit en termes émouvants : « Mon frère ! Mon frère ! J’ai fait une grave faute, pardonne-moi, dis à ma mère et à mon père de me parler, dis-leur de m’ouvrir de nouveau leur cœur, je sens que je n’ai pas pour longtemps à vivre ».

 

La mort dans l’âme, il se ressaisit, essuya quelques pleurs qui glissèrent sur ses joues flétries, l’anxiété lui resserrait la gorge, comme si une min implacable l’étranglait. Il fit un effort miraculeux et dénoua sa cravate, respira profondément et recouvra ses esprits. Il se dévêtit de son costume bleu et resta en caleçon long, sous l’œil médusé de l’assistance, qui le crut fou et demeura dans l’expectative. Il le déchira avec rage en lambeaux à l’aide d’un coutelas, arracha nerveusement les feuilles du journal et y mit le feu qui flamba. Il défit ensuite son colis et enfila son habit traditionnel. Il arbora un joli sourire et passa aux embrassades des gens. Il appréciait enfin le bonheur qui faillit le quitter à tout jamais. Il était redevenu lui-même, Algérien fier de ses origines. Mais une nouvelle épreuve commençait pour lui : le désaveu de la naturalisation, qui était considéré avec une grande circonspection, n’intervenait pas automatiquement et relevait d’un processus administratif et judiciaire long et harassant.

 

Le feu se propagea vite et consumait une table dont les supports s’embrasaient.  Une grosse fumée se dégagea par la porte comme un nuage noir. Les badauds rappliquèrent par petits groupes, une foule cosmopolite se forma. Les individus se lançaient des regards de haine et de colère, simulaient de venir aux mains, se bousculaient violemment, se tenaient des propos virulents : « déguerpis sale bicot ; déguerpis sale khitano (Espagnol) ». El Hamel fut injurié et frappé par un Espagnol. Le frère d’El Hamel roua de coups l’Espagnol et ce fut l’échauffourée : les Arabes devenaient menaçants avec des bâtons qui sifflaient dans l’air ; les Espagnols ramenèrent des tubes de fer, d’autres vinrent armés de fusil de chasse. Il se forma deux blocs adverses qui se voulaient la mort ; ils fulminaient, enrageaient, rejetaient la raison et chacun pensait avoir raison. Les coups de poings, les coups de pieds valsaient, tanguaient. On avait mal au bassin, au ventre, au visage ; on était blessé, le sang coulait. Ils s’entredéchiraient, quand arrivèrent en courant, alertés par un mouchard, le gendarme Bernard et le caid.

 

Les représentants de l’ordre restaient plus ou moins calmes et ménageaient ces fous furieux qui pourraient les broyer accidentellement. Ils s’énervaient et ne tenaient pas en place, car la situation était très explosive et risquait à tout moment de dégénérer. Ils ne cessaient de regarder au fond de la rue et se disaient de voix très haute que les renforts tardaient à venir pour rétablir l’ordre. Ils le répétaient sans cesse et toujours plus fort pour se sentir en sécurité. Ils étaient dans la tourmente, pris au piège par une centaine de personnes furieuses qui hurlaient et se tapaient n’importe où, n’importe comment. Ils avaient la trouille, quand enfin ils poussèrent un grand ouf : le son sourd des sabots se fit entendre de plus en plus proche. « Les soldats arrivent, grondèrent-ils ». Bernard reprit son courage à mesure que s’approchaient les cavaliers et accrocha El Hamel.

 

-  Tu es maboul, dit-il. Oh quel gâchis. Je vais dresser un procès verbal bien saucé. Le Hakem, Martin, te collera six mois de prison, s’il veut bien être clément avec toi. Sinon, il demandera au gouverneur général de t’écrouer pour une année au moins.

 

-   Mais …

 

-   Ferme-la. Je sais que tu es Français, mais tu ne relèves pas de nos tribunaux et donc tu n’auras pas droit à un avocat. Tu es soumis au régime d’exception des indigènes que nous traitons sans pitié.

 

-    Sache que je répudie la citoyenneté française, enchaîna en vitesse El Hamel. Le sobriquet honteux que vous nous collez ne nous trompe pas sur notre identité. Nous sommes les Algériens, les vrais Algériens, pas des Indigènes.

-    Tu abuses de ma patience, ferme ta gueule.

 

