ENTRETIEN AVEC L’ÉCRIVAIN, CHERCHEUR ET POETE AHMED BENCHERIF : « MÉMOIRE, LANGUE FRANÇAISE ET ENGAGEMENT DANS L’ŒUVRE D’AHMED BENCHERIF : UNE VOIX ALGÉRIENNE ENTRE HISTOIRE ET POÉSIE »
INTERVIEW WITH WRITER, RESEARCHER AND POET AHMED BENCHERIF : «MEMORY, THE FRENCH LANGUAGE AND COMMITMENT IN AHMED BENCHERIF’S WORK: AN ALGERIAN VOICE BETWEEN HISTORY AND POETRY»
Ourida HEDDOUCHE1
1Université Mohamed Khider de Biskra, Algérie
ourida.heddouche@univ-biskra.dz
Résumé
Par le biais de cet échange, le présent article propose à la communauté scientifique un entretien avec l’écrivain, chercheur et poète algérien Ahmed Bencherif, témoin de la guerre d’indépendance et auteur d’une œuvre profondément marquée par l’engagement littéraire et la mémoire historique. Mené en juillet 2025, ce dialogue revient sur sa trajectoire personnelle, ses choix linguistiques, son rapport à la langue française, ainsi que sur les dimensions mémorielles, historiques et poétiques de son écriture. L’entretien met en lumière une parole d’écrivain lucide et exigeante, où se croisent quête identitaire, figures de résistance, et relecture critique du passé colonial et postcolonial. L’œuvre de Bencherif, entre roman historique et poésie, s’inscrit dans une dynamique de réhabilitation des voix oubliées et d’exploration des enjeux mémoriels et linguistiques. Par cette contribution, l’article vise à nourrir la réflexion critique sur la littérature algérienne contemporaine d’expression française, dans ses rapports à l’histoire, à la langue et à la mémoire.
Mots-clés : mémoire, langue française/langue d’écriture, littérature algérienne, roman historique, poésie
Abstract
Through this exchange, the present article offers the scientific community an interview with Algerian writer, researcher, and poet Ahmed Bencherif, a witness to the War of Independence and the author of a body of work deeply marked by literary commitment and historical memory. Conducted in July 2025, the interview revisits his personal trajectory, his linguistic choices, his relationship with the French language, and the memorial, historical, and poetic dimensions of his writing. It brings to light the voice of a lucid and demanding writer, where identity quests, figures of resistance, and a critical re-reading of the colonial and postcolonial past intersect. Bencherif’s work, situated between historical fiction and poetry, reflects a dynamic of rehabilitating forgotten voices and exploring issues of memory and language. Through this contribution, the article aims to enrich critical reflection on contemporary Algerian literature written in French, especially in its relationship to history, language, and memory.
Keywords : memory, French language/writing language, Algerian literature, historical novel, poetry
Dans le contexte des débats contemporains sur les enjeux linguistiques, identitaires et mémoriels de la littérature algérienne d’expression française, cet article se propose de présenter un entretien approfondi avec l’écrivain et poète Ahmed Bencherif, figure marquante de la scène littéraire algérienne. Né en 1946 à Aïn-Sefra, témoin de la guerre de libération nationale, l’auteur a construit une œuvre où s’entrelacent roman historique, poésie engagée et réflexions sur la mémoire collective.
La littérature algérienne d’expression française, dans sa pluralité de formes et de trajectoires, n’a cessé de questionner les rapports complexes entre histoire, mémoire, identité et langue. Dans ce contexte, l’œuvre d’Ahmed Bencherif, bien que peu médiatisée, constitue un jalon singulier. Poète, romancier, conférencier, né à Aïnsefra en 1946, il a traversé les épreuves de la guerre d’indépendance, l’exil, puis une carrière dans l’administration, avant de se consacrer tardivement à la publication de ses textes. Ses écrits, entre roman historique (Marguerite), poésie philosophique à portée universelle (La grande ode, Odyssée) et critique sociale (Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué), proposent une lecture à la fois sensible et informée du passé algérien. Ils forment un corpus encore peu étudié.
L’objet de cet article est de proposer un entretien approfondi avec un auteur engagé dont l’œuvre, à la croisée de la mémoire, de l’histoire et de la poésie, interroge les tensions linguistiques et identitaires en contexte algérien. Cet entretien, mené dans le cadre d’une recherche universitaire, s’inscrit dans une volonté de contribuer aux débats actuels sur les langues et les écritures en Algérie. Il vise principalement à explorer les dimensions mémorielles, linguistiques, poétiques et historiques de l’œuvre d’Ahmed Bencherif, à travers un dialogue centré sur sa trajectoire personnelle et littéraire. Cette démarche a pour ambition de recueillir un témoignage de première main sur la genèse de son œuvre, ses influences, ses choix linguistiques, son rapport à la mémoire collective et à la langue française, son projet d’écriture ainsi que les figures de résistance qui traversent ses textes. Cet échange s’inscrit dans une double perspective : d’une part, valoriser une parole littéraire singulière ; d’autre part, nourrir la réflexion critique sur les dynamiques de l’écriture postcoloniale d’expression française en Algérie.
1. PRÉSENTATION ACADÉMIQUE DE L’ÉCRIVAIN AHMED BENCHERIF ITRE
Cette présentation académique de l’écrivain et poète Ahmed Bencherif s’organise autour de quatre volets complémentaires : une brève biographie retraçant son parcours personnel et intellectuel, une analyse de son œuvre littéraire marquée par un engagement mémoriel et identitaire, une synthèse de ses principales publications, ainsi qu’un aperçu de ses activités scientifiques dans les domaines de la littérature maghrébine, de l’histoire coloniale et de la francophonie. (voir l’annexe)
Ahmed Bencherif, écrivain et poète algérien, est né en 1946 à Aïnsefra, cité du Sud-Ouest algérien connue pour sa richesse historique, culturelle et géologique. Cette ville, fondée au XVIᵉ siècle par le saint soufi Sidi Boutkhil, fut non seulement un haut lieu des ksour sahariens, mais également un espace d’inspiration littéraire, marqué par une géographie singulière et un passé colonial complexe. C’est dans ce creuset patrimonial que s’enracine l’univers de Bencherif, dont les œuvres sont traversées par une forte imprégnation historique, identitaire et spirituelle.
Formé au prestigieux lycée Lavigerie (institution des Pères Blancs), il s’illustra dès sa jeunesse par ses talents littéraires, qui lui valurent les surnoms évocateurs de « Ronsard du Ksar » ou encore de « poète-philosophe ». Bien qu’il poursuive des études supérieures en droit administratif, c’est à la littérature que son itinéraire personnel le ramènera de manière continue, à travers essais, poésie et romans.
Auteur d’une œuvre hybride, oscillant entre poésie lyrique, roman historique et critique sociopolitique, Ahmed Bencherif a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels on peut citer : Marguerite (tomes I et II, 2008-2009), roman historique explorant la mémoire coloniale, La Grande Ode (2008), vaste poème élégiaque en alexandrins, Odyssée (2010), Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué (2013), roman à dimension psychologique et sociale, ou encore Gétuliya et le voyage de la mort. L’ensemble de cette production témoigne d’une volonté de restitution d’une mémoire nationale souvent marginalisée dans les récits dominants, tout en déployant une réflexion esthétique sur la condition humaine, l’exil et l’identité.
En parallèle de son travail littéraire, Bencherif s’est illustré dans le champ scientifique et intellectuel par sa participation à de nombreux colloques nationaux et internationaux sur la littérature maghrébine, la poésie populaire, la mémoire coloniale et les figures historiques telles qu’Isabelle Eberhardt, Bouamama, Mohamed Benyakoub ou Mohamed Ould Ali. Il fut notamment président d’une conférence internationale organisée en 2016 à la Bibliothèque nationale d’Alger, consacrée à l’engagement politique d’Isabelle Eberhardt, figure sur laquelle il milite pour une relecture épurée des fantasmes biographiques souvent véhiculés par l’historiographie coloniale. Son engagement se manifesta aussi par la revendication d’un traitement équitable des écrivains algériens francophones dans les espaces culturels internationaux.
Son œuvre s’inscrit dans une dynamique de redécouverte patrimoniale, à la croisée de l’histoire et de la littérature, prolongeant ainsi les préoccupations d’une génération d’écrivains algériens francophones soucieux de redonner sens et épaisseur à des parcours historiques ignorés ou déformés (Bouchène et al., 1991 ; Mortimer, 2001). Dans ce cadre, Marguerite revisitée, projet littéraire et scientifique sur la fusillade de Margueritte (26 avril 1901), illustre l’engagement de Bencherif pour une mémoire plurielle, fondée sur une recherche documentaire exigeante et une écriture interrogeant les responsabilités coloniales.
Loin d’être uniquement une voix poétique, Ahmed Bencherif est également un acteur culturel engagé dans la promotion de la francophonie en Algérie. Ainsi, il se présente comme une figure singulière de la littérature algérienne contemporaine : poète, historien amateur, romancier engagé et passeur de mémoire, dont l’œuvre mérite une attention renouvelée dans les recherches sur les littératures postcoloniales du Maghreb. Il a participé à de nombreux colloques internationaux, notamment à Oran, Batna, Tlemcen, Alger et London (Canada). Il y a abordé la littérature maghrébine, la poésie populaire, la condition humaine dans l’œuvre de Djilali Boukadir, ou encore l’engagement politique d’Isabelle Eberhardt.
2. ENTRETIEN AVEC AHMED BENCHERIF
L’entretien a été mené en juillet 2025 dans le cadre d’une recherche sur les poétiques de la mémoire en contexte postcolonial. Il a été conçu comme un échange structuré autour de cinq axes thématiques.
Dans le cadre de cette recherche, un entretien approfondi avec l’auteur Ahmed Bencherif a été réalisé, et mené en juillet 2025, autour de cinq axes de réflexion : son parcours littéraire, son rapport à la langue française, sa vision de la mémoire historique, sa conception de l’engagement de l’écrivain, et ses perspectives actuelles sur la transmission littéraire. Ahmed Bencherif a bien voulu se prêter à cet exercice dans un esprit de partage intellectuel, apportant ainsi sa voix singulière au débat universitaire sur les écritures postcoloniales, la mémoire algérienne et la place des auteurs francophones dans l’espace littéraire maghrébin. Cet échange, que nous restituons ici dans le respect de ses propos, constitue à la fois une contribution précieuse à notre travail de recherche et un éclairage sensible sur les tensions entre langue, histoire et création dans l’Algérie contemporaine.
2.1. Parcours de vie et vocation littéraire
Ourida HEDDOUCHE : Vous êtes né à Aïnsefra en 1946, ville marquée par l’histoire coloniale et la figure d’Isabelle Eberhardt. Quel rôle joue ce territoire dans votre imaginaire littéraire ?
Ahmed BENCHERIF : Le Territoire d’Ainsefra s’identifie par le chapelet des kour et leur chaîne de montagnes. Il représente en premier lieu la résistance multiforme. Elle est d’abord psychologique et s’illustre par la résistance dans l’adversité, qui remonte à la haute antiquité au temps des Getules qui étaient les ennemis redoutables de Rome. Elle est ensuite liée au milieu physique hostile où l’individu doit pourvoir à sa subsistance à partir du sol aride et du climat continental.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez connu l’exil et la guerre durant votre jeunesse. De quelle manière ces expériences ont-elles influencé votre vocation d’écrivain ?
Ahmed BENCHERIF : L’exil forcé au Maroc par l’armée française pendant notre guerre de libération m’avait permis de m’initier à l’écriture sur le drame de notre peuple. En effet, j’écrivais des articles longs de huit à dix pages sur notre glorieuse armée de libération nationale, nos combattants, les camps de concentration érigés par les troupes françaises jusque dans le propre territoire d’Ainsefra. Mes textes étaient corrigés par notre professeure de français qui m’encourageait dans cette voie. C’était un mini collège français, car nous n’étions pas admis à l’enseignement général de l’État marocain. Cette exclusion était très douloureuse pour moi.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez débuté très tôt l’écriture de nouvelles et de romans dans les années 1970, mais ces premiers textes sont restés inédits. Comment expliquez-vous ce choix tardif de publication, à partir de 2008 ?
Ahmed BENCHERIF : En effet, vers les années 1970, c’est-à-dire de jeunesse, j’écrivais de la poésie et j’avais composé un recueil dont je n’avais pas pu sauvegarder le manuscrit. Cependant, dans les années 1980, j’avais entrepris un roman fiction sur la décolonisation de l’Afrique. Pour cette deuxième expérience, je n’avais pas trouvé un lecteur témoin qui puisse me corriger et m’orienter dans mes choix et mes recherches littéraires. Cependant, je lisais beaucoup, quatre à cinq livres par semaine. Mes auteurs préférés étaient : Honoré de Balzac pour la description du détail, Emile zola pour la détresse sociale, Dostoyvsky pour la psychologie du personnage, Léon Tolstoi pour la longueur du texte.
Mon choix tardif de l’aventure de l’écriture tenait surtout au facteur temps dont je ne disposais pas pour honorer mes vocations. En effet, l’administration s’accaparait de toute mon existence. Je dois aussi avouer qu’elle n’était pas tendre avec moi, sûrement à cause de mon tempérament de révolté éternel.
Ourida HEDDOUCHE : Comment votre formation en droit public et votre parcours professionnel (instituteur, administrateur) ont-ils façonné votre rapport à l’écriture ?
Ahmed BENCHERIF : Mes années d’instituteur avaient été celles de ma créativité prolixe. Ma formation en Droit public n’avait pas impacté mon style littéraire. Les rapports, compte-rendus et lettres que je composais en gardaient les traces visibles, mêmes ceux qui étaient destinés aux Ministères. Mes supérieurs les appréciaient admirablement pour leur beauté, leur précision, leur longueur mesurée.
2.2. Mémoire historique et écriture du passé
Ourida HEDDOUCHE : Votre œuvre est traversée par la figure de Margueritte, et plusieurs titres y sont consacrés. Quelle place cette histoire locale occupe-t-elle dans votre imaginaire littéraire ?
Ahmed BENCHERIF : Margueritte est mon œuvre majeure. C’est un roman historique, et donc elle est dynamique, c’est-à-dire elle dévoile ses secrets gardés, quand c’est opportun. Je peux dire en toute modestie qu’elle est originale et j’ai travaillé fort et bien à la sortir de l’ombre. La première édition, parue aux éditions de Publibook et d’Edilivre en France, a été sanctionnée par un essai historique de mon collègue Christian Pheline, intitulé Margueritte Algérie 26 avril 1901. Cependant, l’auteur ne répondait pas à toutes les zones d’ombre et prêtait sans preuves probantes de la tauromachie au héros Yakoub. Il m’appartenait donc de répondre à ses allégations fausses qui portaient atteinte aux valeurs de liberté et d’indépendance de notre peuple. J’avais publié alors un modeste essai Regard critique sur Margueritte de Christian Pheline. Cependant, ce n’était pas suffisant et je me sentais sevré par la réussite de cet auteur dont l’œuvre était postérieure à la mienne. J’avais alors entrepris un long travail de recherches documentaires pour écrire à mon tour un essai historique et j’avais publié en 2021 aux éditions l’Harmattan le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903. Cet ouvrage était mieux élaboré et davantage documenté que celui de C. Pheline. Mes amis historiens, potentiels conférenciers au premier colloque national que je devais organiser à Aindefla, l’avaient apprécié au niveau méthodologique et de la densité des connaissances. En effet, cet ouvrage était entré dans la recherche scientifique au laboratoire de recherches historiques à l’université Abou Bakr Bel Kaid Tlemcen. Il a été encore mieux primé et était entré dans la recherche historique scientifique des deux universités de Cambridge au Royaume Uni et de Virginie aux Etats-Unis d’Amérique, sous la direction respective des Professeurs Arthur Asseraf et de Jenifer Sessions.
L’œuvre Margueritte impacte positivement sur mon imaginaire littéraire. Au-delà du récit événementiel historique, je dispose de larges espaces d’esthétique où j’emploie mon art littéraire pour instruire le lecteur sur les traditions de la société au double niveaux du label quotidien des hommes et des femmes dans leurs foyers. La psychologie des personnages réels n’étant pas révélée dans le peu de données historiques dont je disposais, je faisais appel à mon génie créatif pour donner, au récit, l’intrigue, le suspens, la beauté des paysages, la perception de l’amour à cette époque et cetera. Bien entendu, je ne manquais pas de mettre en lumière les caractéristiques constructives de la personnalité algérienne : générosité, dignité, liberté, l’art de la guerre…
Ourida HEDDOUCHE : L’histoire locale semble être un fil conducteur de votre œuvre. Pensez-vous qu’elle est négligée dans les récits nationaux algériens ? Et quelle est, selon vous, la responsabilité de l’écrivain face à l’histoire ?
Ahmed BENCHERIF : L’histoire locale nous intéresse en particulier, parce qu’elle traite du passé récent ou lointain de notre terroir. C’est elle qui nous pousse à aller vers l’histoire nationale, s’y intéresser, l’aimer, la faire connaître.
La responsabilité de l’écrivain est primordiale par rapport à l’histoire. On trouve si peu ou presque peu de Prix Nobel en histoire et énormément en littérature. Un essai historique est froid. Il nous donne des statistiques, il relate l’événement. Un roman historique nous raconte l’histoire sous le drame qu’elle génère inéluctablement. C’est cette différence majeure qui intéresse le lecteur.
Ourida HEDDOUCHE : En 1983, vous avez rédigé une biographie de Bouamama. Pourquoi ce personnage vous a-t-il paru important à faire connaître ?
Ahmed BENCHERIF : A partir de 1980, il y a eu un formidable élan de prospection du passé de notre peuple glorieux. Je dirai qu’il y avait même une concurrence, non apparente bien sûr, entre les régions pour faire connaître leurs héros, leurs insurrections contre le colonisateur français. Ce fut ainsi que j’ai été amené à faire des recherches historiques sur Cheikh Bouamama, alors très peu connu à l’échelle nationale et même au niveau d’Ainsfra. Ce travail élémentaire élaboré avec la contribution d’amis présentait l’inventaire de ses batailles contre l’armée coloniale et une très riche bibliographie, ainsi que le recensement de ses biens meubles et immeubles en 1883, à la demande du Ministre de l’Information et de la Culture, le regretté Bessaieh Boualem. Dieu Merci, nous avons exhume tout son long combat et suscité des historiens à s’intéresser à ce héros national. Notre travail a été incontestablement une très large contribution à la projection de Bouamama auprès du public large ou ciblé, au plan national et international.
A partir des années 2018, des voix marocaines s’élevaient pour en revendiquer la paternité de Bouamama. A cette date, le ministère des Affaires religieuses m’avait sollicité pour piloter un colloque national sur Boaumama, alors que le premier a été organisé à Naama en 2002. Néanmoins, ce département ministériel s’était désintéressé pour des raisons que j’ignore. En 2021, le Ministère des moudjahidine a organisé un colloque national sous le haut patronage de Monsieur le président de la République, Abdelmajid Tebboune. il avait chargé le centre de recherches historiques sur les résistances populaires et de la Guerre de libération nationale, d’organiser un colloque national sur le cheikhe Bouamama, en coordination avec le centre universitaire Salhi Ahmed de Naama dont j’ai été exclu. J’avais demandé alors à voir Monsieur le Wali de Naama à qui j’ai fait part de ces prétentions marocaines. donc, j’avais présenté une conférence où je prouvais que Figuig, Oujda Berkane, Tazza dépendaient du territoire algérien et c’était la France qui leur avait octroyé ces territoires suivant le traité de Lalla Maghnia de 1845. Jusqu’à ce jour, les prétentions marocaines n’ont pas cessé et ils avancent un argument stupide, selon lequel Bouamama combattait les Français en Algérie pour les empêcher d’occuper le Maroc.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez aussi évoqué Lyautey et Isabelle Eberhardt. Comment expliquez-vous cette coexistence de figures antagonistes dans votre œuvre ?
Ahmed BENCHERIF : La nomination du général Huebrt Lyautey à la tête de la subdivision militaire d’Ainsefra en 1903 avait été précédée par une intense campagne qui décriait l’insécurité qui prévalait dans le Haut Sud-Oranais par le Parti colonial. Ce haut gradé avait été pressenti à ce poste pour avoir servi sous les ordres du général Gallieni au Tokin, qui disait-on, était un pacificateur.
Le Gouverneure général Jonnart proposa au Ministre de la Guerre le général André de nommer le général Lyautey, en qualité de commandant subdivisionnaire à Ainsefra, lequel avait été présenté à son tour comme pacificateur, c’est-à-dire créer des écoles et mater les troubles à l’ordre public. Cependant, la résistance du cheikh Bouamama était déjà essoufflée. En effet, il s’était replié dans le Touat avec le peu de combattants qui lui restaient. Certes, il y eut la grande bataille d’El Moungar en 1903. En parallèle, les brigands marocains, les Brabers Beni Guil, commettaient des pillages sur les frontières algéro-marocaines et disparaissaient.
Cette bataille qui comptait plusieurs morts et blesses dans les rangs de l’armée française, émut l’opinion coloniale qui réclamait une enquête sur l’incapacité de l’armée à assurer la paix et la tranquillité publique. Victor Barrucand, propriétaire du journal Al Akhbar, qui était président de la ligue des droits de l’homme à Paris et à Alger, jugea de réaliser une interview des blessés. Ce fut-là l’objet de la première visite d’Isabelle Eberhardt à Ainsefra.
L’antagonisme du général Lyautey et d’Isabelle Eberhardt relevé dans mon œuvre tient principalement à deux facteurs:
- Le premier tient au caractère d’humanisme de ce haut gradé qui avait rompu définitivement avec la barbarie de l’armée d’Afrique de conquête. En effet, il lui confia pour la première fois des missions sociales : construire des écoles ou autres, l’ouverture des infirmeries militaires aux autochtones et cetera.
- Le deuxième, qui est le plus important, tient au fait que ce général, qui avait aussi des goûts littéraires, chargea une troupe pour récupérer les manuscrits d’Isabelle Eberhardt lors de la grande inondation d’Ainsefra le 21 octobre 1904, qui avait été noyée dans la grande crue de l’oued le 21 octobre 1904. La totalité des manuscrits avait été récupérée et confiée à Victor Barrucand qui les avait travaillés, mis en forme et publiés.
- Le troisième, qui n’est pas moindre à mon sens, s’attache à l’enterrement d’Isabelle Eberhardt. Le général Lyautey voulait inhumer notre écrivaine au cimetière chrétien. Cependant trois ou quatre notables dont mon grand-père qui était recteur de la zaouia taybiya, allèrent le voir et lui rappelèrent qu’Isabelle Eberhardt était musulmane et qu’à ce titre, elle devait être inhume dans un cimetière musulman. Le général concéda à leur demande et elle fut enterrée au cimetière de Sidi Boudgemaa, qui dès cette date devint le lieu de sépulture de la ville toute entière pour les musulmans. En effet, le premier était à proximité du ksar antique. Mon grand-père, recteur de la zaouia et imam, avait office la prière du mort pour Isabelle Eberhardt, dite Mahmouda.
Il ne resta pas longtemps à Ainsefra et fut promu général commandant la division d’Oran. Néanmoins, il passait inaperçu et courtisait les colons. Il cherchait à occuper Oujda et il sera nommé Résident général après une très courte conquête de cinq années contre l’armée marocaine. Ce fut dans ce royaume qu’il développa son génie de conquérant obéi à l’œil et au doigt.
2.3. Langue, style et poétique personnelle
Ourida HEDDOUCHE : Vous écrivez principalement en français. Que représente cette langue pour vous, en tant qu’auteur algérien postcolonial, personnellement et littérairement ?
Ahmed BENCHERIF : Effectivement, j’écris en français. En tant qu’élève algérien sous l’occupation française, j’étais obligé d’apprendre cette langue, l’unique que l’on nous enseignait. Je dois avouer que j’excellais dans l’écriture. Mais la Guerre de libération nationale fut un choc pour moi. Dans l’exil, je me questionnais si l’apprentissage de cette langue était opportun. J’avais essayé d’apprendre tout seul l’arabe. Je n’avais pas pu. Donc j’avais continué mon apprentissage en français. Je ne saurai mieux dire que Kateb Yacine : « la langue française est un butin de guerre ». Cependant, elle représente pour moi une arme pour dévoiler la praxis abominable, violente et barbare au lectorat français d’abord. En effet, le roman historique Margueritte m’a hissé sur le podium des écrivains engagés et aux premiers rangs. En effet, je suis interdit de visa en France depuis 2009 où j’étais invité par mon éditeur Publibook au Salon international du livre de Paris. J’avais épuisé toutes les voies de recours sans obtenir gain de cause. L’Institut français d’El Jadida, au Maroc, avait renoncé à l’invitation qu’il m’avait adressée en 20013 ou 20014. L’Institut français de Tlemcen m’avait notifié son refus trois mois après ma demande en 2024.
Ourida HEDDOUCHE : Comment décririez-vous votre rapport à l’arabe, à la langue berbère, ou aux expressions populaires locales ?
Ahmed BENCHERIF : La langue arabe est toujours présente dans ma vie littéraire, en ce sens qu’elle représente ma langue maternelle. Les écrivains maghrébins, dont je suis, pensent en arabe et traduisent en français. Donc, il y a un double travail intellectuel qui est exécuté, tellement vite que l’on ne se rende pas compte.
En ce concerne la langue Amazigh, j’utilise souvent des maximes d’une anthologie poétique kabyle en ma possession, traduite en français.
S’agissant des expressions populaires locales, j’utilise souvent dans mes récits des maximes traduites cependant en français. Les éditeurs français rencontrent des difficultés au niveau de l’imprimerie. Mais, si le texte est en arabe et en français, ils n’ y trouvent aucun inconvénient.
Ourida HEDDOUCHE : Votre poésie semble marquée par des thèmes universels (notamment dans Odyssée, La grande ode, Les vagues poétiques) : quelle est votre conception de la poésie et quelles sont vos influences poétiques ?
Ahmed BENCHERIF : Ma poésie s’inscrit en effet dans une thématique universelle, principalement pour l’Odyssée et les Vagues poétiques. Dans le premier, je traite des fléaux de l’humanité : la guerre et son drame, la famine, la paix, la bonne gouvernance, l’exil, l’amour de la patrie et du petit pays, les violences de la nature, comme les oueds et cetera. Pour le second recueil, je prends la défense de la Femme dans son quotidien, ses amours, ses ambitions, ses libertés, son label. Pour la grande ode, c’est surtout une histoire d’amour, comparée par mon éditeur à Elsa de Louis Aragon, avec Jocelyne comme figure inspiratrice. Ce qui fait la force de ce recueil, c’est qu’il forme un poème unique de 1400 vers en alexandrin, d’inspiration arabe antéislamique, d’où le titre la Grande ode.
La poésie est un havre de paix. Elle procure la sérénité à l’âme, souvent en lutte permanente avec les nouveaux modèles du progrès, toujours accéléré, parfois qui violente notre propre modèle de vie, auxquels les bonnes gens ont du mal à s’adapter dans les temps impartis. C’est aussi un moyen intellectuel pour se ressourcer et reprendre l’énergie nécessaire pour continuer mes travaux d’écriture littéraire, combien harassante. J’ai composé les deux premiers recueils au moment de l’élaboration des deux tomes de Margueritte. Le troisième était beaucoup plus indépendant, c’est-à-dire je lui avais consacré le temps nécessaire pour l’écrire d’un seul trait.
