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juil 2009
juliana et l’église, extrait marguerite tome 1 par ahmed bencherif
Posté dans culture, Marguerite t/1; t/2 par bencherif à 11:10 | 15 réponses »

20180724_165522 C’était le premier dimanche du mois d’août de la même année. La nature endormie se réveillait paresseusement. Le soleil dessinait au levant un mélange de couleurs fantastiques, les unes timides, les autres conquérantes. Dans les bois, les oiseaux s’agitaient et criaient précipitamment, avant d’aller becqueter un vers de terre ou une cerise, de voltiger dans le ciel avec beaucoup de grâce et de perfection. Le monde rural était levé : une vache qu’on trayait à sang mugissait, se débattait et tentait de fuir la main implacable ; une femme battait du lait, une autre cueillait des roses dans son jardin.  Le village semblait désert à cette heure matinale. Les artères commerçantes propres : dès l’aube, le cantonnier avait ramassé à dos d’âne les papiers charriés par le vent et les cartons d’emballage vides en alfa, heureux de les emporter et de les donner à brouter à une ou deux brebis soudanaises, qu’il élevait pour leur portée pluriannuelle. Les bars et les commerces européens étaient fermés, en raison du caractère religieux de la journée, bien plus que par un repos hebdomadaire mérité. Il faisait frais et l’astre du jour ne flambait pas. Sur la terrasse du café maure, quelques clients buvaient lentement du café à la fraîcheur matinale, les boutiquiers indigènes arrosaient les devantures, quelques uns remplissaient d’eau des jarres enchâssées au mur. Ils chômaient tous car personne ne songeait à faire ses emplettes de sitôt.

        Dans ce silence de campagne, l’église rappela aux fidèles l’auguste moment pour vénérer le Dieu et récolter la bénédiction dont ils avaient besoin pour se prémunir contre de fâcheux aléas. La cloche, qui tintait pour le rassemblement spirituel, symbolisait la purification et la piété, ses   puissantes notes se répercutaient à la ronde et chacun se démenait pour être à l’heure et se prosterner à la puissance divine, on y donnait son cœur pour être aux premiers rangs afin de mieux laver ses pêchers et ses tourments. On aimait la maison du Seigneur et en retour, elle réconfortait les âmes perdues, par une simple prière qui descendait comme un baume, par la bouche du curé. On acceptait son enseignement de morale que chacun appliquait selon ses propres impulsions, mais en respectant toujours la pudeur. Dans les rues, qui s’animaient peu à peu, deux grands courants humains flottaient et se côtoyaient dans une compréhension réciproque idéale : les chrétiens allaient faire la messe et passaient le plus normalement du monde devant les musulmans qui leur réservaient une attitude respectueuse, l’échange des Salamlec étant d’usage. Les uns et les autres étaient convaincus qu’ils détenaient la vérité absolue, sans le penser tout haut, car la tolérance cultivée à travers les ages finit par triompher et les amenait à raisonner, à éviter des désagréments inutiles qui n’entamaient la foi, ni des uns, ni des autres, les douloureux souvenirs de confrontation d’ordre religieux ayant été effacés depuis longtemps. L’age des guerres saintes était révolu et l’homme de cette confession ou de l’autre ne tenait plus à brandir le javelot. Il évolua et assimila convenablement sa propre religion. Les enfants, qui accompagnaient leurs parents, étaient adorables et mignons, heureux d’aller sentir la chaude ambiance religieuse. Comme de petits anges, Ils avaient la pureté de l’âme, croyaient à une vie merveilleuse, avaient hâte de grandir, pour en cueillir des roses sans épines. Ils portaient leurs plus beaux habits pour la circonstance et sentaient un bon parfum. Les fillettes tenaient la main de leurs mamans, les petits gosses apprenaient à s’en affranchir. Tout au long de l’itinéraire, ils n’entendaient parler que de la douceur de Sidna Aissa, Jésus, de charité chrétienne, de foi et de toutes les belles choses qui existent sur terre ; ils assimilaient dans leur jeune age la morale, afin de marcher toujours dans le droit chemin. L’un espérait devenir prêtre, une fillette rêvait d’être une sœur blanche.                                    

       L’église était au cœur du village, comme l’était le Christ au cœur des Chrétiens. Son bel ensemble architectural gothique et musulman initiait aux méditations philosophiques sur le rapprochement des peuples. L’homme, cet éternel incompris, s’ingénie à assembler les matières et échoue à assembler les vertus. Sur un fond de mosaïque africaine, la Vierge Marie purifiée, la lalla Meriem (Marie) sanctifiée, était émouvante, son enfant dans ses bras. Le crucifix chagrinait les âmes dont quelques unes, prises d’attendrissement, versaient un ou deux pleurs. Les cierges étaient allumés et l’encens exhalait son parfum. L’atmosphère était chaudement pieuse et les fidèles prenaient un air d’innocence pour demander le Pardon. Elle rappelait, en outre, le perpétuel combat entre le tentateur et la sagesse. L’orgue, qui était une récente charité de la mère de Fernandez, émettait ses notes plaintives et fortes. Vêtu de soutane blanche et auréolé d’un long chapelet qui retombait sur sa poitrine, le Père Nardi officiait la cérémonie. C’était un homme de grande piété qui suivait l’évolution de son temps et augurait même sur l’avenir. Par des paroles pondérées, sa verve intarissable abordait les différents maux de la société. Rien n’échappait à son esprit clairvoyant, ni l’adultère, ni une autre infamie. Il savait pourtant qu’il nageait à contre courant et que l’Etat moderne oeuvrait pour le progrès et son corollaire, l’émancipation des mœurs, comme si les deux dimensions, tenues pour indissociables par nature, formaient un seul rail, sans lequel le train déraillait infailliblement. L’homme moderne tendait de s’affranchir de la décence, de donner libre cours à ses instincts, moins pudiques que ceux des animaux qui, pour leurs accouplements, opèrent d’un charme recherché et persévérant.