23
nov 2018

Soeur Catherine, de son vrai nom, André Lagrue, naquit le vingt-six décembre mille neuf cents six, à Bolbec, Havre, France. Par chagrin d’amour, elle entre au couvent des soeurs blanches de Paris, fait son noviciat pendant trois ans. Elle en sort consacrée, puis fut affectée à Alger Birmandreeis, Ensuite, elle reste trois ans à Lagouaht, sui est le diocèse du Sahara. Enfin elle fut affectée à Ainsefra. Elle vécut treize ans au couvent, soignait les malades comme infirmière à l »infirmerie militaire. Puis ce fut une amitié assidue avec un habitant musulman, Zaid Boufelda. Les circonstances dans lesquelles, ils se virent se rapprocher sont inconnues. Toujours est-il qu’ils sont amoureux l’un de l’autre. Il la reçoit pendant un mois chez lui deux fois par semaine.,  sans rapport sexuel, comme raconte Zaid dans son livre : l’odyssée d’une religieuse au Sahara. Ils décident de se marier, quittent Ainsefra le 19 juin 1949 et voyagent par train jusqu’à Oran, Soeur Catherine, habillée du voile musulman. le lendemain,   ils prennent l’avion sur Paris. ils sont partis, selon l’auteur, solliciter l’autorisation parentale pour leur union. Le lendemain, elle est enlevée et emmenée. Il  n’a pas de nouvelles d’elle. Il contacte un avocat. Celui-ci dépose une plainte auprès du procureur général, restée sans suite. Puis, il revient à Ainsefra. Il dit dans son livre toujours qu’elle ( Andrée Lagrue) a été affectée au Congo dans une léproserie, laissant penser qu’elle mourut cette année ou l’année suivante avec beaucoup de chance. Le livre m’a interpellé et pose plus de questionnements sur l’authenticité du récit , voulant faire une conférence à Ansefra, puisqu’il s’agit de l’histoire locale de ma ville. Donc j’ »ai entamé des recherches et inv investigations. ma stupeur était grande quand une préposée à la mairie de Bolbec a bien voulu faire des recherches et elle m’a envoyé l’extrait de naissance d’Andrée Lagrue, avec mention du décès le 6 décembre 1989. l’ »histoire de Soeur Catherine s’arrete en 1949 et elle a vécu pourtant elle a vécu quarante ans de plus.

Je remercie infiniment la dame préposée à la mairie de  Bolbec

23
nov 2018

L’église était au cœur du village, comme l’était le Christ au cœur des Chrétiens. Son bel ensemble architectural gothique et musulman initiait aux méditations philosophiques sur le rapprochement des peuples. L’homme, cet éternel incompris, s’ingénie à assembler les matières et échoue à assembler les vertus. Sur un fond de mosaïque africaine, la Vierge Marie purifiée, la lalla Meriem (Marie) sanctifiée, était émouvante, son enfant dans ses bras. Le crucifix chagrinait les âmes dont quelques unes, prises d’attendrissement, versaient un ou deux pleurs. Les cierges étaient allumés et l’encens exhalait son parfum. L’atmosphère était chaudement pieuse et les fidèles prenaient un air d’innocence pour demander le Pardon. Elle rappelait, en outre, le perpétuel combat entre le tentateur et la sagesse. L’orgue, qui était une récente charité de la mère de Fernandez, émettait ses notes plaintives et fortes.

 

Vêtu de soutane blanche et auréolé d’un long chapelet qui retombait sur sa poitrine, le Père Nardi officiait la cérémonie. C’était un homme de grande piété qui suivait l’évolution de son temps et augurait même sur l’avenir. Par des paroles pondérées, sa verve intarissable abordait les différents maux de la société. Rien n’échappait à son esprit clairvoyant, ni l’adultère, ni une autre infamie. Il savait pourtant qu’il nageait à contre courant et que l’Etat moderne oeuvrait pour le progrès et son corollaire, l’émancipation des mœurs, comme si les deux dimensions, tenues pour indissociables par nature, formaient un seul rail, sans lequel le train déraillait infailliblement. L’homme moderne tendait de s’affranchir de la décence, de donner libre cours à ses instincts, moins pudiques que ceux des animaux qui, pour leurs accouplements, opèrent d’un charme recherché et persévérant.

 

Le son musical se tut, le père ouvrit l’Evangile et invita à la lecture de l’Epître de Paul aux Romains au paragraphe 26 :

 

« C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes ; car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature ; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire qui méritait leur égarement »

       « Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé pour commettre des choses indignes, étant remplis de toute espèce d’injustice, de méchanceté, de cupidité, de malice ».

 

L’instant était à la repentance. Chacun se jurait de ne plus commettre de mauvaises actions, de préserver vaille que vaille le serment indéniable à Jésus, de suivre l’exemple des Apôtres qui furent accablés de mille persécutions, d’être fidèles aux martyres, combien nombreux, hommes, femmes ou enfants, jetés aux bêtes féroces dans un amphithéâtre bondés de milliers de spectateurs et de courtisanes nues, ou encore décapités, nus, dans les places publiques, déchiquetés en lambeaux entre deux arbres, fouettés à mort aux verges. Le christianisme, qui fut combattu, à outrance par les idolâtres finit par triompher et donna l’espérance aux hommes qui modérèrent leurs mœurs et diffusèrent la vertu, la fraternité et l’amour du prochain. Avec un cœur lourd, le Père Nardi ferma l’Evangile, leva ses deux mains au ciel et récita à haute voix l’espérance de Paul pour réconforter les âmes :

 

  « Que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous tous. Amen. Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint Esprit ».           