Mes lectures de la littérature russe m’avaient énormément imprégné et m’avaient donné cette force des mots et des images pour écrire mes poésies qui ne sont pas du tout romantiques, quoique j’admire Alphonse de Lamartine. De plus, je ne me sens pas proche de Victor Hugo. Je serais peut-être sur les pas de Pierre de Ronsard. D’ailleurs, le Père Supérieur de l’Institution Lavigerie à Ainsefra, c’est-à-dire, le Directeur du Lycée, m’avait décerné le surnom poétique : « Ronsard du Ksar ». La ville m’appelait ainsi ou le Poète.
Ourida HEDDOUCHE : Quel rôle joue le rythme, l’image, ou la mémoire collective dans votre travail poétique ? Comment définiriez-vous votre style d’écriture : plutôt lyrique, analytique, engagé, documentaire… ?
Ahmed BENCHERIF : Le rythme compte singulièrement dans mes compositions poétiques. C’est un chant mélodieux constant pour mes amours, plein de sensualité et de saveur, qui suscite l’émerveillement et constitue un point de mire pour la femme, fût-elle une muse ou source du coup de foudre.
L’image, quant à elle, renvoie fidèlement au tableau dépeint, soit les attributs de la femme ou les éléments de la nature déchaînés dans leur violence apocalyptique. Elle est la trame de fond des trois recueils.
La mémoire collective s’illustre principalement dans l’Odyssée qui est un texte d’engagement. Je cite quelques exemples extraits de ce patrimoine : l’ode à l’émir Abdelkader, l’exil, le martyr, le martyr de l’oued et cetera. Ce recueil s’intègre dans l’universalité, comme guerre et paix. Elle dénonce la Guerre, principalement moderne, celle qui avait détruit l’Irak, sous les bombes américaines en 2002, qui n’avait rien épargné, ni les bunkers, ni les moyens de communication ni les réseaux de salubrité publique.
Mon style littéraire ? Est-il uniforme ? Pour ce qui est de l’œuvre de Margueritte, c’est un peu plus compliqué. En effet, le premier texte s’identifie comme un roman historique. C’est un acte d’engagement intellectuel. D’ailleurs, l’objectif était de répondre au Président de la République française, Nicolas Sarkozy et au Parlement français qui avaient adopté la loi qui faisait l’apologie du colonialisme français en Algérie. Mon texte dénonçait le colonialisme français, en s’appuyant sur la praxis coloniale qui était mise en œuvre, soit pour la dépossession des fellahs de leurs terres, de la politique coloniale qui consistait à instaurer l’analphabétisme et le perpétuer, l’instauration d’un régime juridique d’exception dans lequel était confiné notre peuple, la dislocation de la tribu pour la déposséder de ses terres collectives et partant lui enlever ses moyens de résistance à la conquête française, la paupérisation de notre peuple en le repoussant continuellement vers les terres intérieures arides et incultes.
Mon roman Margueritte avait permis d’ouvrir un débat intellectuel en France et à dans la sphère francophone. Il avait également réveillé les démons des partisans de « l’ancienne Algérie française ». Ceux-là s’étaient pris à Charles-Robert Ageron dont les travaux historiques étaient jugés objectifs et qui m’avaient permis d’aller au fond de cette praxis coloniale que cet historien analysait. D’ailleurs ses collègues ne le portaient pas dans leur cœur et à sa mort, ils n’avaient pas voulu honorer ses funérailles par leur présence. Ce fait m’avait été révélé par le propre fils de l’historien Ageron, un docteur en mathématiques, en retour du message de mes condoléances. Il suscita un intérêt certain en France, non pas qu’il faisait le procès moral de la France coloniale. Mais, l’insurrection de Margueritte avait révélé en 1901 le drame colonial d’Algérie. Car la France elle-même s’émancipait de sa barbarie dans la gouvernance de la plus grande colonie de son Empire colonial. Les classes intellectuelle et libérale en étaient scandalisées. De plus, la révolte était jugée en France par souci de faire respecter le droit à la défense des accusés pour crime d’État, atteinte à la souveraineté. Il existait une certaine dualité juridique. En ce sens le procès était de nature coloniale mais il était jugé en France. La politique coloniale barbare était condamnée en termes violents par des hommes politiques et de Lettres. Le désaveu de la Métropole pour la colonie était sans équivoque. Pour une fois, la menace que brandissaient les colons à chaque bras de fer avec le Gouvernement de Paris ne fonctionnait plus : « ou nous gérons l’Algérie comme nous l’entendons ou nous abandonnons l’Algérie ». Pour la première fois aussi, les voix dénonciatrices de ce régime colonial d’exception disaient clairement : « Ou les colons changeaient de politique ou la France perdrait l’Algérie ». Les femmes françaises ne restaient pas à l’écart de cet élan de solidarité. De Lyon, de Montpellier et de Lille, elles donnaient des secours, des vêtements, de l’argent pour payer les honoraires d’avocats pour les prisonniers de l’affaire Margueritte à la prison de Montpellier. Ceux-ci eurent aussi à passer un mois de carême et l’administration pénitentiaire leurs laissaient les repas à part. Cet humanisme ne laissait pas indifférent un auteur qui plongeait corps et âme dans la mêlée de ces événements.
Les circonstances m’avaient amené à adopter Margueritte comme mon œuvre majeure dont je faisais constamment la promotion par des conférences aux universités et aux structures culturelles, des interviews aux journaux nationaux et étrangers, des émissions télévisées. En complément de cette vulgarisation, je publiais de longs extraits de mon texte sur mes sites, qui étaient sanctionnés par des commentaires élogieux et encourageants.
Providence ou impact de mon œuvre ? Je fus invité en avril 2012 à Ain-Torki (Margueritte) pour la première fois, quatre ans après la publication de mon œuvre par une association pour donner une conférence sur Margueritte. Un blogueur, du nom de Christian Pheline, m’adresse un message dans lequel il souhaite y assister, en me disant qu’il habitait Paris et qu’il avait lu les deux tomes. Je transmets sa demande à l’association qui lui envoie une invitation officielle. Après cette prestation, riche en débats, il prit congé et il me suggéra qu’on resterait en contact. Quelques mois après mon ami Mohamed Rochd, le spécialiste critique des œuvres d’Isabelle Eberhartd, m’envoya un message m’informant que le sieur Christian Pheline avait publié un essai historique et qu’il avait cité plusieurs extraits de mon roman historique Margueritte intitulé «L’aube d’une révolution, Margueritte Algérie, 26 avril 1901, éditions Private Toulouse». Aussitôt, je commandais l’ouvrage que j’avais lu et analysé. Cet ouvrage était d’un apport documentaire considérable. Cependant, il comportait énormément d’impairs qui me révoltaient, le plus grave quand il avance la citation d’un historien américain qui dit que le peuple algérien possède une acceptation innée du colonialisme. Pheline ne prend pas la peine de l’analyser, ni de la conforter ni de l’infirmer. Donc, implicitement, il l’approuve. Je tire la sonnette d’alarme auprès du directeur de la Culture de la Wilaya d’Aindefla et je lui d’élaborer un ouvrage critique. On se met d’accord, puis je publie aux frais de cette direction un essai critique intitulé Regard critique sur l’œuvre «L’aube d’une révolution, Margueritte Algérie 26 avril 1901». Il se trouve que cet auteur était l’arrière-petit-fils du juge d’instruction Maxime Pheline qui avait instruit l’affaire de Margueritte au Parquet de Blida. Il prit sa défense et allégua qu’il était du côté des Arabes suspectés.
Mon nouvel ouvrage ne me satisfit pas du tout, produit dans la réaction immédiate. Car, il restait dans le domaine frustrant de l’inachevé. Cependant, je prenais une nouvelle orientation du style. Je faisais un véritable tournant dans l’écriture documentaire. Il demeure cependant une analyse de discours quoiqu’historique. Des amis intellectuels l’avaient bien apprécié. Au fond de moi-même, j’étais loin de l’écriture documentaire proprement dite. L’opportunité se présenta et je devais relever le défi. En effet, lors de ma conférence en 2019 au département d’histoire, à l’université de Khemis-Meliana, les professeurs et les doctorants m’avaient prié de réécrire mon roman Margueritte en essai historique.
Je m’engageais alors dans ce nouveau style et j’entrais dans l’écriture documentaire proprement dite. Au mois d’avril 2021, je publiais mon premier essai aux éditions l’Harmattan Paris, France, sous le titre Le procès des insurgés de Margueritte Cour de Montpellier 1902-1903. Enfin, mes efforts venaient d’être couronnés. L’université de Khemis-Meliana, ne possédant pas de laboratoire d’histoire, je le proposais à l’université Abou Bakr Belkaid de Tlemcen qui l’accepta sur le champ. Poursuivant mes recherches, je fais la connaissance à distance de deux professeurs émérites en histoire coloniale de l’Algérie : Monsieur Arthur Asseraf à l’université de Cambridge eu Royaume Uni et Madame Jennifer Sessions, à l’université de Virginie aux Etats-Unis d’Amérique. Je leur avais annoncé ma dernière publication et je les ai priés de l’intégrer dans leurs travaux de recherche. Ils acceptèrent de bon gré. Jennifer me fit savoir qu’elle suivait mes publications et qu’elle avait déjà reçu l’ouvrage via l’éditeur l’Harmattan et qu’elle avait lu et apprécié mon roman Margueritte. Je peux alors me féliciter et dire bien haut que l’histoire des Righa sous le colonialisme français, citée brièvement par Charles-Robert Ageron, dans son œuvre Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, éditions PUF, a était sortie de l’ombre
De nouvelles circonstances m’imposèrent de suivre l’écriture documentaire pour un nouvel essai historique publié en avril 2024 aux éditions le Lys-bleu Paris, intitulé L’émergence du nationalisme algérien 1515-1953 Tome 1. Cet ouvrage apporte des preuves cinglantes et irréfutables que l’Algérie existait bien avant la conquête française en 1830 et que les prétentions territoriales marocaines sur le Touat, Bechar, Oujda Figuig et cetera n’étaient pas fondées. De plus, la frontière naturelle historique est bien le fleuve Moulouya jusqu’à Tindouf, depuis Massinissa jusqu’au traité de Lalla Maghnia en 1845.
2.4. Engagement de l’écrivain et réception de l’œuvre
Ourida HEDDOUCHE : Vos conférences et publications révèlent un attachement profond à la mémoire coloniale locale (Margueritte, 1901). S’agit-il pour vous d’un acte d’engagement intellectuel face à l’oubli historique?
Ahmed BENCHERIF : L’oubli historique ? C’est bien le cas. En effet, mes conférences et mes publications d’extraits sur mes sites portent essentiellement sur Margueritte. L’insurrection des Righa n’était pas hélas connue, y compris dans son milieu propre. J’avais fait moi-même un modeste sondage à Ain-Torki, à Ain-Defla. Je fus consterné de découvrir le peu de gens qui en entendaient parler. Quelques-uns semblaient évoquer un lointain souvenir sous le nom altéré de « Magrit » pour désigner seulement le village. Pourtant, cette insurrection n’était pas si loin que ça dans le temps : un siècle et huit années. Pourtant, dans la wilaya même d’Ain-Defla, j’avais fait quatre conférences dont l’une à l’université de Khemis-Meliana. Pourtant dans les autres régions de notre pays, Margueritte est connue. Car, j’étais parvenu à une étape de promotion de l’œuvre où mon nom personnel se trouvait associé à Margueritte.
La société civile avait, dès l’année 2002, édifié une stèle commémorative à Ain-Torki et des Moudjahidine déposaient annuellement à la date du 26 avril une gerbe de fleurs à la mémoire des martyrs de cette insurrection. Puis, elle organisait une grande aumône collective (WOUADA) avec de grandes festivités et de fantasia. Cependant, l’événement historique n’était pas relaté par une conférence ou même une courte intervention. Pourtant, la Bibliothèque Principale de Lecture d’Ain-Defla m’avait fait par deux fois la commande de livres des deux tomes que j’avais honorée.
On dirait que cette société est frappée d’amnésie pour méconnaître une date historique de grande importance. En tout cas, elle fait tout pour éviter qu’un conférencier vienne la relater. Sur l’une des trois conférences, je fus invité au centre culturel d’Ain-Torki le 11 décembre 2013 ou 2014, par Monsieur le Président de l’Assemblée populaire communale, une personnalité native d’Ain-Torki, entrepreneur de profession et qui avait accédé au rang électif de sénateur.
Je n’arrivais pas à comprendre ces aspects négatifs envers cette mémoire locale dont la société d’Ain-Torki et de la Wilaya d’Ain-Defla dans son ensemble. Ceci m’avait amené à prendre solennellement l’engagement intellectuel par rapport à cet oubli historique et faire vivre cette mémoire locale.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez participé à de nombreux colloques en Algérie et à l’étranger. Comment votre œuvre a-t-elle été reçue dans les milieux académiques et littéraires ? Vous sentez-vous écouté, reconnu, ou marginalisé ?
Ahmed BENCHERIF : Mes conférences, qui dépassent la centaine, suscitent l’engouement et l’intéressement, au double niveau académique (universités, lycée, CEM) et littéraire. Aux premiers les salles de conférence ou amphithéâtres sont archicombles. Quant aux autres espaces culturels, la présence du public est acceptable. Ceci tient à deux facteurs essentiellement : mon éloquence est excellente, soutenue par une gestuelle avenante et des interrogations lors de la prestation. Cela permet à instaurer une ambiance chaleureuse favorable à la transmission de mon message. A cela s’ajoute ma tenue vestimentaire qui est toujours classique, propre et bien assortie. J’estime que c’est là un témoignage de respect à mon auditoire.
Le deuxième facteur est le plus important. La thématique captive l’attention et retient les esprits en éveil. En général, elle se rapporte au cadre mémoriel. Parfois, le thème est spécifique et aborde un sujet ponctuel en histoire. Cependant, je suis invité la plupart du temps pour Margueritte. Celle-ci représente un intérêt particulier pour sa propre thématique, qui bien qu’elle relève de l’histoire, il n’en demeure pas moins qu’elle demeure toujours d’actualité. Margueritte analyse le phénomène colonial en Algérie et cela à partir du modèle de la tribu des Righa. Je dispense des enseignements précis de manière claire sur les différents segments de cette praxis : le refoulement des populations, la dépossession des fellahs de leurs terres agricoles, le séquestre, la vente par licitation, le sénatus-consulte, le régime juridique d’exception, le code de « l’indigène », la paupérisation, l’écrasement fiscal, la diffusion de l’analphabétisme et de l’ignorance, les amendes, l’emprisonnement de la femme d’un musulman redevable fiscal pour son insolvabilité, le salut de l’administrateur, c’est-à-dire le HAKEM, le non droit à la défense auprès des tribunaux et cetera.
Ces connaissances sont généralement du registre des livres d’histoire. Je les ai mises en mouvement dans mon œuvre littéraire Margueritte. C’est pour cette raison qu’elle est volumineuse, structurée en deux volumes grand format, atteignant dans l’ensemble huit cents pages. J’avoue leur mise en forme romancière a été complexe et harassante.
Ourida HEDDOUCHE : Votre écriture vise-t-elle un lectorat algérien, maghrébin, ou plus universel ? Quel type de public vous semble le plus réceptif pour ce type d’écriture historique et poétique en Algérie ?
Ahmed BENCHERIF : Mon écriture est destinée à un lectorat universel, j’oserai dire, quoique le français occupe le troisième ou quatrième rang mondial. Néanmoins, le phénomène colonial est un thème universel. L’Algérie est bien concernée pour l’avoir subi, repoussé et vaincu. Elle constitue une école dans la résilience. Ce n’est pas un hasard si le petit village aux États-Unis d’Amérique a été baptisé par ses promoteurs en 1846 du nom d’El Kader en homme à l’émir Abdelkader, champion de la liberté. Il faut aussi noter les dizaines de peuples qui s’étaient inspiré du modèle de la révolution algérienne du 1° Novembre 1954 dans leur lutte de décolonisation. C’est le cas de la révolution canadienne aux années 1958-1960 dont j’avais dispensé une conférence au premier colloque national que j’avais organisé et présidé à Naama en 2021.
Le public, même profane, trouve intérêt sa motivation. Car, l’histoire représente la conscience humaine à mon sens et l’engagement intellectuel est le levier pour promouvoir les réformes sociales et mener une politique de cohabitation universelle et bannir la guerre dans le monde régler les conflits par la voie diplomatique.
Ourida HEDDOUCHE : Quelles difficultés rencontrez-vous aujourd’hui en tant qu’écrivain algérien de langue française ?
Ahmed BENCHERIF : Sur le plan linguistique, je suis l’écrivain exilé dans mon propre pays, en ce sens que l’outil de mon travail littéraire et autre se fait en langue française. En Algérie, mon lectorat potentiel est de ma génération et ces gens ne lisent plus, trop fatigués par la vie. En France, mon lectorat potentiel est divisé en extrême-droite et progressiste. C’est une douleur atroce que je vis à tout moment. Au cours d’une conférence que je donnais en français dans un centre universitaire, une étudiante s’était levée et m’avait carrément dit de conférer en arabe. Je reçus un affront insupportable.
2.5. Écrire aujourd’hui : transmission, mémoire et postérité
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez donné de nombreuses conférences en Algérie et à l’étranger. Que retenez-vous de ces échanges ? Avez-vous de nouveaux projets d’écriture ou des manuscrits en préparation ?
Ahmed BENCHERIF : Ma conférence à distance avec l’université de London Ontario Canada m’avait permis de faire connaître le phénomène colonial français dans notre nation qui en été martyrisée. Elle a été très appréciée à tel point qu’elle avait été publiée dans leur revue électronique «mouvances francophones». Mon interview en 2012 avec le plus grand quotidien au Maroc « L’Indépendant », qui a cessé de paraître, avait également interpellé la classe intellectuelle marocaine sur la colonisation en Algérie et le Protectorat au Maroc, dont les deux modes de gouvernance s’opposaient diamétralement :
-Dans notre pays, l’Algérie, c’était l’appropriation des terres agricoles sous le canon pendant que notre peuple menait sa guerre de résistance à la conquête française, puis sous l’empire des lois scélérates iniques injustes et injustifiées. La colonisation avait été instituée en système de gouvernance. Néanmoins, elle avait fait la guerre à une résistance farouche, pas seulement pour des facteurs de résilience et de bravoure, mais aussi pour l’unité territoriale de l’Algérie qui a été réalisée sous le baroud au début de la première moitié du XVI siècle.
-Au Maroc, la conquête française avait été réalisée en cinq ans et la monarchie, au bout de quelques batailles sans grande violence ni grandes pertes des deux côtés. Sur ce sillage, Lyautey avait unifié sous la force les petites capitales de deux petits États, Marrakech et Fez, qui s’opposaient depuis des siècles, quand ce n’était pas quatre mini États, jaloux de leurs propres prérogatives et qui refusaient tous les efforts d’unification entrepris par les sultans qui s’étaient succédés. La France avait institué une royauté de façade et conservait pour elle tout le Pouvoir d’innover et de réformer. Cependant, la fragilité de la cohésion sociale persistait. En effet, le Protectorat a été secoué en 1923, date où le héros Abdelkrim El Khatabi avait proclamé la République du Rif, qui représentait dans l’antiquité la Maurétanie Tingitane.
Mes conférences aux universités ont toujours pour thème le phénomène colonial français en Algérie. Car, il s’agit d’un roman historique et l’auditoire s’intéresse contrairement aux idées préconçues à l’histoire de notre pays. L’une d’elles a été pour moi une nouvelle expérience. En effet, la présentation de la nouvelle édition de Margueritte, sous le nouveau titre Les Righa Algérie Tome I crime colonial, à l’université de Tlemcen. C’était une véritable journée d’études sur la praxis coloniale avec ses segments d’accaparement des terres agricoles par la contrainte violente ou sous des lois non moins violentes. Des Docteurs, des Professeurs, des Doctorants, des Mastérants avaient activement participé aux débats qui étaient très riches.
Ces échanges me propulsaient toujours vers l’avant et à continuer à prioriser le roman historique pour diffuser par la lecture notre riche patrimoine. Elles m’ont également permis d’expérimenter le style d’écriture documentaire et pourquoi pas aller dans la voie de l’écriture d’Amin Malouf, membre de l’académie française, qui nous enchante de l’écriture engagée à l’écriture documentaire, à l’exemple de Léon l’Africain.
Ma verve continue. Dieu soit loué ! J’ai deux manuscrits sur la table : l’émir Abdelkader, de la résistance à la guerre ; le Maroc entre mythe et réalité. Sur le deuxième, je suis bien avancé. Comme son titre l’indique, le royaume marocain est construit sur des mensonges d’État. Cependant, ceux-ci ne m’ont pas motivé pour penser et à entreprendre d’écrire cet ouvrage. Les diffamations gratuites des voix du Makhzen sur notre nation et ses symboles, sa fondation même, à relever une troisième fois dans l’écriture documentaire et révéler la véritable nature de ce royaume qui avait été pendant toute son existence morcelé et souscrivait toujours aux prétentions coloniales des puissances internationales, principalement l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France.
Ourida HEDDOUCHE : Quels conseils ou messages aimeriez-vous transmettre aux jeunes auteurs algériens qui souhaitent écrire sur la mémoire ou en langue française ?
Ahmed BENCHERIF : Que dirais-je des conseils d’écriture mémorielle à nos jeunes ? Il faudrait les acquérir déjà. Je les invite déjà à se méfier des documents d’histoire des auteurs français parmi lesquels, il existe un très grand nombre partisans de « l’Algérie française postcoloniale» dont il y a lieu de procéder à la décantation de ces textes. Il faudrait rechercher des écrivains neutres. Il en existe, mais en nombre restreint. Je connais au moins deux auteurs, professeurs, l’un à l’université de Cambridge au Royaume-Uni et l’autre à l’université de Virginie des États-Unis d’Amérique. Le premier du nom d’Arthur Asseraf, la seconde Jennifer Sessions.
Ourida HEDDOUCHE : Quel rôle l’écrivain peut-il encore jouer aujourd’hui, dans une société en mutation ?
Ahmed BENCHERIF : Le rôle de l’écrivain algérien dans notre société en mutation ? Pour le moment, l’écrivain algérien doit se contenter d’un rôle éducatif et transmettre ses connaissances sur notre passé de gloire ou épisodes de défaite, mais aussi sur la richesse de notre patrimoine culturel multidimensionnel, nos traditions, notre bravoure, notre résilience enfin de tout ce qui distingue l’Algérien des autres peuples.
Ourida HEDDOUCHE : Quel serait votre vœu le plus cher, en tant qu’écrivain témoin de plusieurs époques de l’histoire algérienne ?
Ahmed BENCHERIF : Mon vœu en tant qu’écrivain algérien ? Je ne saurai sélectionner l’unique. mais, je dirai que dans chaque ville, village, hameau, douar, campement soit calligraphié le verset divin « Iqraa » lis de façon que tout un chacun parvienne à assimiler le sens de la patrie, de l’écriture, de la lecture pour parvenir à former un citoyen doté de capacités intellectuelles et physiques fortes pour le prémunir contre tout danger, tant qu’aucune nation ne soit potentiellement à l’abri d’un grave dommage.
Ourida HEDDOUCHE : Nous exprimons notre profonde gratitude à Monsieur Ahmed Bencherif pour sa disponibilité, sa générosité intellectuelle et la richesse de ses propos. Par cet échange, il a accepté de partager non seulement son expérience littéraire, mais aussi une vision éclairée sur les enjeux de la mémoire, de la langue et de l’engagement dans l’écriture. Son témoignage constitue un apport précieux à la réflexion universitaire sur la littérature maghrébine et les trajectoires d’écrivains de l’après-indépendance.
3. CONCLUSION DE L’ENTRETIEN : DE LA MÉMOIRE À L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE
L’entretien avec Ahmed Bencherif met en lumière la richesse d’un parcours d’écrivain profondément enraciné dans l’histoire locale, tout en s’inscrivant dans des problématiques universelles telles que la mémoire, l’exil et la création littéraire. À travers ses propos, se dessine la figure d’un auteur habité par le souci de transmission, animé par la volonté de ressusciter des fragments oubliés de l’histoire algérienne par le biais de l’écriture romanesque et poétique. Loin d’un simple exercice commémoratif, sa démarche vise à redonner voix à des lieux, à des figures et à des événements marginalisés, en faisant de l’écriture un acte de réhabilitation symbolique.
Dans ce processus, la langue française, loin d’être réduite à son statut d’héritage colonial, devient, sous sa plume, un outil d’interrogation, de subversion et de réparation. Bencherif en fait un espace de création où se croisent vécu personnel, mémoire intime, destin collectif et souffle poétique.
Son œuvre illustre ainsi ce que Pierre Nora (1989) appelait des « lieux de mémoire » littéraires, où la littérature devient l’archive sensible de ce que l’histoire officielle tend à effacer. Le poète s’y révèle médiateur entre le passé et le présent, entre la parole individuelle et la mémoire collective. Cet entretien permet d’appréhender une voix singulière de la littérature algérienne d’expression française, ancrée dans la complexité postcoloniale du pays. Il rappelle que l’écriture peut être à la fois une forme de résistance et une modalité de reconstruction, dans un pays encore traversé par les silences du passé et les tensions de la langue.
En filigrane, transparaît une double fidélité : à sa terre natale d’Aïn-Sefra et à une langue de l’Autre, celle du colonisateur, devenue matière poétique et critique. En assumant pleinement la complexité de son héritage linguistique et historique, Bencherif incarne une écriture du seuil : à la fois témoin et acteur, poète et historien, voix discrète mais persistante d’une Algérie qui refuse l’oubli.
Son projet, profondément humaniste, transcende les frontières nationales pour rejoindre des enjeux universels : mémoire, justice, exil, dignité humaine. Ce faisant, il nous rappelle que l’écrivain, loin d’être un simple narrateur du passé, est aussi un veilleur des silences, un artisan de sens dans un monde en quête de mémoire.
Ce témoignage d’auteur, inscrit dans une démarche scientifique, constitue une ressource précieuse pour toute réflexion sur les rapports entre langue, littérature et mémoire postcoloniale en Algérie. Il invite à reconsidérer la place des auteurs comme Ahmed Bencherif dans le patrimoine littéraire maghrébin, au-delà des circuits dominants de reconnaissance institutionnelle.
Propos recueillis par Ourida HEDDOUCHE
Lien de l’article : https ;//asjp.cerist.dz/en/article. 2705113
BIBLIOGRAPHIE
-Ouvrages d’Ahmed Bencherif
Bencherif, A. (2008). Marguerite. Tome 1. Publibook/Société des écrivains.
Bencherif, A. (2008). La grande ode. Publibook.
Bencherif, A. (2009). Marguerite. Tome 2. Édilivre.
Bencherif, A. (2010). Odyssée. Édilivre – Aparis.
Bencherif, A. (2013). Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué. Dar Rouh.
Bencherif, A. (2020). Gétuliya et le voyage de la mort. Dar Rouh.
Bencherif. A. (2015) (L’aube d’une révolution margueritte Algérie 26 avril de Christian Pheline) Regard ctritique
Bencherif, A. (2021). Le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903. Éditions l’Harmattan.
Bencherif, A. (2021). Margueritte revisitée, le 26 avril 1901. Tome 1 et 2, Almoutaqaf.
Bencherif.A. (2024) L’émergence du nationalisme algérien 1515-1953 tome I Edition sle Lys-bleu Paris.