                             

La messe terminée, on attendit patiemment un moment aussi solennel, le sacrement de deux époux. Ce serment, qui les liait dans la fidélité réciproque, pour la vie, pour la mort, dans le meilleur et dans le pire, était émouvant. Le Père Nardi louait toujours Dieu pour cette coutume qui défiait les ages et qu’il imputait à un sentiment de religiosité vif. Les deux époux étaient très heureux : Madeleine était ravissante dans sa robe blanche ; Gustave était élégant dans son costume bleu. Ils passèrent à l’autel. Là, le curé célébra la cérémonie d’usage et les déclara unis, selon les lois sacrées du mariage. Ils échangèrent leurs alliances et sortirent, suivis par l’assistance qui criait d’émotion : « vive la mariée ! »

 

18
nov 2018
Posté dans Non classé par bencherif à 8:01 | Pas de réponses »

Le garçon circulait dans un va et vient incessant, prenait commande et servait avec un beau sourire. Il passait avec une agilité surprenante entre les allées étroites, faisait valser le plateau qu’il portait dans la main, plein de petites carafes brunies par les braises. Assis sur un tabouret de fer à coté de la salle de préparation, le tenancier dominait tout de son regard. Il avait une grande stature et l’air débonnaire constant. Il blaguait avec celui-là, causait en bref avec un autre, taquinait un ami qui s’esclaffait de rire, donnait enfin à chacun son mérite, en exprimant un ton paternaliste aux jeunes. Tout le monde se connaissait et il n’y avait pas de secrets. Le temps y passait avec du tragique pour sentir ces émotions fortes de la domination intolérable, avec de l’humour pour soulager les peines, avec des colères éphémères contre les bourreaux et avec les petits secrets de l’intimité : tel trompait sa femme, tel autre courait une mignonne sans résultat, telle était une jument, telle autre une allumeuse.

 

Le café maure était le journal parlé d’une nation qu’on désirait humiliée après sa défaite, qu’on voulait appauvrir après sa richesse, qu’on précipitait dans l’ignorance en fermant un très grand nombre d’écoles arabes et de séminaires. On lui interdisait l’enseignement de la langue arabe, on lui refusait d’enseigner la langue française, on œuvrait à l’acculturer.  On était seulement heureux de l’envoyer sur les fronts pour guerroyer et,  là, on évertuait  ses qualités guerrières. Il y avait là de quoi écrire d’immenses recueils de complaintes, d’interminables œuvres de tragédies. Les inquiétudes, qui s’exprimaient brutalement, étaient grandes et plus grands encore les coeurs qui les supportaient. Là, l’écrivain public ne chômait pas à longueur d’année, écrivait des centaines des pétitions individuelles ou collectives, toutes signées avec enfièvrement, contre tous ceux qui voulaient les éloigner de l’héritage culturel légué par leurs ancêtres.

 

Hamza occupait un guéridon en retrait de cette foule houleuse qu’il trouvait fort sympathique dans ses accoutrements traditionnels bien propres et bien tenus : turbans jaunes et brodés ou blancs et simples, gilet noir ou marron, pantalon accordéon, babouches. Il croqua deux beignets et but un café au lait. Il avait pris le pli de passer un moment agréable à écouter la chronique du jour, depuis qu’il s’était libéré de son programme à l’école coranique. Il assimilait tout ce que ces hommes disaient et apprit à maîtriser ses émotions fortes, que provoquaient les iniquités narrées. La vindicte commençait à prendre une forme indistincte dans son esprit. Il avait pris place parmi les clients qui l’adoraient et parlaient sans se soucier de sa présence. Il tendait l’oreille et saisissait parfois à la volée de petits secrets : l’allumeuse Graziella  trompait son mari. Cette fois-ci, Simane était allé voir ce jour-là sa petite amie.

 

Parfois un derviche, à longue barbe grise bien soignée et emmitouflé dans un burnous d’étoffe noire brodé de passementeries dorées, passait au moment où il tombait dans l’oubli, venu de loin et d’origine inconnue. Il s’asseyait seul et buvait tranquillement du lait que le tenancier lui servait gratuitement en personne. Il observait un mutisme total et méditait, sans être dérangé par le brouhaha. Il était respecté et personne n’osait l’interrompre, comblé de grande baraka, pensait-on. Il ne tendait jamais la main pour de la charité, on lui faisait offrande religieusement qu’il n’acceptait pas à tous les coups. Il appartenait à une frange de pieux errants qui avaient répudié la vie et laissé le soin à Dieu de veiller sur leurs enfants, qui sillonnaient infiniment le pays en parlant peu et prédisaient quelques fois l’avenir, par un langage fort mystérieux que l’on ne comprenait que lorsqu’un évènement concordant s’était produit.

18
nov 2018
Posté dans Non classé par bencherif à 10:04 | Pas de réponses »

Pauline et Hamza laissèrent, à leur gauche, le boulevard Bugeaud, longèrent l’artère animée bruyamment par des passants aux voix explosives, tournèrent à droite et s’engagèrent dans la rue Cavaignac qui desservait le quartier embourgeoisé. De part et d’autre de la chaussée, de somptueuses ou modestes villas se rangeaient, surélevées au sol, fleuries par de petits jardins à basse clôture, couvertes de tuiles rouges, vers lesquelles rampaient les œillets, ajourées par de grandes fenêtres aux rideaux fins et transparents. Sur une véranda, une vieille femme somnolait, sur une autre, un homme lisait le journal, tandis qu’un autre cueillait des roses. Et elle, Pauline, passait comme une lumière que dévora le regard d’un passant, vite corrigé au flanc par un cou de coude de sa femme. Dieu l’avait comblée de grâces et de formes harmonieuses : ses lèvres sensuelles brûlaient à distance, ses yeux noisettes ensorcelaient le derviche, les deux grappes qui pendaient à sa poitrine étaient succulentes ; sa longue et soyeuse chevelure, qui retombait sur ses épaules, inspirait le poète au bord de l’eau. Elle avait cette nature espagnole, gaie et cultivée par la note des castagnettes et la danse du flamenco ; en complément de es grâces, sa vertu la protégeait contre tous les prédateurs.