Les Righa (Margueritte) Algérie tome I crime colonial
Les Righa (Margueritte)Algérie l’insurrection à paraitre prochainement
Du roman historique à l’essai documentaire
L’hybridation générique chez Ahmed Bencherif, moteur de renouvellement dans la littérature algérienne de l’extrême contemporain
From the Historical Novel to the Documentary Essay
Generic Hybridization in Ahmed Bencherif’s Work as a Driving Force of Renewal in Contemporary Algerian Literature
Dr. Ourida HEDDOUCHE
Auteur correspondant, Laboratoire SEPRADIS, Université de Biskra (Algérie), ourida.heddouche@univ-biskra.dz
Date de soumission : 00.00.2023 – Date d’acceptation : 00.00.2023 – Date de publication : 00.01.2023
Résumé — Cet article étudie l’évolution générique de l’œuvre d’Ahmed Bencherif, marquée par le passage du roman historique à l’essai documentaire, en tant que facteur de renouvellement de la littérature algérienne de l’extrême contemporain. S’appuyant sur un corpus composé d’un entretien approfondi et d’une biographie de l’auteur, l’analyse adopte une démarche qualitative et herméneutique, articulant analyse générique, sociocritique et discursive. Les résultats montrent que cette hybridation générique constitue une stratégie littéraire et épistémique visant à conjuguer narration et légitimation scientifique. Le roman historique permet de réincarner la mémoire d’événements occultés, tandis que l’essai documentaire, fondé sur l’archive, assure une autorité historiographique et argumentative. Cette dynamique s’inscrit dans une logique postcoloniale de rectification narrative, au service de la défense de l’algérianité, tout en ouvrant l’œuvre à une portée universaliste. L’étude met ainsi en lumière la contribution de Bencherif à la reconfiguration des rapports entre histoire, mémoire et littérature dans le champ algérien contemporain.
Mots-clés : littérature algérienne de l’extrême contemporain, roman historique, essai documentaire, hybridation générique, identité.
Abstract — This article examines the generic evolution of Ahmed Bencherif’s work, characterized by the transition from the historical novel to the documentary essay, as a key factor in the renewal of contemporary Algerian literature. Drawing on a corpus composed of an in-depth interview and a biographical text, the study adopts a qualitative and hermeneutic approach that combines generic analysis, sociocritical perspectives, and discourse analysis. The findings demonstrate that this generic hybridization constitutes a literary and epistemic strategy aimed at articulating narrative sensibility with scholarly legitimacy. While the historical novel enables the re-embodiment of marginalized or silenced historical events, the documentary essay, grounded in archival research, provides historiographical and argumentative authority. This dynamic aligns with a postcolonial logic of narrative correction, serving the defense of Algerian identity while simultaneously opening the work to a universal horizon. The study thus highlights Bencherif’s contribution to the reconfiguration of the relationships between history, memory, and literature in contemporary Algerian writing.
Keywords: contemporary Algerian literature, historical novel, documentary essay, generic hybridization, identity.
Introduction
La littérature algérienne d’expression française occupe une place singulière dans l’histoire littéraire postcoloniale, en ce qu’elle est née d’une situation de domination linguistique et culturelle tout en devenant, paradoxalement, un espace privilégié de contestation, de résistance et de réappropriation identitaire. Dès ses premières manifestations au milieu du XXᵉ siècle, avec des figures majeures telles que Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Kateb Yacine ou Assia Djebar, cette littérature s’est construite comme un lieu de tension entre héritage colonial et affirmation nationale, entre langue imposée et parole libératrice. L’écriture en français y a souvent été investie comme un instrument critique, permettant de dire l’histoire algérienne, d’en dénoncer les violences et d’en restituer la mémoire au sein même de l’espace discursif de l’ancien colonisateur.
Dans les décennies qui suivent l’indépendance, la littérature algérienne francophone poursuit ce travail mémoriel en se renouvelant formellement et thématiquement. Elle s’ouvre à des questionnements plus complexes, mêlant l’histoire collective aux trajectoires individuelles, la mémoire nationale aux fractures sociales, et l’héritage colonial aux désillusions postindépendance. Toutefois, c’est surtout à partir du début du XXIe siècle que se dessine ce que la critique désigne de plus en plus comme la littérature algérienne de l’extrême contemporain, marquée par une profonde reconfiguration des formes narratives, des genres et des postures d’auteur permettant d’articuler mémoire, identité et engagement.
Dans ce cadre, l’hybridation générique apparaît comme l’un des traits majeurs de la production littéraire algérienne contemporaine. Les écrivains ne se contentent plus d’un seul régime d’écriture : ils articulent le romanesque au documentaire, le récit subjectif à l’archive, l’imaginaire à la preuve, afin de répondre à une double exigence : esthétique et épistémique. Cette dynamique reflète un besoin accru de légitimation du discours littéraire, notamment lorsqu’il s’agit d’aborder des questions sensibles telles que la colonisation, la résistance, les frontières, la mémoire collective ou les enjeux identitaires.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’œuvre d’Ahmed Bencherif, dont le parcours littéraire témoigne d’un passage significatif du roman historique à l’essai documentaire. Elle illustre de manière exemplaire ce mouvement. Auteur d’une production où se côtoient poésie, roman historique et écriture documentaire, il développe une poétique centrée sur la réactivation de la mémoire coloniale et sur la défense de l’algérianité. Son roman Margueritte constitue un pivot majeur de sa trajectoire littéraire, bientôt prolongé par des essais documentaires s’appuyant sur l’archive, notamment Le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903 (2021) et L’Émergence du nationalisme algérien 1515-1953 (2025). À travers des œuvres centrées sur des événements longtemps marginalisés par l’historiographie coloniale, Bencherif développe une écriture où la fiction sert à réincarner le passé, tandis que le document et l’archive viennent en garantir la véracité et la portée argumentative. Ce déplacement générique ne relève pas d’un simple choix formel, mais d’une stratégie d’écriture visant à restaurer une mémoire enfouie, à affirmer l’algérianité dans ses dimensions locales et nationales, et à inscrire cette mémoire dans un horizon de lisibilité universelle.
Cette évolution générique soulève une interrogation centrale : En quoi le passage du roman historique à l’essai documentaire chez Ahmed Bencherif est-il un opérateur de renouvellement pour la littérature algérienne de l’extrême contemporain, et comment cette hybridation stratégique confère-t-elle à son œuvre la légitimité nécessaire pour défendre les enjeux identitaires de l’algérianité et l’universalité ?
Ainsi, l’étude de l’hybridation générique chez Ahmed Bencherif permet d’interroger plus largement les mutations de la littérature algérienne d’expression française à l’époque de l’extrême contemporain. Elle invite à réfléchir aux nouvelles fonctions assignées à la littérature : non seulement espace de création esthétique, mais aussi lieu de production de savoir, de légitimation mémorielle et d’engagement intellectuel. À travers cette démarche, la littérature algérienne contemporaine apparaît comme un champ en constante recomposition, où l’acte d’écrire devient indissociablement un geste littéraire, historique et politique.
Cet article propose une analyse qualitative de cette hybridation, fondée exclusivement sur un corpus constitué de la biographie et l’entretien de l’auteur.
1. Méthodologie
La méthodologie adoptée dans cette recherche s’inscrit dans une démarche qualitative interprétative fondée sur l’herméneutique textuelle (Gadamer, 1990 ; Ricœur, 1986) et mobilise trois cadres théoriques complémentaires : l’analyse générique, l’analyse sociocritique et l’analyse discursive. Le corpus d’étude se compose d’un entretien réalisé en juillet 2025 avec l’auteur (Heddouche, 2025). Il est structuré en vingt questions portant sur le parcours d’Ahmed Bencherif, sa poétique, son rapport à la langue, son engagement mémoriel et ses choix génériques, ainsi qu’une biographie détaillée de l’auteur ; toutes les citations utilisées dans l’analyse proviennent de ce matériau (Annexe 1).
La première étape méthodologique est d’ordre générique. Elle s’appuie sur les travaux de Bakhtine (1984) et de Genette (1991) concernant les formes et les régimes d’énonciation, et permet d’examiner de manière systématique la transition du roman historique vers l’essai documentaire en identifiant les marqueurs formels du récit fictionnel (l’intrigue, l’esthétique narrative, la dimension psychologique et les valeurs qu’elle véhicule) et les procédés de factualisation caractéristiques du discours documentaire (archive, référentialité, ethos de vérité), dans la perspective de la théorie de l’hybridité narrative (Hutcheon, 1988).
La seconde étape est sociocritique. Inspirée des cadres conceptuels de la sociologie du champ littéraire (Bourdieu, 1992) et des études postcoloniales (Bhabha, 1994 ; Said, 1978), elle vise à contextualiser l’œuvre dans les dynamiques socio-historiques et identitaires évoquées dans l’entretien : ancrage territorial, mémoire coloniale, enjeux de légitimation nationale et transnationale, ainsi que le rapport conflictuel à la langue française comme langue paradoxale de la contestation.
Enfin, l’analyse discursive, en s’appuyant sur Maingueneau (1993) et Amossy (2000), examine la construction de l’ethos intellectuel de Bencherif, en étudiant son discours métatextuel, sa posture d’écrivain-historien et sa fonction de « passeur de mémoire », tout en analysant le rôle argumentatif de la narration et de l’archive dans la constitution d’un discours d’autorité. Ce croisement méthodologique permet ainsi de saisir l’hybridation générique non comme un simple phénomène stylistique, mais comme une stratégie littéraire, épistémique et historique visant à articuler mémoire, savoir et légitimité dans le contexte de la littérature algérienne de l’extrême contemporain.
2. Résultats
L’application de la démarche méthodologique a fait apparaître plusieurs résultats majeurs concernant la dynamique d’hybridation générique chez Ahmed Bencherif et sa fonction dans la littérature algérienne de l’extrême contemporain.
2.1. Résultats de l’analyse générique : une évolution structurée entre fiction et document
L’évolution générique de l’œuvre d’Ahmed Bencherif, du roman historique à l’essai documentaire, reflète une stratégie délibérée visant à maximiser l’impact mémoriel et la légitimité intellectuelle face à l’histoire coloniale.
L’analyse générique du corpus montre que le passage du roman historique à l’essai documentaire ne constitue pas, chez Bencherif, une rupture mais une continuité évolutive fondée sur une même matrice thématique : la mémoire coloniale et l’inscription territoriale. Dans un premier temps, Margueritte apparaît comme un roman historique porteur d’un fort contenu documentaire.
2.1.1. Marqueurs formels du roman historique Margueritte
Le roman historique Margueritte (publié en deux tomes en 2008 et 2009), bien que fondé sur des événements passés, utilise des ressorts narratifs et esthétiques propres à la fiction pour captiver le lecteur et servir l’engagement. L’auteur y inscrit une intrigue centrée sur l’insurrection de 1901, un événement qu’il juge occulté, et qu’il entend restituer à travers une narration qui « se dévoile progressivement » au lecteur (Q5). Les marqueurs formels du roman historique ( reconstitution du vécu, exploration psychologique, mise en intrigue ) servent à incarner une vérité historique que l’auteur considère comme amputée dans les récits coloniaux.
Intrigue, suspens et esthétique
Pour Bencherif, le roman historique se distingue de l’essai, qui est «froid» et donne des statistiques, car il «raconte l’histoire sous le drame qu’elle génère inéluctablement». La forme romanesque permet à l’auteur de faire appel à son «génie créatif pour donner, au récit, l’intrigue, le suspens, la beauté des paysages». Ces éléments esthétiques permettent de mettre en mouvement les connaissances historiques et de rendre le récit dynamique.
Psychologie des personnages
La nécessité d’utiliser la fiction pour pallier les lacunes documentaires est un marqueur clé. L’auteur souligne que la «psychologie des personnages réels n’étant pas révélée dans le peu de données historiques» dont il disposait, il devait faire appel à son génie créatif pour l’introduire, ainsi que la perception de l’amour à cette époque.
Valeurs et engagement
Le roman est un «acte d’engagement intellectuel». Il est utilisé comme une arme en français pour «dévoiler la praxis abominable, violente et barbare au lectorat français d’abord». Le roman instruit le lecteur sur les traditions de la société algérienne et met en lumière les «caractéristiques constructives de la personnalité algérienne : générosité, dignité, liberté, l’art de la guerre».
2.1.2. Procédés de factualisation dans l’essai documentaire
Le passage à l’essai historique documentaire, illustré par Le procès des insurgés de Margueritte… (2021), est motivé par le besoin de rigueur scientifique et de réfutation polémique. Cette transition répond à une logique d’approfondissement épistémologique. Bencherif explique que ce sont des universitaires qui l’ont « exhorté à réécrire le roman en essai historique » (Q12), ce qui montre que la factualisation n’est pas une stratégie secondaire mais un prolongement organique de son projet littéraire. L’essai permet alors d’intégrer des archives judiciaires, des rapports militaires ou des dépositions, en produisant un discours que l’auteur qualifie de « cinglant et irréfutable » (Q7). L’analyse générique révèle donc une double dynamique : d’une part, la narrativisation du document dans le roman ; d’autre part, la narrativisation contrôlée et méthodique de l’archive dans l’essai, où le récit demeure présent mais subordonné à l’exigence historiographique.
Recherche documentaire et archives
Ce nouveau style, qualifié d’«écriture documentaire proprement dite», est le résultat d’un «long travail de recherches documentaires». L’objectif est d’apporter des «preuves cinglantes et irréfutables» aux débats historiques. L’engagement pour une «mémoire plurielle» doit être «fondée sur une recherche documentaire exigeante». L’essai de 2021 était d’ailleurs «mieux élaboré et davantage documenté» que la première tentative de l’auteur.
Références et validation scientifiques
La légitimité de l’essai repose sur sa reconnaissance académique. L’ouvrage est entré dans la «recherche scientifique» au laboratoire de recherches historiques de l’université de Tlemcen. Plus encore, il a été intégré à la recherche historique des universités de Cambridge (Royaume-Uni) et de Virginie (États-Unis), sous la direction de professeurs experts en histoire coloniale.
Précision terminologique
La factualisation se traduit par l’ambition de fournir des données précises et historiques. Par exemple, un futur essai vise à prouver que l’Algérie existait «bien avant la conquête française en 1830», en fournissant des repères chronologiques précis (L’émergence du nationalisme algérien 1515-1953) et en définissant la «frontière naturelle historique» comme le fleuve Moulouya jusqu’à Tindouf.
2.1.3. Zones d’interpénétration entre les deux genres
Malgré la distinction générique, l’œuvre de Bencherif est «hybride», et le passage du roman à l’essai révèle une forte interpénétration entre la forme créative et la rigueur factuelle.
Fiction documentaire
Le roman Margueritte est déjà largement informé par des faits historiques. L’auteur y met en mouvement des connaissances qui sont normalement du «registre des livres d’histoire». Le roman est conçu pour dénoncer la «praxis coloniale» en s’appuyant sur des segments précis (dépossession des terres, analphabétisme, régime juridique d’exception, etc.). Le roman est donc une forme de fiction documentaire, utilisant le cadre narratif du drame pour diffuser une «analyse» historique détaillée de la colonisation.
Narrativité et esthétique de l’essai
Inversement, l’écriture de Bencherif, même factuelle, maintient une certaine qualité esthétique. Sa formation en droit n’a pas impacté négativement son style, ses rapports administratifs étant même admirés pour leur «beauté, leur précision, leur longueur mesurée».
Bien que l’essai historique soit théoriquement «froid», l’auteur cherche à expérimenter l’«écriture documentaire» pour continuer à attirer l’attention. L’auteur ambitionne de suivre la voie d’Amin Maalouf, qui excelle dans le passage de l’écriture engagée à l’ «écriture documentaire», ce qui suggère une recherche de style visant à rendre l’histoire documentée à la fois rigoureuse et engageante, même sans l’intrigue du roman.
En somme, la zone d’hybridation apparaît dans la manière dont l’auteur mobilise simultanément émotion et preuve. L’entretien confirme que Bencherif considère les genres comme perméables et complémentaires : le romanesque permet de « toucher », l’essai de « convaincre » ; leur combinaison fonde un modèle de « preuve sensible », au croisement de la littérature et de la démonstration scientifique.
2.2. Résultats de l’analyse sociocritique : la structuration identitaire, mémorielle et politique de l’œuvre
L’œuvre d’Ahmed Bencherif s’inscrit pleinement dans le contexte sociopolitique algérien et maghrébin de l’extrême contemporain. Son écriture est un acte d’engagement constant, cherchant à la fois la résilience identitaire et la légitimité historique face aux narratifs coloniaux. L’analyse sociocritique montre que l’hybridation générique est directement liée à la position de l’auteur dans un contexte historico-politique marqué par les enjeux de mémoire coloniale, de souveraineté identitaire.
2.2.1. Ancrage territorial de l’auteur
Le corpus révèle tout d’abord l’importance de l’ancrage territorial. L’univers de Bencherif est profondément enraciné dans son lieu de naissance, Ainsefra (sud-ouest algérien), une ville marquée par l’histoire coloniale et les figures littéraires comme Isabelle Eberhardt. Cette ville est décrite comme un «creuset patrimonial» qui imprègne ses œuvres d’une dimension historique, identitaire et spirituelle forte. Bencherif insiste sur l’ancienneté de la résistance du peuple d’Aïn Sefra, qu’il rattache aux Gétules, peuple « que ni Rome, ni les Byzantins n’ont pu soumettre » (Q1). Cette inscription géo-historique légitime son engagement mémoriel et fonde son rôle de témoin et de transmetteur.
L’ancrage territorial d’Ainsefra est identifié à une forme de résistance multiforme.
1.Résistance psychologique : Elle remonte à la haute Antiquité, symbolisée par les Gétules, ennemis de Rome.
2.Résistance physique et existentielle : Elle est liée au «milieu physique hostile» (sol aride et climat continental) où l’individu doit lutter pour sa subsistance.
Même son exil forcé au Maroc pendant la Guerre de libération, organisé par l’armée française, a nourri son écriture en lui permettant de s’initier à l’analyse du «drame de notre peuple».
2.2.2. Place de la mémoire coloniale
La mémoire coloniale constitue un second axe structurant. Bencherif se définit comme un «passeur de mémoire», son œuvre étant traversée par un «engagement mémoriel et identitaire». Il lutte contre l’ «oubli historique». Il souligne que l’insurrection de Margueritte a été frappée d’un « oubli incompréhensible » (Q5) et qu’il écrit précisément pour combler cette lacune. Les raisons de cet oubli sont explicitement politiques : selon lui, le régime colonial voulait « défranciser » la zone en punissant collectivement une tribu perçue comme insoumise (Q12). L’essai documentaire devient donc un instrument de rectification historiographique, indispensable pour contrer la persistance de récits coloniaux et rétablir la souveraineté narrative algérienne.
Dénonciation de la praxis coloniale
L’objectif central de son œuvre est d’utiliser le français comme une «arme pour dévoiler la praxis abominable, violente et barbare au lectorat français d’abord». Son roman majeur, Margueritte, est un acte d’engagement intellectuel qui dénonce le colonialisme français et ses mécanismes.
Cette dénonciation est systémique et se focalise sur les segments de la «praxis coloniale» :
-La dépossession des fellahs de leurs terres agricoles par des lois injustes,
-La politique d’instaurer et de perpétuer l’analphabétisme et l’ignorance,
-L’instauration d’un régime juridique d’exception (Code de l’indigène), la paupérisation et l’écrasement fiscal,
-La dislocation de la tribu pour lui enlever ses moyens de résistance.
Réveil de la mémoire locale
L’engagement mémoriel est essentiel car des événements cruciaux, comme l’insurrection des Righa à Margueritte (1901), étaient connue seulement d’un très petit nombre, même dans leur milieu propre. L’auteur s’est senti obligé de prendre un «engagement intellectuel» pour faire revivre cette mémoire locale face à l’amnésie. Son travail sur Margueritte revisitée (2021) s’inscrit dans cette démarche pour une «mémoire plurielle, fondée sur une recherche documentaire exigeante».
2.2.3. Enjeux d’identité locale et transnationale
L’analyse sociocritique met également en évidence des enjeux identitaires locaux et transnationaux. L’œuvre de Bencherif est structurée autour de la mise en valeur des figures, ce qui l’amène à s’engager activement dans les débats identitaires et géopolitiques contemporains.
Localement, la réhabilitation de figures telles que Bouamama s’inscrit dans une stratégie de réappropriation symbolique, face à des récupérations extérieures qualifiées par l’auteur de « manipulation historique » (Q7).
Identité locale (Righa et Bouamama)
Son œuvre littéraire met en lumière les «caractéristiques constructives de la personnalité algérienne : générosité, dignité, liberté, l’art de la guerre», à travers le prisme de l’histoire de la tribu des Righa,.
Bencherif a également contribué à la promotion de Cheikh Bouamama à partir des années 1980, s’inscrivant dans un «formidable élan de prospection du passé» où les régions rivalisaient pour faire connaître leurs héros. Son travail sur Bouamama a permis d’exhumer son long combat et de susciter l’intérêt d’historiens, contribuant à la projection de ce «héros national».
2.2.4. Rapport conflictuel à la langue française
Le rapport paradoxal à la langue française joue un rôle décisif. Écrivain «hybride» et francophone, Bencherif vit son rapport à la langue française de manière ambivalente. Il affirme qu’ayant été obligé d’apprendre le français sous l’occupation, il a connu un «choc» pendant la Guerre de libération, se demandant si l’apprentissage était «opportun». Il reprend la formule de Kateb Yacine en disant que «la langue française est un butin de guerre». Il l’utilise stratégiquement comme une «arme pour dévoiler la praxis abominable» au public français. Elle devient paradoxalement un outil contre-hégémonique permettant de dénoncer la violence coloniale auprès de son propre public : « c’est avec la langue du colonisateur que je fais le procès du colonialisme » (Q9). Cette dimension sociolinguistique éclaire le choix générique : le français de l’essai donne à l’archive une portée argumentative, tandis que le français du roman offre une charge émotionnelle universalisable. Malgré son excellence dans cette langue, il se sent «l’écrivain exilé dans son propre pays», car l’outil de son travail est le français. L’œuvre de Bencherif est ainsi une cartographie de l’engagement sociopolitique où l’écriture, qu’elle soit romanesque ou documentaire, sert à légitimer l’existence et la résistance de l’Algérie face à l’histoire coloniale et aux menaces identitaires postcoloniales.
2.3. Résultats de l’analyse discursive : la construction d’un ethos d’écrivain-historien
L’autorité d’Ahmed Bencherif en tant qu’ «écrivain-historien» repose sur une construction discursive méticuleuse qui fusionne sa légitimité littéraire initiale avec la validation scientifique de ses recherches, le tout au service d’un engagement mémoriel et identitaire inébranlable.
2.3.1. Discours métatextuel de l’auteur dans l’entretien
Le discours métatextuel de Bencherif, c’est-à-dire son commentaire sur son propre travail et ses choix génériques, est essentiel pour légitimer son double statut d’écrivain et d’historien.
L’autorité littéraire comme point de départ
L’auteur établit son autorité littéraire en revenant sur sa reconnaissance précoce, où il fut surnommé le «Ronsard du Ksar» ou le «poète-philosophe». Bien que formé en droit, il affirme que cela n’a pas impacté négativement son style, ses écrits administratifs étant remarqués pour leur «beauté, leur précision, leur longueur mesurée». Il se réfère à ses influences littéraires majeures (Balzac, Zola, Dostoïevski, Tolstoï) pour définir la qualité de son travail. Il qualifie son œuvre d’ «hybride», oscillant entre poésie lyrique, roman historique et critique sociopolitique.
-Justification du changement générique
Bencherif construit son autorité en expliquant stratégiquement le passage du roman à l’essai. Il reconnaît que le roman historique attire le lecteur car il «raconte l’histoire sous le drame qu’elle génère inéluctablement», alors qu’un essai historique est «froid».
Cependant, il justifie l’abandon de l’écriture romanesque pour l’ «écriture documentaire proprement dite» par la nécessité de la rigueur scientifique et de la réfutation polémique. Il affirme avoir relevé ce défi à la demande des universitaires, démontrant son adaptabilité et sa volonté de répondre aux exigences académiques. Il aspire à continuer dans cette voie documentaire, citant l’exemple d’Amin Maalouf.
2.3.2. Posture de «passeur de mémoire»
Bencherif endosse le rôle de «passeur de mémoire», qui est fondamentalement un rôle d’engagement intellectuel. Ce rôle lui confère une autorité morale et civique dans la société algérienne.
-Lutte contre l’oubli et rôle éducatif
Sa posture repose sur un engagement «mémoriel et identitaire», luttant contre l’ «oubli historique». Il a pris «solennellement l’engagement intellectuel» de faire vivre cette mémoire locale, notamment celle de l’insurrection des Righa à Margueritte, qui était méconnue même localement.
En tant que passeur, il privilégie la transmission : il dispense des «enseignements précis de manière claire» sur les différents segments de la praxis coloniale lors de ses conférences. Il voit le rôle actuel de l’écrivain comme «éducatif», visant à transmettre les connaissances sur le passé, le patrimoine, la bravoure et la «résilience» algérienne.
-Le français comme arme
Son choix d’écrire en français, qu’il vit comme un «exil dans [son] propre pays», est transformé en un outil stratégique d’autorité. Il le considère comme un «butin de guerre» et une «arme pour dévoiler la praxis abominable, violente et barbare au lectorat français d’abord». Ce discours permet de légitimer l’usage d’une langue controversée au service d’une cause nationale et universelle.
2.3.3. Fonction argumentative des archives et de la narration
L’autorité d’écrivain-historien est solidifiée par la manière dont Bencherif utilise la narration et les archives pour établir et défendre ses thèses.
-Fonction argumentative de la narration (Roman)
Dans le roman historique, la narration a une fonction argumentative de dénonciation. L’œuvre Margueritte était un «acte d’engagement intellectuel» pour répondre à la loi française qui faisait l’apologie du colonialisme. En mettant les connaissances historiques «en mouvement», le roman expose de manière détaillée la «praxis coloniale» : la dépossession des terres, l’analphabétisme, le régime juridique d’exception, l’écrasement fiscal et la dislocation de la tribu. Le succès de cette narration a permis d’ouvrir un «débat intellectuel en France et à dans la sphère francophone», validant ainsi l’efficacité de son approche narrative engagée.
-Fonction argumentative des archives (Essai)
L’usage des archives est la preuve de l’autorité historique de l’auteur, qui passe de l’ «écrivain engagé» à l’ «historien amateur».
1.Réponse factuelle et incontestable : L’essai documentaire est le fruit d’un «long travail de recherches documentaires» pour apporter des «preuves cinglantes et irréfutables». L’objectif est de réfuter les «allégations fausses».
2.Légitimation scientifique : L’autorité historique de Bencherif est consacrée par l’intégration de son essai, Le procès des insurgés de Margueritte…, dans la «recherche scientifique» de l’université de Tlemcen, mais surtout par son adoption par des universités internationales de prestige (Cambridge, Royaume-Uni ; Virginie, États-Unis). Cette validation externe et académique couronne ses efforts et renforce sa légitimité factuelle.
3.Défense politique : Les archives servent directement la défense nationale. Un futur essai de Bencherif vise à apporter des preuves documentaires que «l’Algérie existait bien avant la conquête française en 1830» L’écriture documentaire est ainsi une continuation directe de l’engagement politique.
3. Discussion
Les résultats de cette étude montrent de manière convergente que l’hybridation générique opérée par Ahmed Bencherif ne constitue pas seulement une évolution formelle entre le roman historique et l’essai documentaire, mais un dispositif stratégique permettant de reconfigurer les rapports entre mémoire, identité et légitimité dans la littérature algérienne de l’extrême contemporain. La discussion qui suit propose une interprétation de ces résultats à la lumière des trois dimensions méthodologiques retenues.
3.1. Hybridation générique et renouvellement des formes littéraires contemporaines
L’analyse générique révèle que le passage de Margueritte au Procès des insurgés de Margueritte n’est pas une rupture, mais une continuité créative fondée sur une logique d’intensification de la factualité. Cette évolution confirme les thèses de l’hybridité narrative postmoderne (Hutcheon, 1988), selon lesquelles la littérature contemporaine tend à effacer les frontières entre fiction et document. Chez Bencherif, cette hybridation relève toutefois d’une motivation spécifique : combler les « lacunes de l’histoire » (Q5) tout en touchant un lectorat plus large par la narration.
Le roman fournit la scène émotionnelle et symbolique où se rejoue l’événement occulté ; l’essai en fournit la preuve archivistique et la légitimation épistémique. Cette dynamique montre que l’œuvre de Bencherif s’inscrit dans les tendances majeures de la littérature algérienne d’après-2000, caractérisée par une recherche d’autorité mémorielle à travers des formes hybrides associant narration et savoir.
3.2. La mémoire coloniale comme moteur esthétique et politique
La dimension sociocritique révèle que la centralité de la mémoire coloniale dans l’œuvre n’est pas seulement un choix thématique, mais un fondement de la poétique de Bencherif. L’auteur déplore l’ « oubli incompréhensible » qui frappe l’insurrection de 1901 (Q5) et affirme explicitement que son travail vise à « faire vivre la mémoire locale » contre l’effacement (Q13). Ce positionnement fait écho aux perspectives de Bourdieu (1992) sur la fonction politique des pratiques culturelles : ici, la littérature devient un lieu de résistance où s’opère la réappropriation symbolique de l’histoire.
L’essai documentaire, adossé aux archives judiciaires du procès de 1902–1903, sert d’arme intellectuelle pour contrer les récits coloniaux encore vivaces. L’auteur entend précisément répondre aux discours politiques français réhabilitant la colonisation (Q12). Ainsi, le choix générique s’inscrit dans une logique postcoloniale de rectification narrative, conformément aux analyses de Said (1978) sur les rapports entre savoir, pouvoir et discours.
3.3. Identité locale
Les résultats montrent également que l’œuvre de Bencherif s’inscrit dans une cartographie identitaire multiple, où se croisent niveaux local, national et transnational. Sur le plan local, l’auteur réhabilite la mémoire des Righa et de Bouamama, qu’il présente comme les dépositaires d’une résistance séculaire que « ni Rome, ni les Byzantins n’ont pu soumettre » (Q1). Ce geste répond à un double enjeu : restaurer la dignité historique des populations marginalisées et contrer les tentatives de réappropriation extérieure des figures de résistance, qualifiées de « manipulation historique » (Q7).
3.4.Le français comme langue paradoxale de la contre-narration
L’étude discursive révèle un paradoxe central : Bencherif utilise la langue française, héritage colonial, comme instrument d’accusation contre la colonisation. Il affirme ainsi qu’il « fait le procès du colonialisme avec la langue du colonisateur » (Q9). Cette position s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains postcoloniaux qui retournent la langue dominante pour la subvertir de l’intérieur (Bhabha, 1994).
Dans cette perspective, le choix générique de l’essai documentaire n’est pas neutre : il confère une autorité discursive immédiatement lisible par le monde universitaire francophone, permettant à l’auteur de faire entendre une voix algérienne dans un espace intellectuel transnational. La littérarité, loin d’être un simple levier esthétique, devient un outil de souveraineté symbolique.
3.5.L’ethos d’écrivain-historien : entre légitimité mémorielle et légitimité scientifique
L’analyse discursive montre que Bencherif construit un ethos double : celui d’un écrivain profondément enraciné dans une mémoire collective, et celui d’un historien engagé dans un travail rigoureux de dépouillement archivistique. Cette double posture lui permet de conjuguer émotion et preuve, affect et argument, narration et archive.
L’auteur occupe ainsi une position originale dans le champ littéraire algérien : ni romancier fictionnel au sens strict, ni historien académique, il se situe dans un entre-deux où la littérature devient un mode d’accès privilégié à la vérité historique. En articulant narration sensible et démonstration documentaire, il répond au besoin d’articuler savoir et mémoire dans un contexte où la question de la légitimité historique demeure vive.
Conclusion
L’analyse menée à partir du corpus met en évidence que le passage du roman historique à l’essai documentaire chez Ahmed Bencherif constitue un véritable opérateur de renouvellement dans la littérature algérienne de l’extrême contemporain. L’hybridation générique qu’il met en œuvre ne relève pas d’une simple évolution formelle, mais d’une stratégie littéraire, mémorielle et épistémique permettant d’articuler narration et légitimation scientifique. Le roman Margueritte offre un espace de mise en récit où l’événement occulté peut être réincarné, tandis que les essais documentaires, fondés sur les archives du procès de Montpellier et sur une démarche rigoureuse de vérification, confèrent à cette mémoire une portée démonstrative et irréfutable (Q7 ; Q12). L’hybridation apparaît ainsi comme une réponse au double impératif qui structure l’œuvre : réparer les « lacunes de l’histoire » (Q5) et doter cette mémoire d’une légitimité capable de résister aux discours concurrents ou déformants (Q7).
Cette dynamique est indissociable de la dimension sociopolitique de l’écriture. En inscrivant son œuvre dans l’ancrage territorial d’Aïn Sefra, présenté comme un lieu de résistance multiséculaire (Q1), et en revendiquant la nécessité de « faire vivre la mémoire locale » (Q13), Bencherif construit une poétique qui assume pleinement sa fonction de transmission identitaire. Par ailleurs, son usage paradoxal de la langue française, qu’il mobilise pour « faire le procès du colonialisme » (Q9) inscrit son œuvre dans une perspective plus large, où l’algérianité dialoguerait avec un horizon universaliste. Cette tension productive entre ancrage et universalité donne à son écriture une dimension transnationale caractéristique des littératures postcoloniales contemporaines.
En définitive, l’hybridation générique mise en œuvre par Bencherif permet de renouveler les rapports entre histoire, mémoire et littérature dans le champ algérien contemporain. En conjuguant fiction et document, émotion et archive, témoignage et analyse, l’auteur propose une forme littéraire capable à la fois de reconstituer un passé enfoui, d’en produire la preuve et d’en étendre la portée au-delà des frontières nationales. Sa démarche offre ainsi un modèle pertinent pour penser la littérature algérienne de l’extrême contemporain comme une littérature de la souveraineté narrative, où l’acte d’écrire devient simultanément un geste esthétique et épistémique.
Références bibliographiques
- Amossy, R. (2010). La présentation de soi. Ethos et identité verbale. Paris : PUF.
- Bakhtine, M. (1984). Esthétique et théorie du roman. Paris : Gallimard.
- Bhabha, H. K. (1994). The Location of Culture. London : Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203820551
- Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire. Paris : Seuil.
- Genette, G. (1991). Fiction et diction. Paris : Seuil.
- Hans-Georg Gadamer, 1996. Wahrheit und Methode: Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik, Gesammelte Werke I, Tübingen, Mohr-Siebeck, 1990 ; trad. fr. par P. Fruchon, J. Grondin, G. Merlio, Vérité et méthode : les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris : Seuil
- Hutcheon, L. (1988). A Poetics of Postmodernism. London : Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203358856
- Maingueneau, D. (1993). Le contexte de l’œuvre littéraire : énonciation, écrivain, société. Paris : Dunod.
- Ricœur, P. (1986). Du texte à l’action. Paris : Éditions du Seuil.
- Said, E. (1978). Orientalism. New York : Vintage Books. https://doi.org/10.2307/2651410
- HEDDOUCHE, Ourida. Langue française et histoire algérienne : la voix littéraire et poétique d’Ahmed Bencherif.
Ouvrages d’Ahmed Bencherif
1. Bencherif, A. (2008). Margueritte. Tome 1. Paris : Publibook/Société des écrivains.
2. Bencherif, A. (2008). La Grande ode. Paris : Publibook.
3. Bencherif, A. (2009). Margueritte. Tome 2. Paris : Édilivre.
4. Bencherif, A. (2010). Odyssée. Paris : Édilivre – Aparis.
5. Bencherif, A. (2013). Hé! Hé! Hé! C’est moi qui l’ai tué. Dar Errouh.
6. Bencherif, A. (2020). Gétuliya et le voyage de la mort. Dar Errouh.
7. Bencherif, A. (2020). Getulya et le voyage de la vie. Mouvances Francophones, 5(1). https://doi.org/10.5206/mf.v5i1.9448
8. Bencherif, A. (2021). Le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903. Paris : Éditions l’Harmattan.
9. Bencherif, A. (2021). Margueritte revisitée, le 26 avril 1901. Tomes 1 et 2, Almoutaqaf.
ENTRETIEN AVEC L’ÉCRIVAIN, CHERCHEUR ET POETE AHMED BENCHERIF : « MÉMOIRE, LANGUE FRANÇAISE ET ENGAGEMENT DANS L’ŒUVRE D’AHMED BENCHERIF : UNE VOIX ALGÉRIENNE ENTRE HISTOIRE ET POÉSIE »
INTERVIEW WITH WRITER, RESEARCHER AND POET AHMED BENCHERIF : «MEMORY, THE FRENCH LANGUAGE AND COMMITMENT IN AHMED BENCHERIF’S WORK: AN ALGERIAN VOICE BETWEEN HISTORY AND POETRY»
Ourida HEDDOUCHE1
1Université Mohamed Khider de Biskra, Algérie
ourida.heddouche@univ-biskra.dz
Résumé
Par le biais de cet échange, le présent article propose à la communauté scientifique un entretien avec l’écrivain, chercheur et poète algérien Ahmed Bencherif, témoin de la guerre d’indépendance et auteur d’une œuvre profondément marquée par l’engagement littéraire et la mémoire historique. Mené en juillet 2025, ce dialogue revient sur sa trajectoire personnelle, ses choix linguistiques, son rapport à la langue française, ainsi que sur les dimensions mémorielles, historiques et poétiques de son écriture. L’entretien met en lumière une parole d’écrivain lucide et exigeante, où se croisent quête identitaire, figures de résistance, et relecture critique du passé colonial et postcolonial. L’œuvre de Bencherif, entre roman historique et poésie, s’inscrit dans une dynamique de réhabilitation des voix oubliées et d’exploration des enjeux mémoriels et linguistiques. Par cette contribution, l’article vise à nourrir la réflexion critique sur la littérature algérienne contemporaine d’expression française, dans ses rapports à l’histoire, à la langue et à la mémoire.
Mots-clés : mémoire, langue française/langue d’écriture, littérature algérienne, roman historique, poésie
Abstract
Through this exchange, the present article offers the scientific community an interview with Algerian writer, researcher, and poet Ahmed Bencherif, a witness to the War of Independence and the author of a body of work deeply marked by literary commitment and historical memory. Conducted in July 2025, the interview revisits his personal trajectory, his linguistic choices, his relationship with the French language, and the memorial, historical, and poetic dimensions of his writing. It brings to light the voice of a lucid and demanding writer, where identity quests, figures of resistance, and a critical re-reading of the colonial and postcolonial past intersect. Bencherif’s work, situated between historical fiction and poetry, reflects a dynamic of rehabilitating forgotten voices and exploring issues of memory and language. Through this contribution, the article aims to enrich critical reflection on contemporary Algerian literature written in French, especially in its relationship to history, language, and memory.
Keywords : memory, French language/writing language, Algerian literature, historical novel, poetry
Dans le contexte des débats contemporains sur les enjeux linguistiques, identitaires et mémoriels de la littérature algérienne d’expression française, cet article se propose de présenter un entretien approfondi avec l’écrivain et poète Ahmed Bencherif, figure marquante de la scène littéraire algérienne. Né en 1946 à Aïn-Sefra, témoin de la guerre de libération nationale, l’auteur a construit une œuvre où s’entrelacent roman historique, poésie engagée et réflexions sur la mémoire collective.
La littérature algérienne d’expression française, dans sa pluralité de formes et de trajectoires, n’a cessé de questionner les rapports complexes entre histoire, mémoire, identité et langue. Dans ce contexte, l’œuvre d’Ahmed Bencherif, bien que peu médiatisée, constitue un jalon singulier. Poète, romancier, conférencier, né à Aïnsefra en 1946, il a traversé les épreuves de la guerre d’indépendance, l’exil, puis une carrière dans l’administration, avant de se consacrer tardivement à la publication de ses textes. Ses écrits, entre roman historique (Marguerite), poésie philosophique à portée universelle (La grande ode, Odyssée) et critique sociale (Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué), proposent une lecture à la fois sensible et informée du passé algérien. Ils forment un corpus encore peu étudié.
L’objet de cet article est de proposer un entretien approfondi avec un auteur engagé dont l’œuvre, à la croisée de la mémoire, de l’histoire et de la poésie, interroge les tensions linguistiques et identitaires en contexte algérien. Cet entretien, mené dans le cadre d’une recherche universitaire, s’inscrit dans une volonté de contribuer aux débats actuels sur les langues et les écritures en Algérie. Il vise principalement à explorer les dimensions mémorielles, linguistiques, poétiques et historiques de l’œuvre d’Ahmed Bencherif, à travers un dialogue centré sur sa trajectoire personnelle et littéraire. Cette démarche a pour ambition de recueillir un témoignage de première main sur la genèse de son œuvre, ses influences, ses choix linguistiques, son rapport à la mémoire collective et à la langue française, son projet d’écriture ainsi que les figures de résistance qui traversent ses textes. Cet échange s’inscrit dans une double perspective : d’une part, valoriser une parole littéraire singulière ; d’autre part, nourrir la réflexion critique sur les dynamiques de l’écriture postcoloniale d’expression française en Algérie.
1. PRÉSENTATION ACADÉMIQUE DE L’ÉCRIVAIN AHMED BENCHERIF ITRE
Cette présentation académique de l’écrivain et poète Ahmed Bencherif s’organise autour de quatre volets complémentaires : une brève biographie retraçant son parcours personnel et intellectuel, une analyse de son œuvre littéraire marquée par un engagement mémoriel et identitaire, une synthèse de ses principales publications, ainsi qu’un aperçu de ses activités scientifiques dans les domaines de la littérature maghrébine, de l’histoire coloniale et de la francophonie. (voir l’annexe)
Ahmed Bencherif, écrivain et poète algérien, est né en 1946 à Aïnsefra, cité du Sud-Ouest algérien connue pour sa richesse historique, culturelle et géologique. Cette ville, fondée au XVIᵉ siècle par le saint soufi Sidi Boutkhil, fut non seulement un haut lieu des ksour sahariens, mais également un espace d’inspiration littéraire, marqué par une géographie singulière et un passé colonial complexe. C’est dans ce creuset patrimonial que s’enracine l’univers de Bencherif, dont les œuvres sont traversées par une forte imprégnation historique, identitaire et spirituelle.
Formé au prestigieux lycée Lavigerie (institution des Pères Blancs), il s’illustra dès sa jeunesse par ses talents littéraires, qui lui valurent les surnoms évocateurs de « Ronsard du Ksar » ou encore de « poète-philosophe ». Bien qu’il poursuive des études supérieures en droit administratif, c’est à la littérature que son itinéraire personnel le ramènera de manière continue, à travers essais, poésie et romans.
Auteur d’une œuvre hybride, oscillant entre poésie lyrique, roman historique et critique sociopolitique, Ahmed Bencherif a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels on peut citer : Marguerite (tomes I et II, 2008-2009), roman historique explorant la mémoire coloniale, La Grande Ode (2008), vaste poème élégiaque en alexandrins, Odyssée (2010), Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué (2013), roman à dimension psychologique et sociale, ou encore Gétuliya et le voyage de la mort. L’ensemble de cette production témoigne d’une volonté de restitution d’une mémoire nationale souvent marginalisée dans les récits dominants, tout en déployant une réflexion esthétique sur la condition humaine, l’exil et l’identité.
En parallèle de son travail littéraire, Bencherif s’est illustré dans le champ scientifique et intellectuel par sa participation à de nombreux colloques nationaux et internationaux sur la littérature maghrébine, la poésie populaire, la mémoire coloniale et les figures historiques telles qu’Isabelle Eberhardt, Bouamama, Mohamed Benyakoub ou Mohamed Ould Ali. Il fut notamment président d’une conférence internationale organisée en 2016 à la Bibliothèque nationale d’Alger, consacrée à l’engagement politique d’Isabelle Eberhardt, figure sur laquelle il milite pour une relecture épurée des fantasmes biographiques souvent véhiculés par l’historiographie coloniale. Son engagement se manifesta aussi par la revendication d’un traitement équitable des écrivains algériens francophones dans les espaces culturels internationaux.
Son œuvre s’inscrit dans une dynamique de redécouverte patrimoniale, à la croisée de l’histoire et de la littérature, prolongeant ainsi les préoccupations d’une génération d’écrivains algériens francophones soucieux de redonner sens et épaisseur à des parcours historiques ignorés ou déformés (Bouchène et al., 1991 ; Mortimer, 2001). Dans ce cadre, Marguerite revisitée, projet littéraire et scientifique sur la fusillade de Margueritte (26 avril 1901), illustre l’engagement de Bencherif pour une mémoire plurielle, fondée sur une recherche documentaire exigeante et une écriture interrogeant les responsabilités coloniales.
Loin d’être uniquement une voix poétique, Ahmed Bencherif est également un acteur culturel engagé dans la promotion de la francophonie en Algérie. Ainsi, il se présente comme une figure singulière de la littérature algérienne contemporaine : poète, historien amateur, romancier engagé et passeur de mémoire, dont l’œuvre mérite une attention renouvelée dans les recherches sur les littératures postcoloniales du Maghreb. Il a participé à de nombreux colloques internationaux, notamment à Oran, Batna, Tlemcen, Alger et London (Canada). Il y a abordé la littérature maghrébine, la poésie populaire, la condition humaine dans l’œuvre de Djilali Boukadir, ou encore l’engagement politique d’Isabelle Eberhardt.
2. ENTRETIEN AVEC AHMED BENCHERIF
L’entretien a été mené en juillet 2025 dans le cadre d’une recherche sur les poétiques de la mémoire en contexte postcolonial. Il a été conçu comme un échange structuré autour de cinq axes thématiques.
Dans le cadre de cette recherche, un entretien approfondi avec l’auteur Ahmed Bencherif a été réalisé, et mené en juillet 2025, autour de cinq axes de réflexion : son parcours littéraire, son rapport à la langue française, sa vision de la mémoire historique, sa conception de l’engagement de l’écrivain, et ses perspectives actuelles sur la transmission littéraire. Ahmed Bencherif a bien voulu se prêter à cet exercice dans un esprit de partage intellectuel, apportant ainsi sa voix singulière au débat universitaire sur les écritures postcoloniales, la mémoire algérienne et la place des auteurs francophones dans l’espace littéraire maghrébin. Cet échange, que nous restituons ici dans le respect de ses propos, constitue à la fois une contribution précieuse à notre travail de recherche et un éclairage sensible sur les tensions entre langue, histoire et création dans l’Algérie contemporaine.
2.1. Parcours de vie et vocation littéraire
Ourida HEDDOUCHE : Vous êtes né à Aïnsefra en 1946, ville marquée par l’histoire coloniale et la figure d’Isabelle Eberhardt. Quel rôle joue ce territoire dans votre imaginaire littéraire ?
Ahmed BENCHERIF : Le Territoire d’Ainsefra s’identifie par le chapelet des kour et leur chaîne de montagnes. Il représente en premier lieu la résistance multiforme. Elle est d’abord psychologique et s’illustre par la résistance dans l’adversité, qui remonte à la haute antiquité au temps des Getules qui étaient les ennemis redoutables de Rome. Elle est ensuite liée au milieu physique hostile où l’individu doit pourvoir à sa subsistance à partir du sol aride et du climat continental.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez connu l’exil et la guerre durant votre jeunesse. De quelle manière ces expériences ont-elles influencé votre vocation d’écrivain ?
Ahmed BENCHERIF : L’exil forcé au Maroc par l’armée française pendant notre guerre de libération m’avait permis de m’initier à l’écriture sur le drame de notre peuple. En effet, j’écrivais des articles longs de huit à dix pages sur notre glorieuse armée de libération nationale, nos combattants, les camps de concentration érigés par les troupes françaises jusque dans le propre territoire d’Ainsefra. Mes textes étaient corrigés par notre professeure de français qui m’encourageait dans cette voie. C’était un mini collège français, car nous n’étions pas admis à l’enseignement général de l’État marocain. Cette exclusion était très douloureuse pour moi.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez débuté très tôt l’écriture de nouvelles et de romans dans les années 1970, mais ces premiers textes sont restés inédits. Comment expliquez-vous ce choix tardif de publication, à partir de 2008 ?
Ahmed BENCHERIF : En effet, vers les années 1970, c’est-à-dire de jeunesse, j’écrivais de la poésie et j’avais composé un recueil dont je n’avais pas pu sauvegarder le manuscrit. Cependant, dans les années 1980, j’avais entrepris un roman fiction sur la décolonisation de l’Afrique. Pour cette deuxième expérience, je n’avais pas trouvé un lecteur témoin qui puisse me corriger et m’orienter dans mes choix et mes recherches littéraires. Cependant, je lisais beaucoup, quatre à cinq livres par semaine. Mes auteurs préférés étaient : Honoré de Balzac pour la description du détail, Emile zola pour la détresse sociale, Dostoyvsky pour la psychologie du personnage, Léon Tolstoi pour la longueur du texte.
Mon choix tardif de l’aventure de l’écriture tenait surtout au facteur temps dont je ne disposais pas pour honorer mes vocations. En effet, l’administration s’accaparait de toute mon existence. Je dois aussi avouer qu’elle n’était pas tendre avec moi, sûrement à cause de mon tempérament de révolté éternel.
Ourida HEDDOUCHE : Comment votre formation en droit public et votre parcours professionnel (instituteur, administrateur) ont-ils façonné votre rapport à l’écriture ?
Ahmed BENCHERIF : Mes années d’instituteur avaient été celles de ma créativité prolixe. Ma formation en Droit public n’avait pas impacté mon style littéraire. Les rapports, compte-rendus et lettres que je composais en gardaient les traces visibles, mêmes ceux qui étaient destinés aux Ministères. Mes supérieurs les appréciaient admirablement pour leur beauté, leur précision, leur longueur mesurée.
2.2. Mémoire historique et écriture du passé
Ourida HEDDOUCHE : Votre œuvre est traversée par la figure de Margueritte, et plusieurs titres y sont consacrés. Quelle place cette histoire locale occupe-t-elle dans votre imaginaire littéraire ?
Ahmed BENCHERIF : Margueritte est mon œuvre majeure. C’est un roman historique, et donc elle est dynamique, c’est-à-dire elle dévoile ses secrets gardés, quand c’est opportun. Je peux dire en toute modestie qu’elle est originale et j’ai travaillé fort et bien à la sortir de l’ombre. La première édition, parue aux éditions de Publibook et d’Edilivre en France, a été sanctionnée par un essai historique de mon collègue Christian Pheline, intitulé Margueritte Algérie 26 avril 1901. Cependant, l’auteur ne répondait pas à toutes les zones d’ombre et prêtait sans preuves probantes de la tauromachie au héros Yakoub. Il m’appartenait donc de répondre à ses allégations fausses qui portaient atteinte aux valeurs de liberté et d’indépendance de notre peuple. J’avais publié alors un modeste essai Regard critique sur Margueritte de Christian Pheline. Cependant, ce n’était pas suffisant et je me sentais sevré par la réussite de cet auteur dont l’œuvre était postérieure à la mienne. J’avais alors entrepris un long travail de recherches documentaires pour écrire à mon tour un essai historique et j’avais publié en 2021 aux éditions l’Harmattan le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903. Cet ouvrage était mieux élaboré et davantage documenté que celui de C. Pheline. Mes amis historiens, potentiels conférenciers au premier colloque national que je devais organiser à Aindefla, l’avaient apprécié au niveau méthodologique et de la densité des connaissances. En effet, cet ouvrage était entré dans la recherche scientifique au laboratoire de recherches historiques à l’université Abou Bakr Bel Kaid Tlemcen. Il a été encore mieux primé et était entré dans la recherche historique scientifique des deux universités de Cambridge au Royaume Uni et de Virginie aux Etats-Unis d’Amérique, sous la direction respective des Professeurs Arthur Asseraf et de Jenifer Sessions.
L’œuvre Margueritte impacte positivement sur mon imaginaire littéraire. Au-delà du récit événementiel historique, je dispose de larges espaces d’esthétique où j’emploie mon art littéraire pour instruire le lecteur sur les traditions de la société au double niveaux du label quotidien des hommes et des femmes dans leurs foyers. La psychologie des personnages réels n’étant pas révélée dans le peu de données historiques dont je disposais, je faisais appel à mon génie créatif pour donner, au récit, l’intrigue, le suspens, la beauté des paysages, la perception de l’amour à cette époque et cetera. Bien entendu, je ne manquais pas de mettre en lumière les caractéristiques constructives de la personnalité algérienne : générosité, dignité, liberté, l’art de la guerre…
Ourida HEDDOUCHE : L’histoire locale semble être un fil conducteur de votre œuvre. Pensez-vous qu’elle est négligée dans les récits nationaux algériens ? Et quelle est, selon vous, la responsabilité de l’écrivain face à l’histoire ?
Ahmed BENCHERIF : L’histoire locale nous intéresse en particulier, parce qu’elle traite du passé récent ou lointain de notre terroir. C’est elle qui nous pousse à aller vers l’histoire nationale, s’y intéresser, l’aimer, la faire connaître.
La responsabilité de l’écrivain est primordiale par rapport à l’histoire. On trouve si peu ou presque peu de Prix Nobel en histoire et énormément en littérature. Un essai historique est froid. Il nous donne des statistiques, il relate l’événement. Un roman historique nous raconte l’histoire sous le drame qu’elle génère inéluctablement. C’est cette différence majeure qui intéresse le lecteur.
Ourida HEDDOUCHE : En 1983, vous avez rédigé une biographie de Bouamama. Pourquoi ce personnage vous a-t-il paru important à faire connaître ?
Ahmed BENCHERIF : A partir de 1980, il y a eu un formidable élan de prospection du passé de notre peuple glorieux. Je dirai qu’il y avait même une concurrence, non apparente bien sûr, entre les régions pour faire connaître leurs héros, leurs insurrections contre le colonisateur français. Ce fut ainsi que j’ai été amené à faire des recherches historiques sur Cheikh Bouamama, alors très peu connu à l’échelle nationale et même au niveau d’Ainsfra. Ce travail élémentaire élaboré avec la contribution d’amis présentait l’inventaire de ses batailles contre l’armée coloniale et une très riche bibliographie, ainsi que le recensement de ses biens meubles et immeubles en 1883, à la demande du Ministre de l’Information et de la Culture, le regretté Bessaieh Boualem. Dieu Merci, nous avons exhume tout son long combat et suscité des historiens à s’intéresser à ce héros national. Notre travail a été incontestablement une très large contribution à la projection de Bouamama auprès du public large ou ciblé, au plan national et international.
A partir des années 2018, des voix marocaines s’élevaient pour en revendiquer la paternité de Bouamama. A cette date, le ministère des Affaires religieuses m’avait sollicité pour piloter un colloque national sur Boaumama, alors que le premier a été organisé à Naama en 2002. Néanmoins, ce département ministériel s’était désintéressé pour des raisons que j’ignore. En 2021, le Ministère des moudjahidine a organisé un colloque national sous le haut patronage de Monsieur le président de la République, Abdelmajid Tebboune. il avait chargé le centre de recherches historiques sur les résistances populaires et de la Guerre de libération nationale, d’organiser un colloque national sur le cheikhe Bouamama, en coordination avec le centre universitaire Salhi Ahmed de Naama dont j’ai été exclu. J’avais demandé alors à voir Monsieur le Wali de Naama à qui j’ai fait part de ces prétentions marocaines. donc, j’avais présenté une conférence où je prouvais que Figuig, Oujda Berkane, Tazza dépendaient du territoire algérien et c’était la France qui leur avait octroyé ces territoires suivant le traité de Lalla Maghnia de 1845. Jusqu’à ce jour, les prétentions marocaines n’ont pas cessé et ils avancent un argument stupide, selon lequel Bouamama combattait les Français en Algérie pour les empêcher d’occuper le Maroc.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez aussi évoqué Lyautey et Isabelle Eberhardt. Comment expliquez-vous cette coexistence de figures antagonistes dans votre œuvre ?