Ils arrivèrent au seuil de la petite villa, moins gaie en verdure et sans véranda.  Hamza voulut se retirer. Elle le pria d’entrer pour lui offrir un rafraîchissement. Il accepta difficilement et la suivit jusqu’à la cuisine où il déposa le couffin sur la table. Pauline, qui avait presque fondu sous la chaleur, ouvrit le robinet et se débarbouilla à la hâte. L’eau coula chaude et elle pensa qu’il valait mieux s’arroser sous la douche. Elle fit asseoir son hôte sur une chaise, lui offrit un verre de limonade et lui demanda de l’attendre quelques minutes. Elle se retira et l’on entendit l’eau tomber en cascades, puis elle revint, moulue dans une robe légère, plus belle et plus envoûtante. Elle prit une chaise et s’assit en face de Hamza qu’elle admira  sereinement et longuement : il avait une belle figure, des yeux mauves pénétrants, des sourcils assez fournis, une vitalité surprenante et de la tenue avec une grande modération de gestes. Il lui paraissait cependant énigmatique, l’air sévère. Lui-même, avait le regard suspendu sur cette merveilleuse créature qu’il contemplait, qu’il gravait dans son esprit. Il planait, il voguait dans une sphère inconnue, mais merveilleuse. Enfin un charmant sourire se découvrit sur son visage qui respirait un sentiment étrange.

 

-   Tu es belle Madame Pauline, dit-il d’un ton doux.

-   Enfin ! A la bonne heure ! Cela me fait plaisir de t’entendre parler. Au magasin, tu étais gai ;  en chemin, l’expression dure de ta belle figure m’avait fait peur. .Je t’ai peut être dérangé en te ramenant avec moi. Tu n’es pas fâché ?

-   Ce n’est pas cela du tout. Cela m’a fait plaisir.

-   En es-tu sûr ? Tu voudrais encore m’aider à faire les courses ?

-   Je ne sais pas, c’est tellement nouveau pour moi. Je n’ai jamais fait le porteur pour qui que ce soit. Tu sais, je n’avais pas obéi à mon père pour venir avec toi. Je l’ai fait de moi-même, poussé  par quelque chose que je ne parviens pas à m’expliquer. Tu viens d’où ?

Le disque s’achève et çà et là dans la salle des  voix s’élèvent. Elles réclament la rediffusion, avec une grande insistance. Je vois certains hommes vider leurs verres d’un seul trait. Cette chanson fait un carton dans les bars de la  ville. Les adorables Françaises l’adorent. Parfois, j’entends quelques unes en chanter des couplets. Un jour, j’avais été chargé d’acheter madame Marguerite des souvenirs au grand Magasin ‘Les Quatre Saisons ‘. Eh bien, j’y trouvé Sœur Catherine qui avait acheté le disque. Je lui avais dit bonjour ma Sœur en grand respect et immense estime. Elle m’avait répondu avec une grande humilité : «   bonjour monsieur Larbi ».

De voix rauque altérée par l’alcool, Les buveurs crient de partout : «  Garçon ». Il en est des lourdes, entrecoupées, graves ou brusques. Certains sont déjà ivres. Ils bégayent vraiment. Ils ne savent plus parler. Ils font trop de  bruit. Je passe entre les tables, Je sers des bouteilles de bière, du  vin, du Whisky. Leurs mots en français ou en arabe sont inaudibles. Qu’est-ce qu’ils racontent ? N’importe quoi ? Il est tard, il en est qui ronflent déjà sur la table, trop ivres, trop étourdis pour se tenir en place. Puis, je sers le buveur solitaire, un musulman au calme légendaire qui nous impressionne tous. on  dirait que sa bière le détache du monde. S’il parle, il communique avec ses canettes.

Le patron s’énerve, remet le disque. Le silence revient par magie. Elle a du pouvoir cette chanson, elle plaisait même à une  religieuse. Oh ! La pauvre ! L’année passée, au mois de juin, Sœur Catherine, alors âgée de quarante ans, s’était mariée avec un fils du  bled, un  musulman. Ce veuf quadragénaire, l’emmena en France  pour demander sa main à ses parents. Je ne comprends pas comment il demande sa main, alors que le mariage a été officialisé par le cadi. Trop de  bruit court à ce sujet. On dit que le cadi n’est pas habilité à officier un mariage entre un musulman et une Française et qu’il faut un juge français. Un mois après, le mari était revenu sans elle, en disant qu’elle avait été enlevée et il n’avait plus aucune nouvelle d’elle. Le mari se brancha rapidement avec la vie et il se remaria. La pauvre ! Elle vécut treize ans chez nous, comme l’ange. C’était la vertu, quasiment intégrée à la population. Elle avait l’amour du prochain immense.