Ahmed BENCHERIF : La nomination du général Huebrt Lyautey à la tête de la subdivision militaire d’Ainsefra en 1903 avait été précédée par une intense campagne qui décriait l’insécurité qui prévalait dans le Haut Sud-Oranais par le Parti colonial. Ce haut gradé avait été pressenti à ce poste pour avoir servi sous les ordres du général Gallieni au Tokin, qui disait-on, était un pacificateur.
Le Gouverneure général Jonnart proposa au Ministre de la Guerre le général André de nommer le général Lyautey, en qualité de commandant subdivisionnaire à Ainsefra, lequel avait été présenté à son tour comme pacificateur, c’est-à-dire créer des écoles et mater les troubles à l’ordre public. Cependant, la résistance du cheikh Bouamama était déjà essoufflée. En effet, il s’était replié dans le Touat avec le peu de combattants qui lui restaient. Certes, il y eut la grande bataille d’El Moungar en 1903. En parallèle, les brigands marocains, les Brabers Beni Guil, commettaient des pillages sur les frontières algéro-marocaines et disparaissaient.
Cette bataille qui comptait plusieurs morts et blesses dans les rangs de l’armée française, émut l’opinion coloniale qui réclamait une enquête sur l’incapacité de l’armée à assurer la paix et la tranquillité publique. Victor Barrucand, propriétaire du journal Al Akhbar, qui était président de la ligue des droits de l’homme à Paris et à Alger, jugea de réaliser une interview des blessés. Ce fut-là l’objet de la première visite d’Isabelle Eberhardt à Ainsefra.
L’antagonisme du général Lyautey et d’Isabelle Eberhardt relevé dans mon œuvre tient principalement à deux facteurs:
- Le premier tient au caractère d’humanisme de ce haut gradé qui avait rompu définitivement avec la barbarie de l’armée d’Afrique de conquête. En effet, il lui confia pour la première fois des missions sociales : construire des écoles ou autres, l’ouverture des infirmeries militaires aux autochtones et cetera.
- Le deuxième, qui est le plus important, tient au fait que ce général, qui avait aussi des goûts littéraires, chargea une troupe pour récupérer les manuscrits d’Isabelle Eberhardt lors de la grande inondation d’Ainsefra le 21 octobre 1904, qui avait été noyée dans la grande crue de l’oued le 21 octobre 1904. La totalité des manuscrits avait été récupérée et confiée à Victor Barrucand qui les avait travaillés, mis en forme et publiés.
- Le troisième, qui n’est pas moindre à mon sens, s’attache à l’enterrement d’Isabelle Eberhardt. Le général Lyautey voulait inhumer notre écrivaine au cimetière chrétien. Cependant trois ou quatre notables dont mon grand-père qui était recteur de la zaouia taybiya, allèrent le voir et lui rappelèrent qu’Isabelle Eberhardt était musulmane et qu’à ce titre, elle devait être inhume dans un cimetière musulman. Le général concéda à leur demande et elle fut enterrée au cimetière de Sidi Boudgemaa, qui dès cette date devint le lieu de sépulture de la ville toute entière pour les musulmans. En effet, le premier était à proximité du ksar antique. Mon grand-père, recteur de la zaouia et imam, avait office la prière du mort pour Isabelle Eberhardt, dite Mahmouda.
Il ne resta pas longtemps à Ainsefra et fut promu général commandant la division d’Oran. Néanmoins, il passait inaperçu et courtisait les colons. Il cherchait à occuper Oujda et il sera nommé Résident général après une très courte conquête de cinq années contre l’armée marocaine. Ce fut dans ce royaume qu’il développa son génie de conquérant obéi à l’œil et au doigt.
2.3. Langue, style et poétique personnelle
Ourida HEDDOUCHE : Vous écrivez principalement en français. Que représente cette langue pour vous, en tant qu’auteur algérien postcolonial, personnellement et littérairement ?
Ahmed BENCHERIF : Effectivement, j’écris en français. En tant qu’élève algérien sous l’occupation française, j’étais obligé d’apprendre cette langue, l’unique que l’on nous enseignait. Je dois avouer que j’excellais dans l’écriture. Mais la Guerre de libération nationale fut un choc pour moi. Dans l’exil, je me questionnais si l’apprentissage de cette langue était opportun. J’avais essayé d’apprendre tout seul l’arabe. Je n’avais pas pu. Donc j’avais continué mon apprentissage en français. Je ne saurai mieux dire que Kateb Yacine : « la langue française est un butin de guerre ». Cependant, elle représente pour moi une arme pour dévoiler la praxis abominable, violente et barbare au lectorat français d’abord. En effet, le roman historique Margueritte m’a hissé sur le podium des écrivains engagés et aux premiers rangs. En effet, je suis interdit de visa en France depuis 2009 où j’étais invité par mon éditeur Publibook au Salon international du livre de Paris. J’avais épuisé toutes les voies de recours sans obtenir gain de cause. L’Institut français d’El Jadida, au Maroc, avait renoncé à l’invitation qu’il m’avait adressée en 20013 ou 20014. L’Institut français de Tlemcen m’avait notifié son refus trois mois après ma demande en 2024.
Ourida HEDDOUCHE : Comment décririez-vous votre rapport à l’arabe, à la langue berbère, ou aux expressions populaires locales ?
Ahmed BENCHERIF : La langue arabe est toujours présente dans ma vie littéraire, en ce sens qu’elle représente ma langue maternelle. Les écrivains maghrébins, dont je suis, pensent en arabe et traduisent en français. Donc, il y a un double travail intellectuel qui est exécuté, tellement vite que l’on ne se rende pas compte.
En ce concerne la langue Amazigh, j’utilise souvent des maximes d’une anthologie poétique kabyle en ma possession, traduite en français.
S’agissant des expressions populaires locales, j’utilise souvent dans mes récits des maximes traduites cependant en français. Les éditeurs français rencontrent des difficultés au niveau de l’imprimerie. Mais, si le texte est en arabe et en français, ils n’ y trouvent aucun inconvénient.
Ourida HEDDOUCHE : Votre poésie semble marquée par des thèmes universels (notamment dans Odyssée, La grande ode, Les vagues poétiques) : quelle est votre conception de la poésie et quelles sont vos influences poétiques ?
Ahmed BENCHERIF : Ma poésie s’inscrit en effet dans une thématique universelle, principalement pour l’Odyssée et les Vagues poétiques. Dans le premier, je traite des fléaux de l’humanité : la guerre et son drame, la famine, la paix, la bonne gouvernance, l’exil, l’amour de la patrie et du petit pays, les violences de la nature, comme les oueds et cetera. Pour le second recueil, je prends la défense de la Femme dans son quotidien, ses amours, ses ambitions, ses libertés, son label. Pour la grande ode, c’est surtout une histoire d’amour, comparée par mon éditeur à Elsa de Louis Aragon, avec Jocelyne comme figure inspiratrice. Ce qui fait la force de ce recueil, c’est qu’il forme un poème unique de 1400 vers en alexandrin, d’inspiration arabe antéislamique, d’où le titre la Grande ode.
La poésie est un havre de paix. Elle procure la sérénité à l’âme, souvent en lutte permanente avec les nouveaux modèles du progrès, toujours accéléré, parfois qui violente notre propre modèle de vie, auxquels les bonnes gens ont du mal à s’adapter dans les temps impartis. C’est aussi un moyen intellectuel pour se ressourcer et reprendre l’énergie nécessaire pour continuer mes travaux d’écriture littéraire, combien harassante. J’ai composé les deux premiers recueils au moment de l’élaboration des deux tomes de Margueritte. Le troisième était beaucoup plus indépendant, c’est-à-dire je lui avais consacré le temps nécessaire pour l’écrire d’un seul trait.
Mes lectures de la littérature russe m’avaient énormément imprégné et m’avaient donné cette force des mots et des images pour écrire mes poésies qui ne sont pas du tout romantiques, quoique j’admire Alphonse de Lamartine. De plus, je ne me sens pas proche de Victor Hugo. Je serais peut-être sur les pas de Pierre de Ronsard. D’ailleurs, le Père Supérieur de l’Institution Lavigerie à Ainsefra, c’est-à-dire, le Directeur du Lycée, m’avait décerné le surnom poétique : « Ronsard du Ksar ». La ville m’appelait ainsi ou le Poète.
Ourida HEDDOUCHE : Quel rôle joue le rythme, l’image, ou la mémoire collective dans votre travail poétique ? Comment définiriez-vous votre style d’écriture : plutôt lyrique, analytique, engagé, documentaire… ?
Ahmed BENCHERIF : Le rythme compte singulièrement dans mes compositions poétiques. C’est un chant mélodieux constant pour mes amours, plein de sensualité et de saveur, qui suscite l’émerveillement et constitue un point de mire pour la femme, fût-elle une muse ou source du coup de foudre.
L’image, quant à elle, renvoie fidèlement au tableau dépeint, soit les attributs de la femme ou les éléments de la nature déchaînés dans leur violence apocalyptique. Elle est la trame de fond des trois recueils.
La mémoire collective s’illustre principalement dans l’Odyssée qui est un texte d’engagement. Je cite quelques exemples extraits de ce patrimoine : l’ode à l’émir Abdelkader, l’exil, le martyr, le martyr de l’oued et cetera. Ce recueil s’intègre dans l’universalité, comme guerre et paix. Elle dénonce la Guerre, principalement moderne, celle qui avait détruit l’Irak, sous les bombes américaines en 2002, qui n’avait rien épargné, ni les bunkers, ni les moyens de communication ni les réseaux de salubrité publique.
Mon style littéraire ? Est-il uniforme ? Pour ce qui est de l’œuvre de Margueritte, c’est un peu plus compliqué. En effet, le premier texte s’identifie comme un roman historique. C’est un acte d’engagement intellectuel. D’ailleurs, l’objectif était de répondre au Président de la République française, Nicolas Sarkozy et au Parlement français qui avaient adopté la loi qui faisait l’apologie du colonialisme français en Algérie. Mon texte dénonçait le colonialisme français, en s’appuyant sur la praxis coloniale qui était mise en œuvre, soit pour la dépossession des fellahs de leurs terres, de la politique coloniale qui consistait à instaurer l’analphabétisme et le perpétuer, l’instauration d’un régime juridique d’exception dans lequel était confiné notre peuple, la dislocation de la tribu pour la déposséder de ses terres collectives et partant lui enlever ses moyens de résistance à la conquête française, la paupérisation de notre peuple en le repoussant continuellement vers les terres intérieures arides et incultes.
Mon roman Margueritte avait permis d’ouvrir un débat intellectuel en France et à dans la sphère francophone. Il avait également réveillé les démons des partisans de « l’ancienne Algérie française ». Ceux-là s’étaient pris à Charles-Robert Ageron dont les travaux historiques étaient jugés objectifs et qui m’avaient permis d’aller au fond de cette praxis coloniale que cet historien analysait. D’ailleurs ses collègues ne le portaient pas dans leur cœur et à sa mort, ils n’avaient pas voulu honorer ses funérailles par leur présence. Ce fait m’avait été révélé par le propre fils de l’historien Ageron, un docteur en mathématiques, en retour du message de mes condoléances. Il suscita un intérêt certain en France, non pas qu’il faisait le procès moral de la France coloniale. Mais, l’insurrection de Margueritte avait révélé en 1901 le drame colonial d’Algérie. Car la France elle-même s’émancipait de sa barbarie dans la gouvernance de la plus grande colonie de son Empire colonial. Les classes intellectuelle et libérale en étaient scandalisées. De plus, la révolte était jugée en France par souci de faire respecter le droit à la défense des accusés pour crime d’État, atteinte à la souveraineté. Il existait une certaine dualité juridique. En ce sens le procès était de nature coloniale mais il était jugé en France. La politique coloniale barbare était condamnée en termes violents par des hommes politiques et de Lettres. Le désaveu de la Métropole pour la colonie était sans équivoque. Pour une fois, la menace que brandissaient les colons à chaque bras de fer avec le Gouvernement de Paris ne fonctionnait plus : « ou nous gérons l’Algérie comme nous l’entendons ou nous abandonnons l’Algérie ». Pour la première fois aussi, les voix dénonciatrices de ce régime colonial d’exception disaient clairement : « Ou les colons changeaient de politique ou la France perdrait l’Algérie ». Les femmes françaises ne restaient pas à l’écart de cet élan de solidarité. De Lyon, de Montpellier et de Lille, elles donnaient des secours, des vêtements, de l’argent pour payer les honoraires d’avocats pour les prisonniers de l’affaire Margueritte à la prison de Montpellier. Ceux-ci eurent aussi à passer un mois de carême et l’administration pénitentiaire leurs laissaient les repas à part. Cet humanisme ne laissait pas indifférent un auteur qui plongeait corps et âme dans la mêlée de ces événements.
Les circonstances m’avaient amené à adopter Margueritte comme mon œuvre majeure dont je faisais constamment la promotion par des conférences aux universités et aux structures culturelles, des interviews aux journaux nationaux et étrangers, des émissions télévisées. En complément de cette vulgarisation, je publiais de longs extraits de mon texte sur mes sites, qui étaient sanctionnés par des commentaires élogieux et encourageants.
Providence ou impact de mon œuvre ? Je fus invité en avril 2012 à Ain-Torki (Margueritte) pour la première fois, quatre ans après la publication de mon œuvre par une association pour donner une conférence sur Margueritte. Un blogueur, du nom de Christian Pheline, m’adresse un message dans lequel il souhaite y assister, en me disant qu’il habitait Paris et qu’il avait lu les deux tomes. Je transmets sa demande à l’association qui lui envoie une invitation officielle. Après cette prestation, riche en débats, il prit congé et il me suggéra qu’on resterait en contact. Quelques mois après mon ami Mohamed Rochd, le spécialiste critique des œuvres d’Isabelle Eberhartd, m’envoya un message m’informant que le sieur Christian Pheline avait publié un essai historique et qu’il avait cité plusieurs extraits de mon roman historique Margueritte intitulé «L’aube d’une révolution, Margueritte Algérie, 26 avril 1901, éditions Private Toulouse». Aussitôt, je commandais l’ouvrage que j’avais lu et analysé. Cet ouvrage était d’un apport documentaire considérable. Cependant, il comportait énormément d’impairs qui me révoltaient, le plus grave quand il avance la citation d’un historien américain qui dit que le peuple algérien possède une acceptation innée du colonialisme. Pheline ne prend pas la peine de l’analyser, ni de la conforter ni de l’infirmer. Donc, implicitement, il l’approuve. Je tire la sonnette d’alarme auprès du directeur de la Culture de la Wilaya d’Aindefla et je lui d’élaborer un ouvrage critique. On se met d’accord, puis je publie aux frais de cette direction un essai critique intitulé Regard critique sur l’œuvre «L’aube d’une révolution, Margueritte Algérie 26 avril 1901». Il se trouve que cet auteur était l’arrière-petit-fils du juge d’instruction Maxime Pheline qui avait instruit l’affaire de Margueritte au Parquet de Blida. Il prit sa défense et allégua qu’il était du côté des Arabes suspectés.
Mon nouvel ouvrage ne me satisfit pas du tout, produit dans la réaction immédiate. Car, il restait dans le domaine frustrant de l’inachevé. Cependant, je prenais une nouvelle orientation du style. Je faisais un véritable tournant dans l’écriture documentaire. Il demeure cependant une analyse de discours quoiqu’historique. Des amis intellectuels l’avaient bien apprécié. Au fond de moi-même, j’étais loin de l’écriture documentaire proprement dite. L’opportunité se présenta et je devais relever le défi. En effet, lors de ma conférence en 2019 au département d’histoire, à l’université de Khemis-Meliana, les professeurs et les doctorants m’avaient prié de réécrire mon roman Margueritte en essai historique.
Je m’engageais alors dans ce nouveau style et j’entrais dans l’écriture documentaire proprement dite. Au mois d’avril 2021, je publiais mon premier essai aux éditions l’Harmattan Paris, France, sous le titre Le procès des insurgés de Margueritte Cour de Montpellier 1902-1903. Enfin, mes efforts venaient d’être couronnés. L’université de Khemis-Meliana, ne possédant pas de laboratoire d’histoire, je le proposais à l’université Abou Bakr Belkaid de Tlemcen qui l’accepta sur le champ. Poursuivant mes recherches, je fais la connaissance à distance de deux professeurs émérites en histoire coloniale de l’Algérie : Monsieur Arthur Asseraf à l’université de Cambridge eu Royaume Uni et Madame Jennifer Sessions, à l’université de Virginie aux Etats-Unis d’Amérique. Je leur avais annoncé ma dernière publication et je les ai priés de l’intégrer dans leurs travaux de recherche. Ils acceptèrent de bon gré. Jennifer me fit savoir qu’elle suivait mes publications et qu’elle avait déjà reçu l’ouvrage via l’éditeur l’Harmattan et qu’elle avait lu et apprécié mon roman Margueritte. Je peux alors me féliciter et dire bien haut que l’histoire des Righa sous le colonialisme français, citée brièvement par Charles-Robert Ageron, dans son œuvre Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, éditions PUF, a était sortie de l’ombre
De nouvelles circonstances m’imposèrent de suivre l’écriture documentaire pour un nouvel essai historique publié en avril 2024 aux éditions le Lys-bleu Paris, intitulé L’émergence du nationalisme algérien 1515-1953 Tome 1. Cet ouvrage apporte des preuves cinglantes et irréfutables que l’Algérie existait bien avant la conquête française en 1830 et que les prétentions territoriales marocaines sur le Touat, Bechar, Oujda Figuig et cetera n’étaient pas fondées. De plus, la frontière naturelle historique est bien le fleuve Moulouya jusqu’à Tindouf, depuis Massinissa jusqu’au traité de Lalla Maghnia en 1845.
2.4. Engagement de l’écrivain et réception de l’œuvre
Ourida HEDDOUCHE : Vos conférences et publications révèlent un attachement profond à la mémoire coloniale locale (Margueritte, 1901). S’agit-il pour vous d’un acte d’engagement intellectuel face à l’oubli historique?
Ahmed BENCHERIF : L’oubli historique ? C’est bien le cas. En effet, mes conférences et mes publications d’extraits sur mes sites portent essentiellement sur Margueritte. L’insurrection des Righa n’était pas hélas connue, y compris dans son milieu propre. J’avais fait moi-même un modeste sondage à Ain-Torki, à Ain-Defla. Je fus consterné de découvrir le peu de gens qui en entendaient parler. Quelques-uns semblaient évoquer un lointain souvenir sous le nom altéré de « Magrit » pour désigner seulement le village. Pourtant, cette insurrection n’était pas si loin que ça dans le temps : un siècle et huit années. Pourtant, dans la wilaya même d’Ain-Defla, j’avais fait quatre conférences dont l’une à l’université de Khemis-Meliana. Pourtant dans les autres régions de notre pays, Margueritte est connue. Car, j’étais parvenu à une étape de promotion de l’œuvre où mon nom personnel se trouvait associé à Margueritte.
La société civile avait, dès l’année 2002, édifié une stèle commémorative à Ain-Torki et des Moudjahidine déposaient annuellement à la date du 26 avril une gerbe de fleurs à la mémoire des martyrs de cette insurrection. Puis, elle organisait une grande aumône collective (WOUADA) avec de grandes festivités et de fantasia. Cependant, l’événement historique n’était pas relaté par une conférence ou même une courte intervention. Pourtant, la Bibliothèque Principale de Lecture d’Ain-Defla m’avait fait par deux fois la commande de livres des deux tomes que j’avais honorée.
On dirait que cette société est frappée d’amnésie pour méconnaître une date historique de grande importance. En tout cas, elle fait tout pour éviter qu’un conférencier vienne la relater. Sur l’une des trois conférences, je fus invité au centre culturel d’Ain-Torki le 11 décembre 2013 ou 2014, par Monsieur le Président de l’Assemblée populaire communale, une personnalité native d’Ain-Torki, entrepreneur de profession et qui avait accédé au rang électif de sénateur.
Je n’arrivais pas à comprendre ces aspects négatifs envers cette mémoire locale dont la société d’Ain-Torki et de la Wilaya d’Ain-Defla dans son ensemble. Ceci m’avait amené à prendre solennellement l’engagement intellectuel par rapport à cet oubli historique et faire vivre cette mémoire locale.
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez participé à de nombreux colloques en Algérie et à l’étranger. Comment votre œuvre a-t-elle été reçue dans les milieux académiques et littéraires ? Vous sentez-vous écouté, reconnu, ou marginalisé ?
Ahmed BENCHERIF : Mes conférences, qui dépassent la centaine, suscitent l’engouement et l’intéressement, au double niveau académique (universités, lycée, CEM) et littéraire. Aux premiers les salles de conférence ou amphithéâtres sont archicombles. Quant aux autres espaces culturels, la présence du public est acceptable. Ceci tient à deux facteurs essentiellement : mon éloquence est excellente, soutenue par une gestuelle avenante et des interrogations lors de la prestation. Cela permet à instaurer une ambiance chaleureuse favorable à la transmission de mon message. A cela s’ajoute ma tenue vestimentaire qui est toujours classique, propre et bien assortie. J’estime que c’est là un témoignage de respect à mon auditoire.
Le deuxième facteur est le plus important. La thématique captive l’attention et retient les esprits en éveil. En général, elle se rapporte au cadre mémoriel. Parfois, le thème est spécifique et aborde un sujet ponctuel en histoire. Cependant, je suis invité la plupart du temps pour Margueritte. Celle-ci représente un intérêt particulier pour sa propre thématique, qui bien qu’elle relève de l’histoire, il n’en demeure pas moins qu’elle demeure toujours d’actualité. Margueritte analyse le phénomène colonial en Algérie et cela à partir du modèle de la tribu des Righa. Je dispense des enseignements précis de manière claire sur les différents segments de cette praxis : le refoulement des populations, la dépossession des fellahs de leurs terres agricoles, le séquestre, la vente par licitation, le sénatus-consulte, le régime juridique d’exception, le code de « l’indigène », la paupérisation, l’écrasement fiscal, la diffusion de l’analphabétisme et de l’ignorance, les amendes, l’emprisonnement de la femme d’un musulman redevable fiscal pour son insolvabilité, le salut de l’administrateur, c’est-à-dire le HAKEM, le non droit à la défense auprès des tribunaux et cetera.
Ces connaissances sont généralement du registre des livres d’histoire. Je les ai mises en mouvement dans mon œuvre littéraire Margueritte. C’est pour cette raison qu’elle est volumineuse, structurée en deux volumes grand format, atteignant dans l’ensemble huit cents pages. J’avoue leur mise en forme romancière a été complexe et harassante.
Ourida HEDDOUCHE : Votre écriture vise-t-elle un lectorat algérien, maghrébin, ou plus universel ? Quel type de public vous semble le plus réceptif pour ce type d’écriture historique et poétique en Algérie ?
Ahmed BENCHERIF : Mon écriture est destinée à un lectorat universel, j’oserai dire, quoique le français occupe le troisième ou quatrième rang mondial. Néanmoins, le phénomène colonial est un thème universel. L’Algérie est bien concernée pour l’avoir subi, repoussé et vaincu. Elle constitue une école dans la résilience. Ce n’est pas un hasard si le petit village aux États-Unis d’Amérique a été baptisé par ses promoteurs en 1846 du nom d’El Kader en homme à l’émir Abdelkader, champion de la liberté. Il faut aussi noter les dizaines de peuples qui s’étaient inspiré du modèle de la révolution algérienne du 1° Novembre 1954 dans leur lutte de décolonisation. C’est le cas de la révolution canadienne aux années 1958-1960 dont j’avais dispensé une conférence au premier colloque national que j’avais organisé et présidé à Naama en 2021.
Le public, même profane, trouve intérêt sa motivation. Car, l’histoire représente la conscience humaine à mon sens et l’engagement intellectuel est le levier pour promouvoir les réformes sociales et mener une politique de cohabitation universelle et bannir la guerre dans le monde régler les conflits par la voie diplomatique.
Ourida HEDDOUCHE : Quelles difficultés rencontrez-vous aujourd’hui en tant qu’écrivain algérien de langue française ?
Ahmed BENCHERIF : Sur le plan linguistique, je suis l’écrivain exilé dans mon propre pays, en ce sens que l’outil de mon travail littéraire et autre se fait en langue française. En Algérie, mon lectorat potentiel est de ma génération et ces gens ne lisent plus, trop fatigués par la vie. En France, mon lectorat potentiel est divisé en extrême-droite et progressiste. C’est une douleur atroce que je vis à tout moment. Au cours d’une conférence que je donnais en français dans un centre universitaire, une étudiante s’était levée et m’avait carrément dit de conférer en arabe. Je reçus un affront insupportable.
2.5. Écrire aujourd’hui : transmission, mémoire et postérité
Ourida HEDDOUCHE : Vous avez donné de nombreuses conférences en Algérie et à l’étranger. Que retenez-vous de ces échanges ? Avez-vous de nouveaux projets d’écriture ou des manuscrits en préparation ?
Ahmed BENCHERIF : Ma conférence à distance avec l’université de London Ontario Canada m’avait permis de faire connaître le phénomène colonial français dans notre nation qui en été martyrisée. Elle a été très appréciée à tel point qu’elle avait été publiée dans leur revue électronique «mouvances francophones». Mon interview en 2012 avec le plus grand quotidien au Maroc « L’Indépendant », qui a cessé de paraître, avait également interpellé la classe intellectuelle marocaine sur la colonisation en Algérie et le Protectorat au Maroc, dont les deux modes de gouvernance s’opposaient diamétralement :
-Dans notre pays, l’Algérie, c’était l’appropriation des terres agricoles sous le canon pendant que notre peuple menait sa guerre de résistance à la conquête française, puis sous l’empire des lois scélérates iniques injustes et injustifiées. La colonisation avait été instituée en système de gouvernance. Néanmoins, elle avait fait la guerre à une résistance farouche, pas seulement pour des facteurs de résilience et de bravoure, mais aussi pour l’unité territoriale de l’Algérie qui a été réalisée sous le baroud au début de la première moitié du XVI siècle.
-Au Maroc, la conquête française avait été réalisée en cinq ans et la monarchie, au bout de quelques batailles sans grande violence ni grandes pertes des deux côtés. Sur ce sillage, Lyautey avait unifié sous la force les petites capitales de deux petits États, Marrakech et Fez, qui s’opposaient depuis des siècles, quand ce n’était pas quatre mini États, jaloux de leurs propres prérogatives et qui refusaient tous les efforts d’unification entrepris par les sultans qui s’étaient succédés. La France avait institué une royauté de façade et conservait pour elle tout le Pouvoir d’innover et de réformer. Cependant, la fragilité de la cohésion sociale persistait. En effet, le Protectorat a été secoué en 1923, date où le héros Abdelkrim El Khatabi avait proclamé la République du Rif, qui représentait dans l’antiquité la Maurétanie Tingitane.
Mes conférences aux universités ont toujours pour thème le phénomène colonial français en Algérie. Car, il s’agit d’un roman historique et l’auditoire s’intéresse contrairement aux idées préconçues à l’histoire de notre pays. L’une d’elles a été pour moi une nouvelle expérience. En effet, la présentation de la nouvelle édition de Margueritte, sous le nouveau titre Les Righa Algérie Tome I crime colonial, à l’université de Tlemcen. C’était une véritable journée d’études sur la praxis coloniale avec ses segments d’accaparement des terres agricoles par la contrainte violente ou sous des lois non moins violentes. Des Docteurs, des Professeurs, des Doctorants, des Mastérants avaient activement participé aux débats qui étaient très riches.
Ces échanges me propulsaient toujours vers l’avant et à continuer à prioriser le roman historique pour diffuser par la lecture notre riche patrimoine. Elles m’ont également permis d’expérimenter le style d’écriture documentaire et pourquoi pas aller dans la voie de l’écriture d’Amin Malouf, membre de l’académie française, qui nous enchante de l’écriture engagée à l’écriture documentaire, à l’exemple de Léon l’Africain.
Ma verve continue. Dieu soit loué ! J’ai deux manuscrits sur la table : l’émir Abdelkader, de la résistance à la guerre ; le Maroc entre mythe et réalité. Sur le deuxième, je suis bien avancé. Comme son titre l’indique, le royaume marocain est construit sur des mensonges d’État. Cependant, ceux-ci ne m’ont pas motivé pour penser et à entreprendre d’écrire cet ouvrage. Les diffamations gratuites des voix du Makhzen sur notre nation et ses symboles, sa fondation même, à relever une troisième fois dans l’écriture documentaire et révéler la véritable nature de ce royaume qui avait été pendant toute son existence morcelé et souscrivait toujours aux prétentions coloniales des puissances internationales, principalement l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France.
Ourida HEDDOUCHE : Quels conseils ou messages aimeriez-vous transmettre aux jeunes auteurs algériens qui souhaitent écrire sur la mémoire ou en langue française ?
Ahmed BENCHERIF : Que dirais-je des conseils d’écriture mémorielle à nos jeunes ? Il faudrait les acquérir déjà. Je les invite déjà à se méfier des documents d’histoire des auteurs français parmi lesquels, il existe un très grand nombre partisans de « l’Algérie française postcoloniale» dont il y a lieu de procéder à la décantation de ces textes. Il faudrait rechercher des écrivains neutres. Il en existe, mais en nombre restreint. Je connais au moins deux auteurs, professeurs, l’un à l’université de Cambridge au Royaume-Uni et l’autre à l’université de Virginie des États-Unis d’Amérique. Le premier du nom d’Arthur Asseraf, la seconde Jennifer Sessions.
Ourida HEDDOUCHE : Quel rôle l’écrivain peut-il encore jouer aujourd’hui, dans une société en mutation ?
Ahmed BENCHERIF : Le rôle de l’écrivain algérien dans notre société en mutation ? Pour le moment, l’écrivain algérien doit se contenter d’un rôle éducatif et transmettre ses connaissances sur notre passé de gloire ou épisodes de défaite, mais aussi sur la richesse de notre patrimoine culturel multidimensionnel, nos traditions, notre bravoure, notre résilience enfin de tout ce qui distingue l’Algérien des autres peuples.
Ourida HEDDOUCHE : Quel serait votre vœu le plus cher, en tant qu’écrivain témoin de plusieurs époques de l’histoire algérienne ?
Ahmed BENCHERIF : Mon vœu en tant qu’écrivain algérien ? Je ne saurai sélectionner l’unique. mais, je dirai que dans chaque ville, village, hameau, douar, campement soit calligraphié le verset divin « Iqraa » lis de façon que tout un chacun parvienne à assimiler le sens de la patrie, de l’écriture, de la lecture pour parvenir à former un citoyen doté de capacités intellectuelles et physiques fortes pour le prémunir contre tout danger, tant qu’aucune nation ne soit potentiellement à l’abri d’un grave dommage.
Ourida HEDDOUCHE : Nous exprimons notre profonde gratitude à Monsieur Ahmed Bencherif pour sa disponibilité, sa générosité intellectuelle et la richesse de ses propos. Par cet échange, il a accepté de partager non seulement son expérience littéraire, mais aussi une vision éclairée sur les enjeux de la mémoire, de la langue et de l’engagement dans l’écriture. Son témoignage constitue un apport précieux à la réflexion universitaire sur la littérature maghrébine et les trajectoires d’écrivains de l’après-indépendance.
3. CONCLUSION DE L’ENTRETIEN : DE LA MÉMOIRE À L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE
L’entretien avec Ahmed Bencherif met en lumière la richesse d’un parcours d’écrivain profondément enraciné dans l’histoire locale, tout en s’inscrivant dans des problématiques universelles telles que la mémoire, l’exil et la création littéraire. À travers ses propos, se dessine la figure d’un auteur habité par le souci de transmission, animé par la volonté de ressusciter des fragments oubliés de l’histoire algérienne par le biais de l’écriture romanesque et poétique. Loin d’un simple exercice commémoratif, sa démarche vise à redonner voix à des lieux, à des figures et à des événements marginalisés, en faisant de l’écriture un acte de réhabilitation symbolique.
Dans ce processus, la langue française, loin d’être réduite à son statut d’héritage colonial, devient, sous sa plume, un outil d’interrogation, de subversion et de réparation. Bencherif en fait un espace de création où se croisent vécu personnel, mémoire intime, destin collectif et souffle poétique.
Son œuvre illustre ainsi ce que Pierre Nora (1989) appelait des « lieux de mémoire » littéraires, où la littérature devient l’archive sensible de ce que l’histoire officielle tend à effacer. Le poète s’y révèle médiateur entre le passé et le présent, entre la parole individuelle et la mémoire collective. Cet entretien permet d’appréhender une voix singulière de la littérature algérienne d’expression française, ancrée dans la complexité postcoloniale du pays. Il rappelle que l’écriture peut être à la fois une forme de résistance et une modalité de reconstruction, dans un pays encore traversé par les silences du passé et les tensions de la langue.
En filigrane, transparaît une double fidélité : à sa terre natale d’Aïn-Sefra et à une langue de l’Autre, celle du colonisateur, devenue matière poétique et critique. En assumant pleinement la complexité de son héritage linguistique et historique, Bencherif incarne une écriture du seuil : à la fois témoin et acteur, poète et historien, voix discrète mais persistante d’une Algérie qui refuse l’oubli.
Son projet, profondément humaniste, transcende les frontières nationales pour rejoindre des enjeux universels : mémoire, justice, exil, dignité humaine. Ce faisant, il nous rappelle que l’écrivain, loin d’être un simple narrateur du passé, est aussi un veilleur des silences, un artisan de sens dans un monde en quête de mémoire.
Ce témoignage d’auteur, inscrit dans une démarche scientifique, constitue une ressource précieuse pour toute réflexion sur les rapports entre langue, littérature et mémoire postcoloniale en Algérie. Il invite à reconsidérer la place des auteurs comme Ahmed Bencherif dans le patrimoine littéraire maghrébin, au-delà des circuits dominants de reconnaissance institutionnelle.
Propos recueillis par Ourida HEDDOUCHE
Lien de l’article : https ;//asjp.cerist.dz/en/article. 2705113
BIBLIOGRAPHIE
-Ouvrages d’Ahmed Bencherif
Bencherif, A. (2008). Marguerite. Tome 1. Publibook/Société des écrivains.
Bencherif, A. (2008). La grande ode. Publibook.
Bencherif, A. (2009). Marguerite. Tome 2. Édilivre.
Bencherif, A. (2010). Odyssée. Édilivre – Aparis.
Bencherif, A. (2013). Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué. Dar Rouh.
Bencherif, A. (2020). Gétuliya et le voyage de la mort. Dar Rouh.
Bencherif. A. (2015) (L’aube d’une révolution margueritte Algérie 26 avril de Christian Pheline) Regard ctritique
Bencherif, A. (2021). Le procès des insurgés de Margueritte Cour d’assises de Montpellier 1902-1903. Éditions l’Harmattan.
Bencherif, A. (2021). Margueritte revisitée, le 26 avril 1901. Tome 1 et 2, Almoutaqaf.
Bencherif.A. (2024) L’émergence du nationalisme algérien 1515-1953 tome I Edition sle Lys-bleu Paris.
Les Righa (Margueritte) Algérie tome I crime colonial
Les Righa (Margueritte)Algérie l’insurrection à paraitre prochainement
La résolution 2025 du 17 novembre 2025 du conseil de sécurité adopte le plan de paix du président des USA Donald Trump, lequel a été négocié sous sa direction par le HAMAS et le gouvernement d’Israël, qui avait abouti à un cessez-le-feu. le texte a été voté par 13 voix dont deux abstentions, soit la Russie et la Chine. Au-delà des motivations présentées pour les abstentions, c’est surtout montrer clairement aux USA que la Russie et la Chine désavouait le leadership américain.
Mais passons au vote de l’Algérie. Nos ennemis crient à l’inclinaison de la position algérienne qui acte désormais selon eux sa rupture avec la résistance palestinienne. J’ai lu une vidéo d’un Algérien, tellement effondré que j’ai été secoué. D’autres ont présenté des analyses superficielles non convaincantes.
Parlons tout d’abord de faits. L’Algérie membre non permanent coordonnatrice des pays arabes. Au moment des pourparlers, le HAMAS avait exhorté l’Algérie à continuer à défendre la cause palestinienne. Le Plan de paix a été soumis au représentant de la Palestine à l’ONU. L’Algérie avait coordonné les discussions sur ce plan avec les pays arabes et musulmans, lesquels ont tous approuvé la mouture finale, sur exhortation par l’Autorité Palestinienne meme.
Les voix hostiles à l’Algérie qui s’élèvent l’accusent, par son vote affirmatif, de vouloir démilitariser le HAMAS et faire le jeu des puissances occidentales. Des publications prêtées au HAMAS disent que le mouvement ne rendra pas ses armes. C’est vraiment curieux. En effet, en signant le plan de cessez-le-feu, le HAMAS avait accepté de se démilitariser et de sortir de la vie publique et politique à Gaza. Dans ce cas de figure qui est contre le cessez-le-feu ? Israël ne veut pas et veut annexer totalement Gaza. Il a les moyens pour faire durer le conflit et les bombardements massifs. Israël a été contraint par Donald Trump pour accepter le cessez-le-feu. L’Algérie devait voter pour ce plan de paix quelque peu amendé par ses propositions. Elle devait voter pour couper l’herbe sous les pieds de Natanyahou. Notre pays ne l’a pas fait par calculs politiques étroits. Comme, elle ne l’a pas fait pour ses propres intérêts en tant qu’Etat qui se veut pragmatique et rompre avec le soutien des causes justes comme l’ont avancé d’autres Algériens.
Les amendements algériens acceptés :
1. Mon pays a œuvré pour un engagement clair pour la création d’un Etat palestinien indépendant. Si des Etats européens ont reconnu l’Etat palestinien, comme la France, le Royaume Uni et d’autres, Israël et les USA en sont contre. La bataille de l’Algérie au Conseil de sécurité était très honorable et notre représentant permanent notre distingué Amar Bendjamma était très combatif. Finalement, les USA ont introduit une formule qui va vers cet objectif. L’amendement stipule : il parle d’un chemin vers l’autodétermination palestinienne et la création d’un Etat palestinien, une fois que l’Autorité Palestinienne aura fait les réformes et la reconstruction de Gaza aura progressé.
2. L’Algérie a insisté pour que le rôle de l’Autorité Palestinienne réformée dans la gouvernance de Gaza soit mentionné. La résolution mentionne que le Conseil de Paix travaille en vue d’une Autorité Palestinienne réformée.
3. L’Algérie a insisté que le cessez-le-feu ne soit pas lié aux étapes de désarmement du HAMAS et la libération des otages et le rendre plus contraignant à Israël.
En conclusion, mon Pays a réussi à réintroduire une référence à un horizon politique palestinien.
L’Algérie joue pleinement son rôle actif et combatif de membre non permanent du Conseil de Sécurité vis-à-vis de ses collègues permanents ou non avec respect et en défendant ses positions. Une chaine télévisée arabe a transmis la prise de parole de notre représentant permanent Amar Bendjamaa en anglais qu’elle a traduite en arabe. Mais cette chaine a faussement déclaré qu’il avait félicité le président Donald Trump. Cela est faux et archi-faux
Disons que l’Algérie n’a pas voté sous la pression américaine, mais par parvenir à la fin des combats et avoir un espoir politique pour la cause palestinienne, mais en deçà de ce qu’elle attendait. L’autre point qui n’est pas moindre arrêter l’exode des Gazaouis et permettre l’entrée de l’aide humanitaire et entamer la reconstruction de Gaza au plus tôt.
L’Algérie a loué le plan de paix de Trump, mais elle n’a pas félicité personnellement le président des USA.
Cela n’empêche pas que les USA ont exercé des pressions sur les membres du Conseil pour éviter un véto et assurer un vote massif en faveur du texte.
Sahara Occidental
Régime juridique du Sahara Occidental
Le territoire du Sahara Occidental était habité par des populations sahraouies de tout, lesquelles se distinguaient en tribus nomades chamelières, guerrières aussi, qui se déplaçaient d’un point à un autre à la recherche de nouveaux pâturages pour leurs troupeaux. Il a été colonisé en 1885 par l’Espagne, qui avait construit un premier port. En 1963, il a été classé à l’ONU, comme territoire non autonome par la commission de décolonisation. En 1975, l’Espagne le quittait de façon irresponsable, méconnaissant le droit international qui prédisposait qu’elle devait accompagner la décolonisation en mettant sur pied une représentation locale pour lui transférer les attributions du pouvoir sur le Sahara Occidental En effet, elle le partage en 1975 entre le Maroc et la Mauritanie, le Nord relevant du Maroc, le Sud, relevant de la Mauritanie. Le partage n’avait pas duré et renvie indéniablement à une alliance stratégique entre les deux Etats. Aussitôt, le Maroc annexa le Sud.
Cependant, le POLISARIO luttait pour son indépendance. En effet, ce mouvement était créé le 29 avril 1973 à Zouaret, officialisé par le texte fondateur le 10 !mai 1973 au Congrès des Sahraouis.
La Mauritanie se retira en 1979 du Sahara Occidental, laissant le Maroc, seule puissance occupante. La monarchie marocaine déclara clairement que ce territoire était une possession marocaine. Cependant, il n’avait fourni aucune preuve probante. Elle parle d’allégeance religieuse, Baaya, sans plus, qui ne constitue pas un élément organique à sa souveraineté. Il faut savoir que le pays du Maroc lui-même était administration selon deux modes de régime juridique :
-. BLED ELMEKHZEN. Ce régime était applicable aux populations fixes installées dans des cités urbaines : villes, villages, douars. Ces agglomérations étaient administrées par des représentants du sultan caïds qui collectaient l’impôt. L’impôt constitue le lien de sujétion entre les sujets et le pouvoir. Cela signifie que ces populations imposables sont inscrites sur des registres. La souveraineté s’exerce clairement dans ce cas de figure.
-. BEL ESSIBA. Ce régime est applicable aux territoires occupés par des populations nomades, qui se déplacent selon les fortunes du climat pour leurs troupeaux. Ces territoires sont sans maitre. C’est pour cette raison que les prétentions territoriales marocaines sont constamment réfutées par les instances internationales et les Etats qui s’y opposent et lui rappellent que l’allégeance religieuse ne signifient pas rattachement à sa souveraineté.
Le Droit international au 19ème siècle requérait à toute puissance, qui revendiquait la souveraineté sur un territoire, devait prouver un exercice continu et pacifique des fonctions étatiques. De plus, le Maroc n’avait pas repoussé la conquête de ce territoire par l’Espagne en 1885. Comme, il n’avait pas présenté de protestations. Donc, ce territoire du Sahara Occidental ne lui avait jamais appartenu. Il avait failli meme d’être annexé par l’Espagne en 1865 qui lui avait déclaré la guerre et avait débarqué une armée forte de 50.000 hommes, n’était-ce l’intervention énergique de la Grande-Bretagne qui contrecarrait l’influence de l’Espagne.
La carte d’état-major établi en 1936 par le Résident général au Maroc délimite bien la frontière entre ce pays et le Sahara Occidental, sous l’occupation de l’Espagne qui avait conclu des traités avec les tribus et sahraouies et des puissances internationales.
Donc, nous sommes en présence d’un mythe politique entretenu pendant cinquante ans par le Maroc et qui se heurte au Droit international et au principe juridique à l’autodétermination du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Ahmed Bencherif écrivain chercheur
Paix de Steve Witkof, Algérie-Maroc.
Ahmed Bencherif écrivain chercheur
Steve Witcoff a fait une déclaration sur la chaine CBS, selon laquelle il travaille sur un plan de paix entre l’Algérie et le Maroc, applicable dans un délai de 60 jours, à son avis. Jatred Kochner assistait à l’interview. Les deux hommes sont les artisans des accords d’Abraham en 2020, sous le premier mandat de Donald Trump, qui stipulaient la normalisation avec Israël et des relations stratégiques. Plusieurs pays arabes y ont souscrit. Le Maroc faisait partie de cette nouvelle alliance. Trump reconnaissait ‘en contrepartie’ la marocanité du Sahara Occidental.
Steve Wikoff et Jared Koochner, gendre du président Trump ne font pas partie de l’administration américaine. Ils agissent en qualité de personnalités privées, envoyés spéciaux du président américain. Ce sont des Américains juifs. Ont-ils agi de leur propre chef ou sur directive de Trump ? La question reste posée.
Il existe de sérieuses motivations pour cette PAX AMERICANA, tant les Américains sont habitués à imposer des paix sous la menace de sanctions ou d’agressions. L’une tient à la psychologie de Trump, l’autre est géostratégique et tient à l’accroissement de la communauté juive et de son influence au Maroc.
-. Trump, qui jalouse foncièrement l’ex Président Obama pour avoir exercé deux mandats consécutifs et surtout d’avoir obtenu le Prix Nobel de la Paix, s’est présenté comme un faiseur de paix international. Son défi était mettre fin à la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Il a échoué face à Poutine. Pendant ce temps, il laissait une guerre atroce faire des ravages et des massacres sur Gaza, par son protégé Israël. Pour faire cesser le feu, le Conseil de sécurité onusien a plusieurs fois adopté des résolutions à la majorité et la dernière quasiment à l’unanimité qui a n’a pas abouti suite au véto des USA.
-. La guerre d’Israël sur Gaza a généré une émigration juive très significative. Des centaines de Juifs marocains, qui avaient é:migré en Israël, étaient revenus au Maroc et avaient récupéré leurs biens immobiliers et les pouvoirs publics marocains ont chassé les propriétaires, détendeurs de titres de propriétés. Les Juifs déclarent toute honte bue que le Maroc est leur second pays. L’Etat d’Israel renforce sa présence dans ce pays par la construction de bases militaires et de constructions d’usines d’armement. Donc, le Maroc est devenu une colonie israélite.
Revenons aux motivations de la paix prônée par Steve Witcoff. L’initiative s’inscrit dans la poursuite du plan des Accords d’Abraham de Trump, c’est-à-dire la normalisation avec Israël. Moassad Boolos, premier conseiller de Trump pour le Moyen Orient a fait escale à Alger dans son périple et a rencontré le Président Tebboune, à qui il avait demandé au nom de Trump de normaliser avec Israël. Le Président Tebboune a réitéré la position de l’Algérie : « l’Algérie n’a pas de problème existentiel avec Israel. Cela sera fait le jour où l’Etat palestinien sera instauré avec tous ses attributs, avec capitale Jérusalem Est et les frontières de 1967.
Donc, un nouvel échec pour Trump et son conseiller spécial. C’est ainsi que nous pouvons mieux voir l’implication de Witcoff pour faire la paix entre l’Algérie et le Maroc. L’expression est bien choisie pour donner de la crédibilité à son plan, au lieu de parler de normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays. Dans le second cas, les parties ne sont pas liées par un engagement. Dans le premier, c’est compliqué et c’est grave. Refuser un plan de paix, c’est rester belligérant et s’exposer à des sanctions :
-. Sur le plan économique. Les échanges commerciaux entre l’Algérie et les Etats-Unis d’Amérique sont quasiment insignifiants en comparaison avec d’autres partenaires. Ils ont atteint 3,5 milliards de dollars. L’essentiel de nos exportations et de nos importations sont entretenues avec d’autres partenaires historiques : la Russie, la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Brésil..
-. des opérations militaires contre l’Algérie ? Mais est-ce que c’est possible ? Trump n’irait pas à déclencher la guerre, alors qu’il se présente comme un homme de paix, avons-nous dit. Et si malgré tout et poussé par les alliés du Maroc, il adopterait cette voie, le Conseil de sécurité onusien s’y opposerait. Mais l’Algérie est aussi une puissance régionale le drame de la guerre sera partagé entre les parties du conflit et il se produirait un embrasement régional que le Conseil de Sécurité onusien lui-même ne pourrait maitriser.
Le plan est diabolique et sa conception a été élargie à d’autres parties, alliées au Maroc qui réitère sans cesse la demande d’ouverture des frontières, tant ses difficultés économiques et financières sont aux voyants rouges, hormis le volet social, traumatisé par la pauvreté et l’absence des services publics les plus urgents. L’Algérie ignore totalement cette main royale tendue à chaque discours.
Jusqu’ici, aucun contact n’a été fait par Witkoff avec les hautes autorités algériennes qui n’ont fait aucune déclaration pour faire connaitre leur position. Ce n’est pas un silence qui est observé. Mais, elles ne vont pas donner de réponse à des propos dits loin des canaux officiels. C’est-à-dire, aucun diplomate américain ou l’ambassadeur américain à Alger n’ont fait une pareille demande à la chancellerie algérienne.
Alors, pourquoi ce cafouillage ? C’est probablement l’initiative personnelle de Witkoff et qui n’est pas partagé par l’administration américaine, Département d’Etat, Pentagone, Maison Blanche, qui doivent veiller aux intérêts supérieurs américains. Les relations bilatérales se sont nettement améliorées. Il y a de gros investissements dans les hydrocarbures par les multinationales américaines et il y a aussi, et c’est très important, un protocole de collaboration sécuritaire au Sahel. Il y a aussi l’Etat profond américain et le Congres dont plusieurs voix priorisent les intérêts américains sur ceux d’Israël, mise à l’index par une grande majorité des Américains.
Il y a une autre dynamique dans cette situation : le peuple algérien dans son ensemble est contre l’ouverture des frontières avec le Maroc. Le Gouvernement algérien aussi. En définitive, l’administration américaine jugera que ce plan ne pourra pas être mis en place sans de grandes dérives et elle y renoncera.
Ahmed Bencherif
L’émergence du nationalisme algérien
1515-1953
Tome I
Synopsis
Alger est une ville côtière, pluvieuse et tempérée, de fondation antique, enserrée par un ensemble de petits ilots dont elle porte le nom en grec « ICOSIUM », baptisée de même par la conquête « ELDJAZAIER ». C’est une fondation phénicienne, puis romaine. Ces récifs l’empêchent longtemps d’avoir une baie protégée par les tempêtes et donc de jouer un rôle historique. De ce fait, elle est gérée par une municipalité et en cas de danger, elle est défendue par les princes arabes de la Mitidja.
Au début du 16° siècle, elle est bouleversée par la reconquête hispanique des Rois Catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille qui l’occupent. Le prince arabe Ben Thami n’est pas en mesure de la défendre. Il engage les frères Barberousse à la libérer. Ces sauveteurs musulmans grecs arment quelques navires et engagent 1.200 Turcs et débarquent à Alger qu’ils libèrent du joug hispanique. Kheirdine, le frère cadet, démolit le Penon dont il récupère les blocs de pierre avec lesquels il comble l’eau existante entre les récifs et construit ainsi une jetée. Il construit une citadelle avec des centaines de bouches à feu. Ce chef énergique propose au sultan ottoman Souleiman d’être son vassal et il reçoit une importante flotte avec laquelle il croise sur mer. Les rois et les deys successifs font d’elle une redoutable régence crainte par les puissantes nations avec lesquelles elle échange des consuls. Ils libèrent Mers Elkébir, Oran, Alger, Bougie. La Régence arrache son autonomie au début du 16°siècle.
Les rois et les deys successifs réalisent l’unité territoriale du Kef à la frontière tunisienne à la Moulouya à la frontière marocaine de la mer au Nord au Sahara au Sud. Ils luttent contre les expéditions de l’Espagne chrétienne pour conquérir l’Afrique-du-Nord qu’ils battent définitivement et refoulent. Ils triomphent aussi des rois du Maroc qui mènent longtemps des guerres expansionnistes, libèrent Bougie du joug tunisien.
La Régence est une république militaire dont le dey président est élu par un conseil militaire pour trois ans. Elle s’appuie sur les puissantes et riches tribus guerrières pour assurer l’ordre, lever l’impôt et répondre à la mobilisation en temps de guerre. Son gouvernement s’occupe de l’administration des populations. Il gère le judiciaire, la marine, l’armée, l’administration, prend en charge les orphelins, déclare la paix et la guerre, ratifie les traités internationaux. Son armée est estimée à 12.000 hommes en temps de guerre et à 3.200 en temps de paix. La Régence est démembrée en trois provinces, dotée chacune d’une garnison et commandée par un bey nommé par le souverain. Elle s’appuie également sur les marabouts. Elle est l’alliée de l’Empire ottoman qu’elle soutient avec sa flotte pendant ses guerres navales.
La marine constitue la force de cette république militaire dont la puissance est reconnue par toutes les autres puissances. Ce chiffre augmente ou régresse selon les gains ou les pertes que ses guerres de course mènent d’une année à une autre. Ses chantiers navals sont basés à Alger. Ils transforment le bois produit dans les forêts de Bougie ou importé d’Europe, principalement des pays scandinaves. Jusqu’au dix-septième siècle, ses marins étaient des Maures, des Andalous, des Biskri, quelques renégats. Sa flotte compte jusqu’à quarante navires, dotés chacun de quarante canons. Comme eux seuls procurent les recettes pour le bon fonctionnement de l’Etat, ils jouissent de privilèges certains dont ils sont jaloux. Eux-mêmes d’ailleurs s’enrichissent. Ils jouent un rôle prépondérant au niveau du conseil militaire. Mais, ils font aussi des jaloux dont les janissaires. Ceux-ci sont tentés par ces opportunités de richesse s’imposent et parviennent à faire partie de la flotte, en tant que soldats. C’est l’armée qui devient prépondérante. Cette milice s’affranchit en 1620 de l’autorité du palais ottoman. Elle possède des garnisons dans les villes côtières et de l’intérieur du pays.
La course fait la gloire et la richesse d’Alger. Son port ne connait pas de repos. Les navires vont en mer, croisent et reviennent chargés de richesses ou d’esclaves qui coûtent une considérable rançon. Les Algériens ne sont pas les seuls à pratiquer ce trafic. Les autres nations le font, arment des navires et louent les services des capitaines. Cependant, la course dans ALDJAZAIR remonte avant la venue des Turcs, à la première moitié du XV° siècle à partir des ports de Honeine et d’Oran dont les marins par vengeance font des raids sur les côtes de l’Espagne qui chassent les Andalous dont beaucoup meurent noyés en mer. Cette situation dramatique amène le pacha Kheirdiene à sauver 70.000 Andalous et à les ramener dans la Régence.
Pendant trois siècles, la Régence dicte ses lois aux petites nations qui sont obligées de lui verser un tribut pour acheter la paix et mettre en sécurité leurs vaisseaux marchands. C’est le cas avec les USA jusqu’en 1808. Ses corsaires sillonnent la Méditerranée et naviguent même sur la Manche pour inquiéter les côtes anglaises. Elle traite d’égal à égal avec les grandes puissances, telles l’Angleterre et la France. Dans le dernier quart du dix-huitième, les deys sont au fait de leur puissance et mènent une politique extérieure dure. Ils ne se rendent pas compte que l’Europe change, fait des échanges commerciaux avec de lointains pays, posent les jalons de l’industrialisation, se développent, s’émancipent et veulent libéraliser le commerce international. Alors, il est impérieux pour les Etats d’Europe et des Etats-Unis d’Amérique d’affaiblir ou de neutraliser cette régence qui représente désormais une menace directe pour leur commerce. L’esclavage et la piraterie s’avèrent comme des crimes à condamner et à bannir.