( Soeur Catherine , du nom d’Andrée Lagrue, née en 1908 à  Bolbec, le Havre, décédée à Paris en décembre 1989  ) il est temps de connaitre la vérité sur cette affaire. je souhaite de vous mes ams lecteurs de me fournir des renseignements si  vous en  av ez ou si  vos pouvez en av oir, n’hésitez pas à faire vos démarche

commémoration d’Isabelle Eberhardt à Ainsefra bilan et perspectives

Perception de l’engagement intellectuel d’Isabelle Eberhardt

résumé de conférence donnée au  colloque 09/10/2018 à la   Bibliothèque Hamma Alger

 

 

Préambule

 

Haïr sans raison, c’est avoir une âme corrompue sans perspective pour cette haine de s’éteindre. Celle-ci trouve son espace nourricier chez l’intellectuel frappé d’aveuglement intellectuel, qui se suffit de déductions et de suppositions et s’emploie à semer la suspicion, alors qu’il doit fournir des preuves irréfutables pour sa propre survie en tant que tel et tout simplement pour sauvegarder sa crédibilité en tant qu’individu. Ces sentiments se retrouvent chez la plus part des détracteurs d’Isabelle Eberhardt qui lui reprochent d’avoir raté sa chance d’être un intellectuel engagé. Notre étude définit ce que c’est que l’engagement dans son contexte historique, pour mieux comprendre sa dimension dans le temps et donc disposer de données d’appréciation sur la question d’engagement intellectuel d’isabelle Eberhardt.

 

Engagement de l’intellectuel

 

L’engagement intellectuel se définit, pour les existentialistes, comme l’acte par lequel l’intellectuel ou l’écrivain assume les valeurs et donne, grâce à ce libre choix, un sens à son existence. C’est sa raison de vivre, son combat de tous les jours. La société attend son avis autorisé sur telle ou telle question. Il en prend fait et cause et fait connaitre sans hésitation ni ambigüités sa position. Car il est pour tant d’autres une référence, une autorité, certes morale mais qui a son poids. C’est le fait de prendre parti sur les problèmes de la société et par son action et ses discours. Qu’en est-il à la fin du 19ème siècle où Isabelle Eberhardt faisait son premier pas littéraire, toute jeune encore, à la fleur de l’âge, où l’on pense insouciance et amours et rien de plus ? Une jeune fille durement éprouvée par la vie, en quête de survie permanente, une étrangère suisse, devenue française par les liens du mariage avec un auxiliaire de l’armée française, une musulmane convertie de fraiche date, une femme libre et évoluant au milieu des hommes, une écrivaine attirée par le voyage, l’errance ou précisément une vagabonde mystique.

 

Etre écrivain, c’était pratiquer le métier de l’écriture et rien de plus. Ces écrivains vivaient en chambre et n’intervenaient pas dans la vie publique qui, elle, était réservée aux hommes politiques. Le concept d’intellectuel n’existait pas. On parlait d’écrivains, comme on parlait de philosophes sans qu’ils eussent exercé d’influence. Jean Paul Sartre se révèle comme écrivain engagé dans l’action militante et fonde avec Merleau-Ponty « Socialisme et Liberté », à Paris au début de 1941, groupe intellectuel de résistants. Il écrit sa pièce : Les Mouches. L’objectif est de sensibiliser les Français de la responsabilité de leur condition, de la nécessité pour chacun d’eux d’assumer le destin collectif et du devoir de s’engager dans la lutte présente comme seul acte de liberté possible. Il s’engage à toutes les manifestations contre l’exploitation et la répression.

I  Le courant des idées

Mouvement des Jeunes Algériens

Ce mouvement apparait vers 1900, des Jeunes musulmans modernistes et francisés, soucieux des réformes. Un mémoire fut présenté le 30 juin 1900 à Bône par un groupe de jeunes musulmans ayant reçu une certaine éducation française. Ils réclamèrent le droit de vote privilégié à une catégorie de lettrés négociants industriels patentés. En 1901, il fut apparenté au parti jeune-turc et tentait d’accommoder l’islam à la civilisation européenne, à mettre en harmonie la tradition et le dogme, à interpréter le Coran rationnellement, ils avaient la sympathie d’une partie de l’opinion française qui le qualifiait de libéral ou encore laïc même la presse dont le Temps leur vouait fort sympathie.

L’hebdomadaire Al Akhbar est créé en 1903 par Barrucand ; le mouvement jeune algérien crée son propre organe de presse à Oran en juin 1904 par un instituteur tlemcenien, hebdomadaire qui se voulait trait d’union entre Français et Arabes. Cette élite se voulait pédagogue pour instruire la masse indigène ignorante sur les bienfaits de l’instruction et les idées émancipatrices françaises.

L’opinion traditionnelle ou les Vieux Turbans

Farouche attachement à l’islam, la sharia, toutes innovations étaient blâmables, coupables d’hérésie. Ils rejetaient systématiquement en bloc tout ce qui venait du conquérant, par crainte de perdre leur identité leur religion ; ils voyaient les jeunes Algériens comme des fils égarés ; ils refusaient la circonscription, voire l’instruction ; donc ils se retranchaient dans les principes fondamentaux du rite malékite et croyaient à l’avènement du mahdi, le libérateur et réformateur. L’espérance pour s’affranchir du joug colonial était aussi indestructible ; on y voyait alors cette fameuse persévérance le sabre religieux vivant dans la société indigène. Mais ce sentiment était un sentiment de résistance de tout un peuple. Tous contre la naturalisation. L’islam était donc le dernier rempart qui restait à ce peuple dominé mais insoumis.