Pendant une longue période, la Régence entretient de bonnes relations avec la France à quelques épisodes conflictuels prêts, dont l’Angleterre est souvent l’instigatrice à propos de concessions côtières, ou de privilèges. Une étroite amitié lie les deux Etats que ni l’un ni l’autre ne la laisse ternir. La négociation intervient promptement et règle les différends qui surgissent. Les deux parties procèdent de la meilleure souplesse possible pour préserver la paix.
A l’avènement du général Bonaparte, la situation se complique. Le 24 mai 1804, il s’empare du pouvoir. Ce grand conquérant songe dès 1802 à monter une expédition contre Alger. Cependant, des affaires de politique interne, le risque d’essuyer un désastre sur les remparts d’Alger et enfin une question de morale qui s’attache à cette amitié franco-algérienne profonde et vieille de trois siècles. Cela ne l’empêche pas de missionner en 1808 le commandant Boutin à Alger pour y étudier les conditions de débarquement. Cet officier- espion élabore un mémoire appuyé sur des données militaires et des cartes et le transmet au ministère de la Guerre. Cependant, Alger n’est pas piètrement défendu. Sa flotte comprend 20 navires, 60 chaloupes et 2 galiotes le tout pour une batterie de 376 canons, sans compter ceux des fortifications. Elle mérite sa légende d’invincibilité.
Bonaparte se détourne de son projet, au moins conjoncturellement. Les guerres qu’il mène en Europe lui sont fatales. Il perd des territoires français et Il abdique. Louis XVIII est proclamé roi de France. Le nouveau souverain charge son consul général Dubois-Thainville pour négocier la reconduction des anciens traités avec la Régence d’Alger. Ce diplomate obtient satisfaction et le roi nomme Deval consul général auprès de l’Etat algérien. La paix revient entre les deux nations, l’une et l’autre sont affaiblies.
Cependant, la Régence continue d’inquiéter de mener les raids et d’attaquer les navires des autres puissances. Elle représente un danger avéré pour le commerce international qui se tourne vers la libéralisation des échanges très fructueux. Elle ne suit pas le modèle de gouvernance maritime et la gestion du commerce international qui sont des choix incontournables. Sa flotte se trouve en guerre quasiment permanente au cours des trente premières années du dix-neuvième siècle. Le déclin de son invincibilité est alors amorcé.
-. Les Etats-Unis d’Amérique
Le dernier raid contre la flotte des USA remonte à 1793. Les corsaires algériens font une deuxième prise, qui est considérable : 11 navires et 110 marins captifs sont ramenés à Alger. Le dey demanda une rançon de 2.200.000 dollars et 2 frégates de 36 canons pour une paix de 100 ans. Le Congrès américain décline la demande et crée sa marine composée de 4 frégates de 40 à 36 canons. Des négociations sont engagées avec Alger et un traité de paix est conclu le 5 septembre 1795, au terme duquel les USA s’engagent à payer au gouvernement algérien 12.000 pièces d’or. Cependant, une autre exigence du gouvernement algérien conduit à la guerre en mai 1815. Sa division capture une frégate et un brick algériens. Puis elle parut devant Alger dont les croiseurs étaient en mer. Un traité de paix fut signé le 31 juin de la même année. Le paiement du tribut fut annulé, d’autant qu’il n’existe pas de captifs américains dans les bagnes algériens.
-. Les bombardements d’Alger le 27 aout 1816
Une expédition est lancée contre Alger en aout 1816 par les flottes anglo-hollandaises. La bataille est furieuse et violente. Elle dure plusieurs heures. Les bombardements font de grands dégâts : des immeubles effondrés, des centaines de morts, des navires détruits. Ce fut un coup dur pour la flotte algérienne et son prestige s’en trouve terni.
-. Les bombardements d’Alger en 1824
Une division anglaise, sous le commandement de l’amiral Neal, revient en février 1824. Elle est composée de 22 navires qui sont rangés en bataille. Les navires algériens sortent bravement à leur rencontre. C’est une vraie bataille navale. La ville ne subit aucun dommage. L’amiral échoue à obtenir l’abandon de l’esclavage décidé par le Congrès d’Aix-la-Chapelle du 18 novembre 1818. Sa division fait demi-tour, signe évident de la victoire des Algériens.
-. L’aggravation des relations franco-algériennes
Une vieille créance de livraison de céréales du juif algérien Bacri reste impayée par la France dont l’insolvabilité est manifeste, malgré les réclamations du dey Huceine. Elle est vieille de quelques années. Le souverain algérien convoque le consul Deval et lui signifie ses protestations. L’entrevue vire très vite à la colère et le dey donne un coup d’éventail au sieur Deval. Cet affront est à l’origine d’une crise grave. Le gouvernement français exige des excuses qui ne sont pas présentées. Le roi et le parlement durcissent leur position et prennent des sanctions. La marine française fait un blocus d’Alger qui commence le 26 juin 1827 et reste trois ans sans aucun impact sur la navigation algérienne et sur le dey lui-même. Il coûte sept millions de francs par an, outre plusieurs morts aux combats ou par les maladies. Le capitaine Collet y perdit lui-même la vie, sous l’épuisement limite. Au mois de juin 1829, la France propose de nouvelles concessions : la mise en liberté des captifs, l’envoi d’un ambassadeur à Paris, la signature d’un armistice. Le dey Houcein reste cependant campé sur ses positions. Il déclare au commandant de l’escadre qui est en audience que son Etat ne craint pas une agression française.
De l’échec du blocus germa l’idée de la guerre qui trouve un partisan farouche en la personne du député de Marseille dont la ville subit un arrêt des échanges commerciaux avec Alger pendant toute cette période de blocus. Le roi, le gouvernement et les Chambres approuvent de faire la guerre à l’Algérie. Le gouvernement Polignac, qui succède à celui de M. de Martignac mène une politique plus rigoureuse que celle suivie jusqu’alors. Si le principe des sanctions contre Alger est retenu avec force par le roi, le gouvernement, les Chambres, l’opinion publique, l’idée de la guerre se perd dans des conjectures. Le Président du Conseil instruit l’ambassadeur à Constantinople, le général de Guilleminot, à solliciter du sultan ottoman Mahmoud de faire pression sur le dey Houcine et le ramener à réparer ses torts et à présenter ses excuses. Cette démarche est motivée comme suit : La France croit que la Turquie devra intervenir aux côtés d’Alger en cas de guerre. Quant à la Turquie, elle ne croit pas au succès des Français dans leur expédition contre Alger. La France recourt à une autre option inexplicable dans sa conception que dans sa concrétisation : le Président du Conseil sollicite le pacha d’Egypte, Mehemet Ali, pour châtier Alger. Celui-ci voit une opportunité pour annexer l’Algérie, un rêve millénaire des Pharaons. Des négociations sont menées entre la France et l’Egypte. Cette dernière lève très haut le paiement de cette guerre par procuration qu’elle exige de mener sous son propre pavillon. L’ambassadeur, le général de Guilleminot, informe les puissances d’Europe. L’Angleterre s’y oppose. Finalement, le gouvernement français laisse tomber cette option. Il prend la décision de mener une expédition contre Alger le 31 janvier 1830. Le roi, le président du Conseil et les Chambres se rendent compte que l’expédition par mer comporte d’énormes difficultés. De Plus, le débarquement des troupes est quasiment impossible.
L’expédition est décidée dont le roi Charles X fait l’annonce aux Chambres le 2 mars 1830. Sont en charge des préparatifs le !ministre de la Marine, le baron d’Haussez et le ministre de la Guerre, le général en chef de Bourmont. Le mémoire du commandant Boutin est exhumé. Le commandant de l’escadre Collet, en charge du blocus, communique ses observations sur l’état des défenses d’Alger. En moins de 20 jours, une gigantesque flotte est réunie en Provence. Elle est composée 675 navires dont 104 de guerre. L’armée est composée de 37.551 hommes et 4.008 chevaux, le parc de siège étant de 82 pièces de gros calibre et 9 mortiers. Cette force est répartie en trois divisions : la première sous les ordres du Berthezène, la deuxième, sous le commandement du lieutenant-général, comte de Loverdo, la troisième, sous les ordres du lieutenant-général comte duc Des Cars.
Les préparatifs français dépassent de loin ceux du dey Houcein en efficacité, en stratégie, en logistique, en organisation et en état d’esprit des hommes. L’ordre de mobilisation donné par le souverain algérien n’est pas suivi par tous ses lieutenants. Le bey Hassan le décline et sa participation résulte du hasard : son caïd Borsali se trouve à Alger pendant l’agression française pour remettre les masses d’impôt recouvré et le tribut d’allégeance au dey. Les contingents sont appelés en retard. Des milliers d’Arabes et de Kabyles ne sont pas pourvus en nourriture et dotés d’armes et de poudre. Le général Ibrahim, ministre de la guerre, brille par son incompétence avérée et son manque de bravoure. La milice de 12000 hommes, qui n’a pas fait de manœuvres depuis trois ans, se trouve en mauvaise forme, presque en villégiature. Elle n’est pas motivée depuis l’exécution du général Yahia en 1825, accusé faussement de complot contre le dey. Le service de renseignement algérien n’est pas actif et manque cruellement d’intelligence. Il ne connait pas le site de débarquement des troupes françaises à sidi FreIdJ. L’armée algérienne en est stupéfaite, quand elle parvient à le savoir.
L’issue de la confrontation est prévisible. Elle commence le 14 juin et dure seulement vingt jours. La victoire est pour les Français. Elle est totale, sans le moindre quartier ni une modeste concession du gagnant. Le cinq juillet suivant, le dey Houcein capitule, ouvre les portes d’Alger. Le général de Bourmont prend possession de la ville. Le souverain vaincu est autorisé à rentrer en Turquie avec sa famille et en emportant sa fortune estimée à quatre millions de francs français. La milice est dissoute et des centaines de soldats rallient l’armée française, signant ainsi un comportement de mercenaires. D’autres en centaines se sont fondus parmi le peuple, d’autres partent pour la Turquie.
Sur cette guerre dramatique, le roman national algérien se profile. Les Algériens, Arabes et Kabyles, prennent leur destin en main. Les chefs de tribus et les marabouts tiennent un congrès le 23 juillet à Temenfous et décident de mener la résistance contre le conquérant français. Ils mènent une bataille farouche dans la plaine de la Mitidja. Cette résistance certes héroïque n’est pas organisée et s’essouffle rapidement. L’occupation des troupes françaises s’étend ensuite à Bône et à Guelma, puis à Oran, le 31 janvier 1831. Le bey Hassan ne résiste pas. Il proclame sa vassalité et se met sous la protection de l’armée conquérante. Une grande partie de la population déserte la ville.
Puis, c’est l’espoir ! C’est le renouveau. Les chefs de tribu et les cheikhs confrériques décident de désigner un chef énergique, écouté et obéi, à la tête de la résistance qui s’annonce rude et longue. Ils proposent à Mahiedine d’être leur « sultan ». Il refuse en raison de son âge avancé. Son fils Abdelkader est tout indiqué. Le 21 novembre 1832, il est investi de cette fonction. Les trois puissantes et richissimes tribus lui font allégeance. Il insiste sur le caractère national de la résistance composée d’Arabes et de Kabyles, par opposition aux Turcs dont il montre le caractère inique dans leur occupation de trois siècles. Bientôt, il s’impose comme chef incontournable et triomphe de ses compétiteurs qui commandent la province d’Oran dont la capitale historique Tlemcen aux mains du neveu du roi du Maroc, sur demande des notables de la ville.
Abdelkader crée une armée régulière de 1.200 cavaliers. Il fait le siège d’Oran dont il réduit la division française à la famine, interdit aux tribus de commercer avec elle, soumet d’autres à son commandement. Trois généraux se succèdent entre 1832-1832 et ne parviennent pas à sortir des murs de la ville. Le général Desmichels est nommé à son tour. Il tente une sortie et razzie une tribu pour approvisionner ses 12.000 soldats en blé, viande et autres articles. Par la mer aucun produit n’arrive pas avant trois mois. Par la terre, le danger comble les routes escarpées. Le général reste prisonnier dans sa garnison. Sa situation est désespérée. Il conclut un traité de paix, dit le « traité Desmichels » avec Abdelkader, qui s’est doté du titre d’émir. Il envoie le document à son gouvernement et loue ses hauts faits de guerre dans la province qu’il qualifie de « la plus belliqueuse ».
Une grande victoire de l’émir. Son autorité est reconnue par l’Etat français dans toute la province. En revanche, il ne reconnait pas la souveraineté de la France. Il peut étendre son royaume sur tout le pays. Il étendit son royaume à Meliana et Médéa dont il nomma les Khalifa (lieutenants). Le gouverneur général, le général Drouet d’Erlon, lui fit de vives protestations. L’émir lui envoya une copie du traité Desmichels en arabe signé par lui-même et il lui rappelle qu’il est dans son droit. Le gouverneur en prend connaissance pour la première fois. C’est le document authentique que le général Desmichels ne crut pas bon de l’expédier à ses supérieurs. Celui-ci fut démis de ses fonctions et remplacé en février 1835 par le général Trézel, avec mission secrète de violer le traité et amener l’émir à accepter les modifications qu’il espère. Le nouveau commandant de la division s’y conforme. Il razzie la tribu Hachem dans les environs d’Oran. C’est la guerre qui est déclenchée.
La bataille de la Tafna a lieu le 26 juin 1835. Le général Trézel sort avec 5.000 fantassins, un régiment de chasseurs d’Afrique (cavalerie), des ambulances, tandis que l’émir déploie 2.000 cavaliers et 800 fantassins. C’est un désastre militaire français qui fait une terrible onde de choc en France. Le gouvernement, les Chambres et l’opinion publique réclament la vengeance. Cette défaite est vengée par l’expédition de Mascara exécutée par une colonne de 12.000 hommes sous le commandement du nouveau gouverneur général, le maréchal Clauzel. Cependant, ce haut fait d’armes de l’émir conduit à la signature du traité de la Tafna, signé le 30 mai 1837, qui lui reconnait la souveraineté sur les deux tiers du territoire algérien, sauf quelques villes côtières. Cette convention exclut les Ottomans des pourparlers et ne les mentionne pas. Elle fut négociée entre le général Bugeaud, venu conclure un traité de paix. Cette officier libéra la colonne de plus de 3.000 soldats du général d’Arlanges à l’embouchure de la Tafna, approvisionna la garnison de Tlemcen, triompha de l’émir à la bataille de la Sikkak. La deuxième expédition de Constantine est heureuse pour les Français qui battent hadj Ahmed bey qui en est chassé. Celui-ci reconstitue une force et s’empare de Biskra qui est aux mains de Farah, un vassal de la France. L’émir vient le chasser et installe un de ses lieutenants. Donc, l’autorité turque n’existe plus et la résistance est authentiquement algérienne. L’émir réussit la création de l’Etat algérien moderne.
Les difficultés d’interprétation du traité surgissent essentiellement dues : à la représentation consulaire de l’émir auprès du gouvernement général et au manque de précision d’un territoire enclavé entre les villes d’Alger et de Constantine, lequel est une possession de l’émir. Le duc d’Orléans traverse cette portion en faisant une excursion de Constantine à Alger. Il viole ainsi le traité. C’est la guerre 1839-1847. Le général Bugeaud revient. Il est nommé gouverneur général. C’est la guerre de conquête qui commence vraiment à un moment où les tribus sont éprouvées par le poids de la résistance. Il ramène avec lui des régiments entiers en renfort. Le total des troupes est alors de 106.000 soldats en 1842. Il fait brûler les moissons pour soumettre les tribus, fait couper les oliviers. La guerre qu’il mène est inhumaine. Il s’empare de la smala de l’émir, cette ville manufacturière immense et capitale de l’empire d’Abdelkader. L’émir parvient à triompher de Bugeaud dans deux batailles dont celle de sidi Brahim en 1845. Ses zones de repli lui sont fermées, le Désert ou les Hauts-plateaux et le Maroc. Il est déclaré hors-la-loi et combattu au Maroc et en Algérie par les armées respectives.
Les forces de l’émir sont épuisées, l’impôt ne rentre plus, les tribus, elles aussi affaiblies et appauvries, le délaissent l’une après l’autre. Sa petite armée subit les assauts de l’ennemi, les places fortes sont occupées, les villes de l’intérieur sont soumises. Le trafic des armes est arrêté. Il se réfugie au Maroc avec sa petite Deira ( petit douar). Mais il est traqué par le roi du Maroc et le pousse à entrer en Algérie où la colonne du général La Moricière l’attend sur le pied de guerre. Il dispose de trois options. Il choisit de négocier sa reddition le 23 décembre 1847. Après deux années de répit, le peuple se soulève de nouveau dans un cycle d’insurrections.
La fin de la lutte de l’émir Abdelkader ne signifie pas la soumission du peuple algérien. Les espoirs des généraux français pour voir la tranquillité régner dans le pays sont vains. La résistance armée reprend deux ans après pour finir en 1901 avec la même hargne, la même volonté pour rétablir la liberté de la patrie, évidemment sous l’obédience de l’islam, comme référent identitaire. La guerre sainte englobe également la défense du sol, soit de la patrie. La société est globalement tribale sociologiquement. Ce caractère persiste toujours après la lutte d’Abdelkader, la tribu détient tous les attributs du pouvoir de l’autonomie. Ce handicap limite l’impact des insurrections et leur donne une dimension locale malgré les ambitions nationales de leurs chefs. Il convient d’ajouter que ce caractère est dominant avec l’occupation des Turcs dont la société elle-même est fortement tribale, sauf que dans l’empire ottoman la tribu est obéissante au souverain.
Ces insurrections s’essoufflent rapidement, soit que l’argent ne rentre pas, soit que des tribus font défection. Elles demeurent circonscrites dans la dimension locale. L’achat des armes reste un souci permanent qu’elles ne parviennent pas à solutionner.
-. Bou Baghla, ce chérif de l’Ouest, entraine en 1849 la Kabylie dans une lutte de presque cinq années. Son insurrection s’illustre par l’élément féminin qui s’impose dans une guerre essentiellement masculine. Lalla Fatma Nsoumer, fille de famille maraboutique, facilite la mobilisation quasi générale de la population de cette région chère à l’Algérie.
-. Les Ouled Sidi Cheikh ne sont pas loin d’embrasser toute l’Algérie en 1864, à propos du sénatus-consulte qui privatise la propriété tribale Arch.
-. El Mokrani, richissime bachagha, refuse de collaborer avec le gouvernement civil en 1870, nouvellement instauré par la loi qui a définitivement dissout le régime militaire. Il patronne la guerre de 1871 qui elle aussi reste active principalement en Kabylie orientale et des poches au centre du pays.
-. L’insurrection de Bou Amama embrase en 1881-1883 l’immense territoire des Hauts-Plateaux, puis sa portée géographique se réduit.
-. L’insurrection de Margueritte en 1901 voit pour la première fois des Algériens, de surcroit des insurgés, jugés en Métropole avec toutes les garanties de défense de la loi.
Les Algériens devaient explorer d’autres moyens de lutte pour accéder à l’indépendance, autre que la violence. Dans les mois consécutifs du 14 juin 1830, l’émigration religieuse commence d’abord isolée à quelques grandes familles riches et des cités réputées capitales de l’islam. Elle s’étend à partir de 1907 de façon phénoménale au Sud-ouest, à Tlemcen, Mascara, la Kabylie. Elle est massive à partir de 1911. Les pays de destination sont la Syrie, l’Anatolie, la Palestine, l’Egypte, la péninsule arabique. Pour cette même année, 800 habitants de Tlemcen partent pour l’exil. Le phénomène est terrible pour cette ancienne capitale médiévale du Maghreb central : 1.200 familles se réfugient au Proche-Orient. Cette émigration atteint un chiffre ahurissant de 70.000 émigrés. La raison réside dans le fait que ces habitants ne peuvent pas vivre sous obédience chrétienne, qualifiée d’impie.
Ce mouvement, qui est soutenu par l’émigration sociale des travailleurs algériens commence en France. Sur la période 1900-1910, ils sont 10.000 travailleurs émigrés algériens. Ce chiffre est augmenté de 3.000 en 1912. Le phénomène s’accentue à la fin des lendemains de la Première Guerre mondiale. Ces travailleurs, quêteurs d’emploi, sont en contact avec la CGT et le parti communiste. Les anarchistes français les éduquent sur les luttes sociales. Le congrès communiste en 1924 à Lyon s’intéresse à cette masse laborieuse. Il invite les travailleurs algériens à adhérer au Parti et au syndicat. Il adopte des résolutions audacieuses, dont la suppression du code des indigènes et le suffrage universel pour tous les indigènes. Les Algériens sont à la bonne école. Ils assimilent vite et l’Etoile nord-africaine voit le jour en 1926, constituée par les Algériens, les Marocains et les Tunisiens. Ces derniers se retirent en 1929 et Messali Hadj prend les destinées de cette association. Ce parti compte déjà 3.500 militants.
Messali Hadj déploie une grande énergie pour faire de ce parti un mouvement indépendantiste. Avec les membres de la direction, il élabore la charte politique, rappelle la longue histoire de la nation algérienne à tous ces négateurs. La police met les militants sous la surveillance étroite. L’Etoile-nord-africaine reste active cependant dans l’Hexagone. Cependant, elle crée 43 sections en Algérie, dont l’une, à Tlemcen et c’est la levée des boucliers. Les colons la fustigent, puis ils la combattent. La police exerce sur ses cadres une étroite surveillance. Puis, elle est dissoute le 27 janvier 1937 par les autorités françaises. La lutte continua pourtant sous d’autres formes avec un programme franchement nationaliste pour la construction d’un Etat souverain, sous la forme d’une république pour tous, sans discrimination ethnique ou religieuse. L’exclusion des Français qui veulent rester en Algérie est bannie.
Puis, vient la création du parti du peuple algérien le 11 mars 1937 dont les statuts sont déposés à la Préfecture de Nantes le même jour. La direction est composée. Messali Hadj en est le président. Messal Hadj rentre en Algérie où la bataille politique est dominée par les élus musulmans, le Congrès musulman et le parti communiste dont les revendications ne sont pas indépendantistes. Il structure rapidement le nouveau parti, crée 80 sections dont 14 à Alger, 6 à Tlemcen, 4 à Constantine. Cependant, l’arrestation de militants du PPA l’amena à adopter des formes clandestines d’organisation.
La direction du PPA se heurte en Algérie à un discours politique qui va à contre-courant du nationalisme algérien : la naturalisation domine l’actualité, le maraboutisme véhicule des idées superstitions, des adulations pour les saints. C’est le temps du réveil du Panislamisme et Cheikh Ben Badis s’en abreuve. Il mène une campagne contre le charlatanisme, diffuse la langue arabe, crée l’association des Oulémas et ses structures organisationnelles. Ferhat Abbès crée lui aussi son manifeste. Des déclarations assimilationnistes fusent çà et là pour dire que « s’il y a un nationalisme, il ne peut être que français ». Ferhat Abbès ne sort pas de cette politique coloniale savamment conçue et entretenue.
Le PPA demeure actif et vigilant. Il crée des sections dans l’Algérie profonde, principalement à Ain-sefra, ancienne capitale des Territoires du Sud. Sa base militante est populaire, composée d’agriculteurs, de petits commerçants, de dockers, d’ouvriers, de cheminots, d’employés de bureau. Sa base militante s’élargit sans cesse. Elle atteint en juillet 1938 1.426 adhérents en Métropole et 1057 dans la colonie. Le PPA réussit à porter le combat politique en Algérie. Il domine l’actualité. Mais, il est dérange trop l’administration coloniale. Sa direction pressent qu’à l’approche de la guerre, sa dissolution interviendra. Certains membres prennent contact avec des Allemands pour se procurer des armes. La guerre éclate et le PPA en subit durement l’effet du gouvernement de Vichy.
La Deuxième Guerre mondiale éclate. Les empires coloniaux en subissent les contrecoups. Les Allemands triomphent et annexent des territoires. C’est le temps de la mobilisation des Français musulmans pour la guerre. C’est le temps de la fraternité hypocrite pour sauver la patrie. La propagande officielle est à pied d’œuvre inlassablement. L’appel est entendu favorablement et promptement. 134.000 Français musulmans sont recrutés. Ces chiffres se rapportent au mois de novembre 1944. Un chiffre incroyable qui s’explique par l’engouement de la guerre. Une rumeur officielle circule et dit que la contrepartie du sang des musulmans est leur indépendance. En tous les cas, ils sont sur tous les fronts avec leur bravoure légendaire même après la capitulation de la France. Des milliers y sont morts, blessés ou handicapés à vie. Les témoignages oraux nous rapportent que c’est l’enfer.
Les Allemands occupent la France qui capitule. Le maréchal Pétain, autoproclamé chef de l’Etat collabore avec les nazis. Ils exigent que les élites musulmanes collaborent aussi. Le PPA refuse catégoriquement. Ses cadres, dont Messali Hadj, sont internés dans des prisons et des centres de séjours surveillés, dont Djenien Bourezg (Ain-sefra). Les résidents de ce dernier centre sont tous des militants du PPA et du parti communiste, tous les deux opposants au nazisme. Ils sont des centaines à cohabiter pendant trois ans et activent et à libération en 1943, ils sillonnent l’Algérie et créent des sections. Des militants font l’instruction militaire en Allemagne et suivent des cours de la guérilla. Ils sont déjugés par Messali qui rappelle que le parti interdit la collaboration avec le nazisme.
Le 8 mai, c’est la fête de la victoire sur les Nazis. Elle est fêtée partout dans le monde et particulièrement en Algérie. De grandes manifestations pacifiques, initiées par le PPA, se déroulent dans les grandes villes. Tout n’est que liesse à Alger, Oran, Sétif, Constantine, Sétif. Des banderoles brandies réclament à la France la concrétisation de sa promesse, soit l’indépendance. Pour toute réponse et sans attendre, les manifestants sont mitraillés, bombardés par des mortiers, par des avions et par des frégates en rade au large du port de Bougie. Le sang coule. Il appelle la vengeance. L’insurrection éclate à Guelma, s’étend dans la région. Le bilan est catastrophique. Les chiffres officiels ne dépassent pas les 3.500 morts. Ils se contredisent en outre entre ceux de l’Armée et ceux du Gouvernement général. Le PPA rapporte 45.000. Les historiens français sont eux aussi divisés entre 10.000, 45.000, 100.000 morts.
La réponse du PPA ne tarde pas. Il crée l’organisation spéciale l’OS, le bras armé du parti. L’expérience du CARNA comité révolutionnaire nord-africain ouvre la voie à la violence. L’organisation compte près de 4.000 membres qui suivent des stages dans les montagnes. Elle achète des armes via la Lybie, la Tunisie. L’OS est découverte. Elle est dissoute en 1949. Les principaux militants sont mis en prison. Messali Hadj, quant à lui, est en résidence surveillée à Niort. Puis le 14 juillet 1953, des manifestants algériens défilent avec le parti communiste Place de la Nation Paris. Ils brandissent des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj. Des heurts se produisent avec les forces de l’ordre qui tentent d’arracher ces banderoles. La police tue. Le bilan est de 6 morts dont 5 Algériens et 1 Français.
Le mois de mai 1945 est la matrice du 1er Novembre 1954, déclenchement de la guerre de libération, du combat libérateur. Il fera la synthèse de l’action violente, politique, puis enfin de l’action politique et violente. Ce sera le deuxième tome qui sera fort édifiant avec ses lots de drames.