Puissance du parti colonial

Ismail Urbain  est l’homme d’une idée, d’une politique sur la question indigène. Sa théorie consistait à faire évoluer les Musulmans français pour se les concilier définitivement. Il fut l’apôtre d’une Algérie franco-musulmane. Enfant illégitime et mulâtre, il en porta toute sa vie la blessure, la cachant soigneusement, vivant presque dans la réclusion et sans ambition carriériste, par peur de s’expliquer sur sa naissance Souvent d’illustres hommes politiques, militaires ou de lettres lui rendirent hommage et en furent peu ou prou inspirés. C’est ainsi qu’il fut de : Albin Rozet, Victor Barrucand, le maréchal Lyautey, vers la fin du 19ème siècle.

         Victor Barrucand n’en partageait pas la théorie. Il voulait l’allègement du code de l’indigénat pas sa suppression. Il écrivit au gouverneur général Jonnart pour alléger le code indigène : « A tort ou à raison, notre système algérien est basé sur l’administration. Qu’elle soit donc comme un miroir placé à mi-chemin ; impressionné par la clarté nationale, il saura le transmettre sous l’angle nécessaire. » La loi sur la séparation des congrégations de 1904 et 1905 allait encore créer des remous politiques. Barrucand y vit une probable mesure de libération du culte à condition de lui restituer les biens Hobous. En effet le clergé musulman hiérarchisé était rémunéré par le budget de l’état, alors qu’avant la colonisation il  était pris en charge par chaque collectivité. Ce fut alors une occasion pour les Musulmans de revendiquer en permanence ces biens.

 

Vers 1900, la politique d’assimilation, tant idéalisée et tant évertuée, montre les limites dans son application.  C’était l’impossible fusion qui se mit au grand jour : comment transformer un peuple de croyants en libres penseurs, buveurs de vins ? Les théoriciens semblent bien convaincus de cette voie, combattue et par les colons et par les Indigènes. V. Barrucand rejette cette assimilation, il est donc comme tout le monde et ne veut gêner personne. Mais la nouvelle politique adaptée aux indigènes qui veut rapprocher l’indigène dans son propre mode de gouvernance. C’est en somme l’évolution des Musulmans dans leur civilisation. Cette voie est condamnée, combattue par la bourgeoisie métropolitaine, alors que la gauche la voulait.

 

 

            Eléments biographiques d’Isabelle Eberhardt.

 

La tentative de son assassinat du 29 janvier 1901 à Behima (El Oued ) ne semble pas du tout apitoyer l’autorité militaire sur le sort d’Isabelle Eberhardt qui fut agressée par Abdallah Ben Si Mohamed Ben Lakhdar affilié à la zaouïaTidjaniya, alors qu’elle était aux cotés de si El Hachemi, chef religieux de la Qadiriya qui se rendait à Tunis pour assister à une commémoration funèbre de son père. Elle en fut grièvement blessée et il fallait l’hospitaliser pour lui prodiguer les soins. Cependant les structures sanitaires disponibles étaient exclusivement militaires et il était interdit d’y admettre des femmes. Néanmoins, l’humanisme inhérent à la médecine cherche un compromis et l’installe dans la buanderie de l’infirmerie militaire, en face de la buanderie, avec mention sur la porte  salle des isolés.

Voici ce qu’écrivit, à ce propos, la grande biographe Edmonde Charles-Roux : « Il n’y avait pas de place pour les femmes dans les hôpitaux militaires. La blessée Eberhardt posait problème. Où la mettre ? Elle fut installée en face de la buanderie. Sur la porte de sa chambre, on lisait : “Salle des isolés”

 

Bien plus, cette tentative d’assassinat aggrava l’hostilité des colons à l’égard  d’Isabelle Eberhardt et compliqua sérieusement son séjour en Algérie, comme persona non grata. En effet, elle faisait l’objet d’une enquête d’information militaire, diligentée par le capitaine Cauvet, sur la base d’une dénonciation par lettre anonyme que l’écrivaine était accusée d’espionnage, d’empoisonnement, de vol et d’opportunisme de sa foi religieuse dans le but de conspirer contre la France. Le commandant du cercle de Touggourt transmet à sa hiérarchie  son rapport, pris sur la base de l’enquête du capitaine Cauvet. Voici ce qu’il écrivt :

« La lettre (d’accusation) était une vengeance personnelle et si les autorités considéraient Eberhardt comme une névrosée et une détraquée venue satisfaire ses penchants vicieux et son goût pour les indigènes, rien jusqu’à présent dans ses agissements ne m’a paru répréhensible et de nature à instruire des mesures de rigueur à son égard ».

Isabelle Eberhardt pardonna à son agresseur.  Pourtant le dommage corporel de ses blessures  était important, comme le confirme le constat du médecin militaire Léon Taste :

Le jugement est rendu le 18 juin 1901 par la cour de Constantine.  Son agresseur est condamné.  Personnage indésirable, Isabelle Eberhardt fiat l’objet d’une décision administrative d’expulsion. Elle regagne Marseille déguisée et méconnaissable. Slimane Henni le 17 octobre 1901 la rejoint et tous deux y célèbrent leur mariage. Cette union lui donne la citoyenneté française qui lui permet de rentrer en Algérie avec son mari.

Tous les écrits d’Isabelle Eberhardt sont marqués d’humanisme. C’est là un consensus que font ses biographes, ses critiques, ses lecteurs. Oui elle a conté la misère du peuple indigène, les exactions du pouvoir colonial, la tyrannie des militaires français qui faisaient de l’amour avec la femme indigène un passe-temps, passe-temps qui arrivait jusqu’au viol et les victimes étaient livrées à leur sort, à l’exclusion, au suicide. C’est Isabelle Eberhardt qui intègre pour la première fois le peuple indigène en littérature et que le lecteur universel avait commencé à connaitre.

Cet humanisme est-il réducteur ? Mais non. L’humanisme est porteur du drame humain, véhicule des valeurs universelles pour le bien de la terre et des hommes. C’est plus qu’une philosophie. C’est un mouvement fédérateur des esprits animés par la confiance en l’homme et la recherche de son progrès, sur la base des observations sur les mœurs et les pays. Donc Isabelle Eberhardt décrit bien sa nouvelle patrie, son nouveau peuple. Elle raconte la misère de ce peuple indigène privé de pain, d’instruction, de terres agricoles, les exactions qu’il subit dans son quotidien. Elle va également milité pour que ce peuple indigène ouvre sa marche vers le progrès. Elle a également contribué à ouvrir une école d’apprentissage pour les filles.

Cependant Isabelle Eberhardt n’en restera pas au stade de l’humanisme. L’affaire de Margueritte allait lui fournir la matière à réflexion. Elle formula deux opinions contradictoires. Si la première nous surprend, la seconde traduit expressément son sa vraie nature.

Parmi ces voix, on retrouve celle d’Isabelle Eberhardt, alors expulsée d’Algérie, dans une lettre adressée à son mari  Slimane El Heni le 27 juillet 1901 qi disait :

« On ne voit dans la « funeste affaire de Margueritte » que l’une des révoltes inutiles, sanglantes et servant seulement d’armes aux ennemis de tout ce qui est arabe, ou propres à décourager « les Français honnêtes qui veulent aider nos frères »

Isabelle Eberhardt s’insurge en elle-même. En effet, quinze mois après cette citation rapportée plus haut, nous découvrons sa vraie nature, nature rebelle, combattante. Elle se forgea alors une autre opinion, elle acquit une nouvelle aptitude. L’affaire Margueritte incarne pour elle son engagement sans équivoque pour la défense des Indigènes. Elle unit la parole de l’intellectuel à l’action du combattant. Je ne voudrais pas anticiper, mais je dirai juste que sa volonté dans l’engagement de l’intellectuel précéda toute la théorie de Jean-Paul Sartre. En effet, ce qu’elle écrivit est une grande avancée à cette époque où la contestation de l’indigène ne s’exprimait que par la voie des armes. Car la loi ne lui accordait guère le statut de citoyen et par conséquent tous les droits inhérents à cette qualité. Isabelle Eberhardt exprime donc sa pleine adhésion au processus de défense des insurgés. Dans mes ‘ Journaliers’ elle écrivit en date du 13 octobre 1903 :

 

« Peut-être cet hiver me faudra-t-il aller en France, pour cette très importante question de reportage sur les insurgés de Margueritte. Oh ! Si seulement, je pouvais dire tout ce que je sais, tout ce que je pense là-dessus, toute la vérité ! Quelle bonne œuvre qui, continuée, deviendrait féconde et qui, en même temps, me ferait un nom…Commencer ma carrière en me posant carrément en défenseur de mes frères, les musulmans d’Algérie, lettre Eugène Brieux ».

 

Une phrase retient évidemment notre attention : « Oh ! Si seulement, je pouvais dire tout ce que je sais, tout ce que je pense là-dessus, toute la vérité ! ». Tout ce nous pouvons comprendre c’est qu’Isabelle Eberhardt n’était pas libre de révéler les oppressions, les exactions, les vexations dont était victime la société indigène. Il ne pouvait pas non plus crier haut sa condamnation pour ce drame colonial basé sur l’exclusion, le séquestre, la dépossession, le rachat légal des terres confisquées. Comme elle ne pouvait pas révéler toute la vérité sur la descente aux enfers de tout un peuple privé des droits de l’homme les plus élémentaires.  Quel était cet obstacle à toute son action militante ? Il faut savoir que le parti colonial était très puissant et réclamait toujours des terres agricoles, des pouvoirs, l’exclusion totale de l’indigène qu’il continuait à confiner dans l’ignorance et l’obscurantisme. Ce parti colonial était tellement puissant que tous les gouverneurs généraux, militaires ou civils, lui étaient inféodés.

 

La biographe, Annette Kobak, rapporte une citation d’Isabelle Eberhardt, infirmée cependant par le critique Mohamed Rochd, à propos d’une révolte qui s’était produite à Bône (Annaba). Elle nous montre Isabelle résolument engagée dans la révolution, si jamais celle-ci était  déclenchée.  La jeune écrivaine écrivit :

« Si la lutte devient inévitable, je n’hésiterai pas un seul instant, car ce serait une lâcheté. Et cela me fait sourire : comme jadis pour les anarchistes russes, je vais combattre, peut-être, pour les révolutionnaires musulmans…quoique avec plus de foi et de vraie haine pour l’oppression ».