Ahmed Bencherif
Aux origines de Tlemcen
Tlemcen est situé à l’extrême Nord-Ouest du Moghreb Aoussat, en Afrique-du-Nord, qui sera plus tard dénommé l’Occident musulman par les Arabes. Elle se dresse majestueuse et défiante dans son environnement, en zones montagneuses avec ses propres vallons, plaines et vallées. Les ouvrages consultés, nombreux en eux-mêmes, n’avaient pas révélé de traces sur la préhistoire. En effet, aucune gravure rupestre n’avait été signalée par un quelconque anthropologue ni même un archéologue.
Les données littéraires sur Pomaria sont rares et éparses. Cet inconvénient majeur bloque les efforts de recherche. C’est ainsi que nous n’avons pas pu accéder à des données sur ses rapports en tant qu’agglomération au cours de la période de la Numidie Occidentale, c’est-à-dire le royaume des Massayssils de Sypahx, plus de 200 avant notre ère. Néanmoins, le passage des Phéniciens et des Carthaginois est cependant attesté. En effet, le port de Honeine est de création phénicienne, le nom même d’Agadir est phénicien et signifie : Rocher.
Période romaine
Pomaria s’étendait à l’Est de l’actuelle Tlemcen, Tagrart. Elle était une ville garnison et jouait un rôle stratégique à l’époque romaine. Les corps de cavaliers surveillaient les populations soumises ou hostiles. Ils étaient dénommés les (Exploratores) dont les mêmes unités existaient en Germanie, au Danube et en Bretagne. Il existait cependant un seul en Afrique, c’était celui de Pomaria. Deux stèles votives datant de Sévère Alexandre, l’autre de Gordien, mentionnaient les chefs de l’ala exploratorum. Ces commandants de corps vénéraient le Dieu Aulisva. Les cavaliers étaient recrutés parmi la population locale, c’est-à-dire berbère.
Une épitaphe chrétienne date de 417 de notre ère. Elle est postérieure d’un siècle à l’édit de Constantin qui fit du christianisme la religion de l’Empire romain. Nombreuses sont les épitaphes chrétiennes qui remontent au cinquième et au sixième siècle dans les confins de l’Oranie.
Quant à la religion chrétienne, la littérature est trop insignifiante pour affirmer que le christianisme était la religion de ses habitants. Une épitaphe a été retrouvée cependant en 651, donc seulement quelques années avant son islamisation.
En outre, les édifices religieux ne semblent pas avoir existé, tel que le cimetière ou la chapelle. Cependant, l’abbé Bargès affirme le contraire dans son livre ‘ la perle du Maghreb ’. Ses assertions sont en contradiction avec l’histoire et le patrimoine matériel :
- Les Romains interdisaient les deux religions juive et chrétienne dont ils persécutaient les pratiquants qu’ils chassaient même. C’était le cas de l’exode des 3.000 Juifs qui avaient fui la Palestine pour se rendre à Adrar en 170 de notre ère. Cette interdiction était exécutoire dans toutes leurs colonies du bassin méditerranéen nord, le Nord de l’Afrique et même en Orient. Signalons toutefois que rares les Berbères qui pratiquaient l’une ou l’autre. En effet, ils restaient païens. Ce n’est qu’en 330 de notre ère que les trois Empereurs de Rome avaient rendu un Edit qui autorisait la pratique de la religion. Après cette date, les Berbères continuaient à pratiquer leur culte en cachette dans leurs propres maisonnettes.
- Comme je l’ai cité plus haut, les fouilles qui avaient été entreprises à Pomaria n’avaient pas révélé l’existence de chapelle ou de synagogue ni de cimetière chrétien ou juif.
L’argumentaire développé ci-dessus nous montre bien que les deux premières religions révélées n’avaient pas été embrassées par les Berbères qui restèrent attachés à leur propre culte païen. Cette thèse met également à nu deux légendes, citées toujours par l’abbé Bargès :
-. Moise, le prophète, rencontra le saint, El Khodeir, en Palestine, le pays des Philistins à l’origine, et lui avait demandé de l’accompagner dans son périple et obtint l’accord. Ils quittèrent la Palestine, parcoururent des milliers de km et seraient arrivés au site primitif de Pomaria ou Agadir. Sidna El Khodeir aurait trouvé une muraille en ruines et il l’aurait reconstruite. Cette même muraille aurait été dénommée El Jeddar, ou Egadar. Selon des explications, El Gadar signifie le Rocher en Phénicien. Effectivement, le rocher qui domine la plaine existe. L’assertion du périple de Moise et d’El Khodeir ne repose sur aucun fondement. Nous sommes dans la légende brute. Ni sa date ni son auteur ne sont connus. Généralement les légendes reposent sur un fait vraisemblable que l’on ne trouve pas dans celle-là.
-. La deuxième légende nous dit que le prophète Salomon serait venu au site en question. Là encore, il n’existe aucune preuve.
Les deux légendes ne sont pas partagées par les autres auteurs que j’ai pu consulter. Ben Khaldoun les réfute carrément et dit que Moise n’avait jamais quitté l’Orient. On demeure dans l’infertilité de l’imaginaire. Apparemment, le nom El Jeddar, devenu Agadir, serait postérieur à Pomaria. De Nouvelles fouilles permettraient de savoir plus sur ce patrimoine.
Agadir est le berceau de Tlemcen, élevée sur les ruines de Pomaria, point secondaire sous les Romains, davantage installés à Lalla Maghnia, Nedroma, Ouchda, situés dans la partie occidentale bogudéenne, plus tard Maurétanie Césarienne. Son nom était gravé sur un banc de la cour du beylik, d’Aulisva, nom de cette ville et du préfet Flavius Cassanius.
La pierre sculptée en latin, nous dit l’abbé Bargès, est un autel destiné au Dieu Aulisva par Flavius Caussianus, préfet d’une aile de cavalerie sous le règne de Gordien III 238-244 et portant le titre de : Exploratorums Pomarensiens. C’est un escadron pour surveiller les routes militaires et les Berbères soumis ou hostiles. Cette pierre est à l’époque de l’empereur Alexandre Sévères)
Rome ne s’était pas occupée à adopter une religion révélée quelconque, le judaïsme ou le christianisme. Ses citoyens vénéraient leurs propres dieux, d’ailleurs comme les Berbères. Ce n’est qu’en 330 de notre ère que les trois Empereurs adoptèrent le christianisme comme religion d’Etat. En effet, une épitaphe chrétienne, qui date de 417 de notre ère, atteste une christianisation limitée même parmi les citoyens romains à Pomaria. Cette épitaphe était postérieure d’un siècle à l’édit de Constantin qui fit du christianisme la religion de l’Empire romain. Les Berbères de la région vénéraient le dieu AULISUA, c’était le cas à Pomaria et Ain Khial.
Le camp
Les soldats étaient recrutés dans le pays numide orientale ou occidentale, parmi les populations berbères. La ville de Pomaria existait déjà au 3° siècle de notre ère et abritait sa propre garnison. Cette caserne était dotée d’un service de renseignement et d’un poste d’observation. C’était un carrefour de routes militaires. Deux voies la reliaient à la côte, l’une par Albulac AinTémouchent, menant au port de Mers El Kebir futur, l’autre, à Siga l’ancienne capitale de Syphax. La troisième passait par Pomaria d’Est en Ouest. Elle constituait le boulevard de l’Afrique romaine, tel qu’il était baptisé par l’Empire romain. Pomaria était l’avant-poste pour les troupes en armes qui se dirigeaient vers le Maroc ou la Maurétanie Gingitane. Le camp ressemblait à celui de Maghnia, Nédromah et d’Ouchda dont les ruines sont apparentes en quelques endroits. La garnison de Pomaria comptait mille cavaliers.
ALA : ce terme désignait, sous la République, les cavaliers placés aux flancs de la légion pour la protéger, composés de citoyens, puis sous l’empereur César, il est composé d’étrangers. Sous l’Empire, ce mot désigna les auxiliaires recrutés volontairement localement. L’uniforme des cavaliers auxiliaires se composait d’une tunique, d’une culote descendant plus bas que le genou, les deux en cuir, et d’un plastron de cuir. L’armure du soldat était formée par le bouclier en bois recouvert de cuir, le casque de métal, le long sabre, la lance oblongue, l’arc. Quant au cheval, c’était un barbe.
Les archers étaient eux aussi montés.
Près de Pomaria, il existait un autre camp, dit Ain Khial, lequel était situé à dix-sept km au sud d’Ain-Temouchent, c’est-à-dire aux environ de Remchi actuel. C’était une garnison de COHORETES, c’est-à-dire des soldats de l’infanterie.
Pomaria et Ain Khial relevaient de l’autorité de la province romaine Césarée, l’actuel Cherchell. Elle était gouvernée par le PROCURATOR, sorte de gouverneur général. Il détendait tous les pouvoirs civils et militaires et représentait l’empereur.
Le LIMES
Le LIMES est construit sous le règne de Sévère Alexandre en l’an 227 de notre ère et dont les ingénieurs s’étaient inspirés de la grande muraille de Chine, construite près de six siècles avant l’ère vulgaire. C’était une longue muraille qui s’étendait de la Numidie à la Maurténaie Césarienne, au sud du Hodna, les Bibans, le Titteri, des monts de l’Ouarsenis, de Frenda, Saida, Daia et Tlemcen, des ksour. Sa longueur faisait quatre mille km et commençait à la Tripolitaine pour finir à Salé, en Maurétanie Tingitane. Elle était renforcée et gardée par des postes fortifiés pour contenir les nomades c’est-à-dire les Gétules du mont des ksour, du djebel Amour et au-delà du mont de Beni Snous.
Le bain
Le bain de l’époque romaine était situé à 45 m à l’Est du minaret. On remarque encore les débris de ses ruines. La salle principale est voutée en berceau, construite en pierre de taille. Elle fait 3m de large sur 9 m, 30 de long. Le plafond est bas, percé par des trous pour laisser filtrer la lumière. Deux portes lui donnaient accès. Une deuxième salle de repos lui communiquait. Des fouilles ont été effectuées en 1912 par Alfred Bel, directeur de la medersa de Tlemcen. Elles avaient permis de découvrir des vestiges de murs en pisé.
Les Vandales
Pomaria avait été aussi dévastée par les Vandales au mois de mai 429, qui étaient venus d’Espagne. Ils traversèrent le détroit et traversèrent la Maurétanie Tingitane, c’est-à-dire le Rif marocain actuel. Le général romain Boniface leur fournit ses vaisseaux, pour tout le bonheur des Espagnols. Il les aurait appelés par vengeance personnelle. Ils étaient quatre-vingt mille individus dont cinquante mille combattants. Leur passage en Oranie est signalé à Alvata (Lamoricière, puis Ouled Mimoun). Ces hordes s’éloignèrent vers l’Est, laissant l’Oranie en ruines. Ces hordes s’éloignèrent vers l’Est, laissant l’Oranie en ruines. Ces territoires étaient tombés aux mains des Berbères
Insurrection berbère
La ruine et le désastre que les Vandales commettaient amenèrent les Berbères à déclencher une grande insurrection qui englobait les déserts de la Tripolitaine, les monts des Aurès et du Djurdjura, le djebel Amour. Ils libéraient l’intérieur des pays et s’emparaient des centres colonisés. Ils ne laissèrent aux Vandales que les villes côtières. Cette grande révolte intervint le 13 décembre 484, après huit années de terreur sous le règne du roi Vandale Hunéric. Cependant, les Vandales restèrent les maitres de l’Afrique romaine encore un siècle. Ils avaient perdu la terre et l’honneur face aux irascibles Berbères.
Rome entreprit plusieurs expéditions sans succès contre les Vandales. Cependant, l’avènement de l’Empereur Justinien changea l’équilibre stratégique et militaire. Il nomma son général Bélisaire à la tête de l’armée d’Afrique. Celui-ci les vainquit sans difficultés en 533 et les pourchassa jusqu’à les chasser de Césarée en Maurétanie Césarienne et de Ceuta en Maurétanie Tingitane. Deux ans, plus tard, les Vandales n’étaient qu’un malheureux souvenir. Ils avaient tous réembarqués en Espagne.
Rome était pionnière dans la politique de la colonisation qui sera plus tard adoptée par la France dans toutes ses colonies. Celle-ci consistait à recourir au cantonnement des populations remuantes qui menaçaient la paix et l’ordre public. Elle prenait un grand soin à rétrécir et à délimiter les territoires des tribus. Pire encore, elle engageait la responsabilité collective pour chaque crime ou délit commis individuellement ou par groupe.
L’islam
Mais à l’arrivée de la diffusion de l’islam comme religion, les Berbères opposèrent une vigoureuse résistance. Au VII siècle, ils se convertirent. Cependant, on ignore la propension des convertis ni l’intensité de leur foi. Au VIII siècle, les Amazigh d’Agadir se convertirent en grande masse au Kharijisme et avec eux, leur chef Abou Korra.
La conquête arabe se fit en trois expéditions : Les Romains subirent de sévères échecs sous le commandement d’Abdallah Ben Saad, pendant le khaifa d’Othman. Mouaouiwa Ben HodeijOkba Ben Nafii. Les deux premiers chefs d’expédition retournèrent en Orient.
Cependant, le troisième, Okba Ben Nafii, affirma clairement sa volonté de s’établir en Afrique. Il édifia Kairawoun. Il fut nommé en 50 de l’hégire et il y resta 5 ans. Abou Dinar El Mouhajir le remplaça en 674 de notre ère. Nommé par Mouaawiya le khalife, il fait plusieurs campagnes en Tripoli et avança jusqu’à Agadir (Maroc), alors occupé par les Romains. Il s’en empara et y demeura 5 ans. Il déploya une énergie militaire incomparable.
A l’Est, Koceila lève l’étendard de la révolte. Abou Dinar El Mouhajer lève une armée et va à sa rencontre jusqu’aux Aurès. Il lui livre une bataille farouche et le bat. Koceila se reconvertit. Abou Dinar organise une grande expédition pour marcher de nouveau vers l’Ouest jusqu’à Tanger en prévision de la conquête de l’Espagne. Koceila et son frère intègrent la colonne, chacun à la tête de douze mille Berbères. Cette armée se met en marche, arrive à Tanger et s’en empare. Les vingt-quatre-mille Berbères s’y installent et attendent l’ordre de franchir la mer. On peut dire que Tanger est sociologiquement Zénète de l’Aurès.
En 679 ou 680, Okba Ben Nafii revient en Afrique. Il succède à Abou Dinar qu’il met aux fers, dit-on. Okba avance vers l’Ouest. Il parvient jusqu’à Tahert dont il s’en empare. Okba Ben Nafii enchaine des victoires sur les coalisés romains et berbères au Zab et à Tahert. Il résolut de marcher vers l’Ouest. Pour la première fois, les Arabes pénètrent le Maghreb Al Aksa ou plus précisément la Maurétanie tingitane, c’est-à-dire de Tanger. Il soumet en partie cette ville qui sera prise plus tard par Moussa Ben Noussair en 707 de notre ère. Il s’empare ensuite de Ceuta puis il pousse vers l’Atlas et se trouva face aux Masmouda, tribus guerrières disposées à défendre leur territoire. Celles-ci occupaient la quasi-totalité du Maghreb El Aksa. Après plusieurs engagements, elles parviennent à envelopper les colonnes d’Okba, qui se trouvent sous le danger et le péril. Mais les Zenata (Maghraoua et Beni Ifrène ) de l’Ouest du Maghreb central ou l’Ouest de la Maurétanie Césarienne, qui s’étaient islamisés après leur défaite à Tahert, se portent à son secours et le dégagent de sa position dangereuse.
Les Beni Ifren sont la tribu la plus importante. Ils adhèrent au kharijisme. En 765, ils nomment Abou Koora, comme chef. Un premier choc avec les Arabes se produit. Battus, ils se replient à Agadir (Tlemcen). Ils repartirent à l’attaque avec une force de quarante mille hommes. Ils tiennent le Gouverneur de Tunis et ses quinze mille cinq cents Arabes bloqués à Tobna dans les environs de l’Aurès. Le gouverneur de Tunis parvient à diviser les rebelles dont plusieurs unités le rallièrent. Abou Corra battu, regagna Agadir (Tlemcen) avec les rescapés d’une armée mise en déroute. La tribu ne se releva pas vite de ce désastre et resta dans l’ombre.
Idriss I
Idriss, fils d’Abdallah, ben Hassen, Ben Houceine, ben Ali, époux de Fatima, fille du prophète. C’est une fratrie de 5 frères : Ibrahim, Mohamed Nefs Zakia, Ali, Idriss, Yahia, Souleimane. Elle avait mené une révolution à Médine contre le pouvoir des Abasside qui avaient vaincu les Omeyade et s’étaient emparé du Califat dont ils établirent la capitale à Baghdad. Le Calife Haroun Rachid exerça des représailles contre les insurgés : Mohamed Nefss Zakia fut tué en 145 de l’hégire ; Ibrahim et Idriss furent emprisonnés à Baghdad.
Le premier souci des Abasside était de rendre inoffensifs les descendants d’Ali. Pourchassé par les Abasside, Idriss prend la fuite avec son compagnon Rachid. De Bagdad, il se rendit en Egypte. Il n’était pas cependant hors d’atteinte par les hommes du Calife. Il poursuit sa fuite jusqu’à Tunis. Le sentiment d’insécurité le hantait. Il pénètre au Maghreb Central. Il ne se doutait pas qu’il allait entrer sur la scène politique et religieuse en Afrique-du-nord, sans le savoir lui-même. Il marche vers l’Ouest, fait une halte à Agadir. Il séjourna quelque temps à Agadir comme un simple voyageur.
Idriss ben Abdallah ne pouvait pas être le bienvenu. Il craignait les Aghladite qui étaient les alliés des Abasside. Il repartit au Moghreb Al Aqsa, laissant son frère Solimane. Il poussa jusqu’à Tanger qui était sous le pouvoir des Omeyades d’Andalousie. Il craignit pour sa vie et fit demi-tour. Il se fixa en 788 avec son compagnon Rachid, à Oululi, l’antique cité Volubilis, à l’invitation d’Ishaq b. Mohammed b.’Abd al-Hamid, le chef mu’tazilite des Awraba.
Les tribus berbères avoisinantes lui prêtèrent serment d’allégeance (bay’a), suivis par d’autres tribus berbères du nord du pays. Portant le titre d’imam, il étendit son influence jusqu’à Tlemcen, à l’est de la Moulouya, et à Salé, au sud du Sebou. Il épousa Kenza, fille d’Abdelhamid Al Awroubi. Il finit par attirer l’attention d’Haroun al-Rashid, qui le fit empoisonner en 791 par un Zaydite du nom de Sulayman b. Jarir que le calife avait réussi à soudoyer en lui offrant une forte somme d’argent et en lui faisant des promesses magnifiques.
Le neuf décembre 789, Idriss I entreprit une reconnaissance contre Tlemcen, habitée par les Maghraoua et les Beni Ifrène. En arrivant à la ville, il monta son camp dans la banlieue. Il reçut la visite de l’émir de la place, MOHAMED BEN KHAZAR BEN CSOULAT EL MAGHRAOUI EL KHAZARI qui l’honora et l’invita à séjourner parmi eux. Des données historiques se contredisent sur sa venue hostile, selon laquelle il s’était emparé de Tlemcen, sans fournir de preuves tangibles. Certaines citations sont conçues vaguement et suggèrent ce dernier fait. Cependant, Agadir était une place forte et la tribu Zénète était puissante, d’autant plus que le Moghreb Al Aoussat dépendait du royaume Rostomide de Tahert. D’ailleurs, son fils, Idriss II, aura des prétentions territoriales et sera vite dissuadé par la puissance du royaume suscité. L’imam Idriss I fit construire une mosquée avec un style recherché, dans laquelle il édifia une chaire sculptée de l’inscription suivante :
« Au nom d’Allah clément miséricordieux. Ceci a été construit par l’ordre de Idriss ben Abdallah, ben Hassan, ben El Hassen, ben Ali, ben Abi Taleb. Qu’Allah soit satisfait d’eux tous. Cet évènement eut lieu dans le 1er çafar 174 de l’hégire, soit le 19 juin 790 ».
Cette mosquée n’était pas considérable, car elle avait été construite en quelques semaines, c’est-à-dire dans l’urgence de mettre à la disposition des habitants une structure de prière. Elle fut achevée vers le 20 juin 790. Les dimensions de la mosquée sont : le mur du Nord est de 48m, le mur du Sud, de 42m, mur de l’Est, de 39 m, mur de l’Ouest, 45 m. Le minaret fait 5,60m de côté et 30 m de hauteur, sur une base solide en pierres de 6m, au-dessus du sol.
Idris I acquit bientôt de la notoriété due principalement à son ascendance chérifienne qui remonte au prophète Mohamed, par Fatima et Ali. Il était en danger latent entre les Omeyade en Andalousie et les Abbasside en Orient. Une large frange de musulmans pensait que le pouvoir royal lui revenait. Ces allégations héréditaires étaient fausses. Car le Messager de Dieu n’avait nullement transmis le pouvoir à Fatima, sa fille. Dans ce même ordre d’idées, Abou Bakr Seddik était désigné par un collectif de Compagnons du prophète. D’autre part, Idriss I pouvait être considéré comme un hors-la-loi, car il était sorti de l’obéissance au souverain, ce qui aux yeux de la loi coranique était un crime et un péché.
Ces échos parvinrent à Haroun Rachid, Calife des Croyants. Celui-ci décida de faire taire à tout jamais Idris qui n’avait montré jusque-là aucune prétention au Califat. Il chargea Soleiman Ben Horeize, surnommé Ech Chemmakh, de cette mission criminelle qui fit un long périple et parvint à Oulili. Il se présenta comme médecin fugitif des Abbasside et accéda à la confiance de l’Imam Idriss. Il parvint un jour à éloigner le fidèle compagnon Rachid et empoisonna Idriss I qui mourut presque aussitôt. Il s’enfuit. Mais il fut poursuivi par Rachid jusqu’à l’oued Mouloiuya où un combat à mort opposa les deux hommes. Ec Chemmakh, qui fut blessé, put s’enfuir et traverser la rivière. Idriss I mourut le 16 juillet 793 et fut enterré dans la région d’Oulili. .
Idriss I mourut et laissa Kenza, son épouse ou sa concubine, enceinte. Le fidèle compagnon Rachid réunit les chefs de tribus et leur dit :
« Idriss est mort sans enfants, mais sa femme, Kenza, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu’au jour de son accouchement pour prendre parti : s’il nait un garçon, nous l’élèverons et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain ; car descendant du prophète, il apportera avec lui la bénédiction de sa famille sacrée ».[1]
Cette proposition fut acceptée par les chefs de tribus et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d’une ressemblance parfaite avec son père. Rachid le présenta aux cheikhs qui s’écrièrent en le voyant :
« C’est Idriss lui-même, l’Imam n’a pas cessé de vivre »[2]
mes chers lecteurs et lectrices,
après une période estivale chaude et mouvementée, je suis de retour pour vous donner à vos lectures des rubriques que vous appréciez fort bien. En outre je suis assez déçu que mon nouvel ouvrage ‘l’émergence du nationalisme algérien 1515-1953, éditions le Lys Bleu Paris, n’a pas eu l’écho que j’attendais. les ventes sont nulles. ceci n’encourage pas du tout le désir de produire et de mettre à la disposition du lectorat des textes intéressants.
je souhaite que mon appel touche vos âmes et puisse me donner la satisfaction tout au moins l’espoir.
votre ami Ahmed
Le régime du protectorat
La pacification du Maroc est exécutée en deux étapes, l’une militaire, l’autre politique. Le corps expéditionnaire est en charge à la périphérie. Quant aux missions politique, administrative et économique, elles sont menées dans les régions soumises. Elle est l’œuvre des fonctionnaires, de la population, des commerçants, colons, industriels. Son activité organise et stabilise le pays. Elle rend improbable le soulèvement là où l’ordre a succédé à l’anarchie, le labeur au pillage. Ainsi se développe par le bas, la collaboration de deux races qu’a sanctionnée la signature du traité de protectorat, le 30 mars 1912.
Le régime du protectorat a été appliqué par les Grecs, les Romains, hollandais, Anglais, puis les Français et leur protectorat de Tunisie qui était une réussite. Donc, il s’applique au Maroc en toute aisance.
Le Maroc a été coupé du monde extérieur au début du 17ème siècle, à la suite de l’expulsion des derniers Maures d’Espagne. Il a été incapable de se transformer et de s’ouvrir vers le monde extérieur. Il lui manquait la volonté, l’union, la discipline. C’est à la France qu’échoit la mission de reconstituer l’unité de l’Empire chérifien pour le conduire vers la voie du progrès. Ainsi, les races française et marocaine ne peuvent se passer l’une de l’autre. L’un et l’autre ont besoin du protectorat. La France juge utile de composer avec le régime existant, comme étant son propre intérêt. Elle trouve le protectorat plus adéquat à la colonisation. Car implanter un peuplement massif est impossible. La tâche du protectorat est complexe. C’est le néant absolu. Le sultan ne gouverne que sur la partie de son empire, gardée par les soldats français. Le vieil édifice de l’Etat marocain s’était effondré. Ce n’est pas seulement le Makhzen qui est tombé. Le Maroc est tombé en décadence depuis des siècles. La civilisation, l’art, les sciences, l’instruction, les métiers, ont subi une régression profonde. La France doit faire renaitre ce qui est mort. Il faut éviter la politique d’assimilation. Elle est vaine en terre d’islam.
Quel protectorat adopter ? le pays est en annexion déguisée ou le pouvoir local est indépendant ? Deux types de protectorat en Tunisie et au Maroc : la Tunisie avait évolué d’une province ottomane à un Etat indépendant. Pour le Maroc, la différence est de taille.
« le sultan du Maroc, descendant et successeur du prophète, à la fois chef spirituel et monarque temporel, appartient à la dynastie qui règne depuis trois siècles sur l’Empire ».
Chp6. Le Gouvernement marocain avant le protectorat
L’organisation administrative a fonctionné de tout temps sur deux principes : la souveraineté absolue du sultan et le fractionnement de la population en tribus. Il délègue ses pouvoirs à ses représentants au niveau des tribus et au niveau des villes.
- le caïd exerce son autorité sur les tribus. Il est chef de guerre, chef politique, exerce la justice pénale. Au nom du sultan, il est chargé de conduire les guerriers de sa tribu en campagne ; il recouvre l’impôt sur ses sujets.
- Le pacha ou le khalifa gouverne la ville
L’organisation du système judiciaire de l’Empire chérifien sur deux principes : les caids et les pachas s’occupent de la justice répressive. Ils mettaient en justice qui ils voulaient et libéraient contre une grosse rançon. Les cadis s’occupent du statut personnel, du commerce. Le pacha et le caid donnait un ordre verbal pour mettre en prison les sujets. Ils n’en conservent aucune trace,
La dynastie actuelle des Alaouite est de descendance chérifienne. Ils détiennent la baraka, la personne du sultan est sacrée.
Le sultan s’entoure d’un certain nombre de ministres. Leurs attributions sont mal définies. Le ministère est dépourvu de budget, de comptabilité, d’archives, de siège, de fonctionnaires. Le ministre a une chambre comme bureaux ; il se tient assis avec deux ou trois secrétaires. Les ministres sont peu payés ou ils ne le sont pas du tout. Très souvent, un vizir prenait de l’ascendant sur le sultan. Sa puissance est alors illimitée. Il gérait son secteur dans un climat d’intrigues de palais, coalitions de courtisans. La disgrâce est fatale. Il est destitué et tenu à l’éloignement. Ses biens sont confisqués et parfois il est emprisonné.