Voilà son serment de foi de combattante. Ne sait-elle pas alors que, selon le Coran, est martyr, qui périt dans un champ de pour la cause de l’islam contre les infidèles qui se sont appropriés la terre d’islam ? Bien sûr qu’elle le sait et personnellement je trouve la citation de Annette Kobak tout à fait plausible. Néanmoins, je ne prétends nullement être un critique ou un biographe et mon ami Mohamed Rochd m’a suffisamment éclairé sur la position d’Isabelle Eberhardt sur l’affaire Margueritte dont j’ai écrit l’histoire. Evidemment, j’ai publié mon ouvrage réponse, regards critiques, à l’auteur Christian Pheline pour son essai historique l’aube d’une révolution Algérie Margueritte 26 avril 1901 et dans lequel j’ai cité la deuxième opinion d’Isabelle Eberhardt.

Quant au biographe, René-Louis Doyon, il conforte notre analyse qui met en évidence l’engagement de notre jeune écrivaine. Il écrit dans le même sujet de l’affaire Marguerite éléments biographiques qui sont dignes de la combattante :

«  …Il est arrivé souvent que les vindictes religieuses des vaincus se ravivent et font naitre des séditions. Celle du petit village de Margueritte en fut une preuve ; Isabelle, toujours prête à défendre les plus pauvres de ses coreligionnaires, soutint la cause des séditieux. Comme il était périlleux de faire juger les coupables par les Algériens…et Isabelle faillit représenter Le Temps (journal de France) comme spécialiste des questions indigènes ; il s’en fallut d’un permis et de 500 francs pour qu’Isabelle rentrât aussitôt en rapport avec la presse parisienne ».

 

Mohamed Rochd nous signale que Doyon s’appuyait sur des correspondances et des papiers,  rachetés par un beau- frère de Slimane ElHenni par un maire de Bône. Lui-même réfute en bloc toutes ces fabulations sur la condition d’espionne d’Isabelle Eberhardt et il est bien placé. Car il en est, aux côtés d’Edmonde Charles-Roux, le biographe le plus immense et le critique le plus attentif.

 

Voyons maintenant ce que dit l’auteur immense Edmonde Charles-Roux à propos de cette question d’espionnage. Dans son ouvrage majeur, elle réfute carrément ces fabulations. Une année après le centenaire d’Isabelle Eberhardt, Edmonde Charles-Roux est interviewée par le quotidien national ‘Liberté’, dans son édition du 11 janvier 1905, sous la plume du journaliste Tahar Houchi. Le journaliste pose crument la question :

« Isabelle espionne ? Le débat n’est pas encore tranché ?

Notre doyenne répond tout aussi crument :

« A l’époque où elle meurt, elle n’avait plus de dents, tant qu’elle vivait durement. Elle suivait les caravanes à pied, fumait le kif…C’est vraiment prendre les militaires pour des crétins, l’intelligent Lyautey de surcroit, de dire qu’ils ont une femme pareille pour une informatrice. On sait qu’elle n’est pas une femme de confiance. Elle était une raconteuse, on l’a dit à Lyautey ; ses traversées nocturnes, ses voyages dans le désert…Cela n’a rien à voir avec les rapports de police. C’est une accusation stupide, mensongère et sans fondement. C’est une méconnaissance de tout le milieu et une injure pour les mémoires de Lyautey et d’Isabelle ».

Une autre question du journaliste mérite d’être rapportée :

« L’authenticité des écrits d’Isabelle est aussi au cœur de la polémique ».

La réponse d’Edmonde est pertinente et met à nu toutes ces fabulations qui ont été tissées comme dans un métier à tisser :

« Vous avez tout à fait raison de faire allusion à un incident détestable relatif à sa première œuvre. Dans l’ombre chaude de l’islam, qui a paru sous l’initiative de Victor Barrucand qui s’est permis, par peur de l’opposition française à Isabelle, tat elle a été sévère au sujet de la présence française en Algérie, quelques changements. Barrucand s’est dit ‘si je donne le manuscrit in extenso, on aura une réaction française épouvantable. Nous dirons qu’il a fait le nettoyage. Il n’a pas ajouté des choses, il a transformé et neutralisé certaines choses. Je trouve cela important et très bon.

Toujours à propos des manuscrits, Edmonde dit en substance :

« On les a retrouvés tel quel avec des traces de sable dessus. C’est émouvant. On voit que tout va bien. Seul notre ami Mohamed Rochd, ayant remis en état les manuscrits d’Isabelle, est en mesure de soutenir le contraire. Il a fait un travail de moine. Il est magnifique ».

 

Cher monsieur,

Je reçois votre lettre du 11 mai dont je vous remercie. Ce que vous m’écrivez sur Isabelle Eberhardt me touche au plus profond de mon cœur. Ce sera avec joie que je me rendrai à votre colloque sur I. Eberhardt, si vous réussissez à le faire aboutir. Avec mes vœux et mes remerciements sincères.

Edmonde Charles-RouxAcadémie Goncourt

Conclusion

 

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