        Le son musical se tut, le père ouvrit l’Evangile et invita à la lecture de l’Epître de Paul aux Romains au paragraphe 26 :  

        « C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes ; car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature ; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire qui méritait leur égarement »

       « Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé pour commettre des choses indignes, étant remplis de toute espèce d’injustice, de méchanceté, de cupidité, de malice ».

        L’instant était à la repentance. Chacun se jurait de ne plus commettre de mauvaises actions, de préserver vaille que vaille le serment indéniable à Jésus, de suivre l’exemple des Apôtres qui furent accablés de mille persécutions, d’être fidèles aux martyres, combien nombreux, hommes, femmes ou enfants, jetés aux bêtes féroces dans un amphithéâtre bondés de milliers de spectateurs et de courtisanes nues, ou encore décapités, nus, dans les places publiques, déchiquetés en lambeaux entre deux arbres, fouettés à mort aux verges. Le christianisme, qui fut combattu, à outrance par les idolâtres finit par triompher et donna l’espérance aux hommes qui modérèrent leurs mœurs et diffusèrent la vertu, la fraternité et l’amour du prochain. Avec un cœur lourd, le Père Nardi ferma l’Evangile, leva ses deux mains au ciel et récita à haute voix l’espérance de Paul pour réconforter les âmes :

       « Que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous tous. Amen. Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint Esprit ».                                         

       La messe terminée, on attendit patiemment un moment aussi solennel, le sacrement de deux époux. Ce serment, qui les liait dans la fidélité réciproque, pour la vie, pour la mort, dans le meilleur et dans le pire, était émouvant. Le Père Nardi louait toujours Dieu pour cette coutume qui défiait les ages et qu’il imputait à un sentiment de religiosité vif. Les deux époux étaient très heureux : Madeleine était ravissante dans sa robe blanche ; Gustave était élégant dans son costume bleu. Ils passèrent à l’autel. Là, le curé célébra la cérémonie d’usage et les déclara unis, selon les lois sacrées du mariage. Ils échangèrent leurs alliances et sortirent, suivis par l’assistance qui criait d’émotion : « vive la mariée ! »   

        Tout le monde était parti et il n’en restait plus que Juliana et un jeune homme qui tentait désespérément de lui tenir compagnie, d’essayer de la réconforter dans ses moments de solitude et d’abattement. Elle le connaissait, le croisait souvent sur son chemin, faisait parfois une courte promenade avec lui dans le jardin public. Il la prévenait d’attentions douces et la comblait de compliments mérités. C’était un gentil garçon plein de finesse qui l’épatait ; son humour ingénu la divertissait quelque peu. Il semblait lui faire la cour. Son regard la troublait, ses avances n’avaient pas ce caractère pressant, comme celles d’un courtisan commun. Mais elles étaient sincères et persévérantes. Elle éprouvait un secret plaisir, de se sentir attirante, admirée…Elle ne voulait pas qu’il restât avec elle, par une indéfinissable faiblesse : elle se complaisait en sa présence, son cœur battait anormalement, son regard était trouble, la timidité la saisissait. Elle lui demanda en vain de partir, le pria confusément. Elle le supplia, en lui tenant les deux mains. Alors, elle frissonna et sentit une douce chaleur l’envahir. Puis, elle dit simplement d’une voix tendre : « va ! Je t’en conjure au nom du Christ ». Le moment était sincèrement émouvant et pur, sans aucune atteinte à la piété des lieux. Le jeune homme qui ne s’était pas comporté de façon équivoque fut obligé de céder à cette exhortation et s’en alla, heureux de se sentir enfin aimé par Juliana.        

          Sa persécutrice, Graziella, ne venait plus à l’église, depuis qu’elle s’était jetée dans les bras de Gaston. C’était sa meilleure amie qui avait trahi sa confiance et la faisait terriblement souffrir. Les valeurs déclinaient, l’amitié devenait traîtresse et assassine, on se jouait des sentiments des autres comme on jouait aux dés. Une cruelle fatalité la frappait et elle ne savait pas comment réagir pour reconquérir la quiétude de sa vie conjugale, qui se fragilisait de jour en jour. Son mari ne l’accompagnait que rarement à la messe, si bien qu’elle en perdit le souvenir. Elle grandit dans une famille qui faisait de l’Evangile le code de conduite immuable de leur vie et ne songea jamais à l’adultère pour assouvir ses désirs, encore moins au divorce pour pouvoir se remarier, ce qui était selon la loi religieuse un péché. Sous une forte émotion, Juliana abandonna ses deux petits enfants, sagement assis sur un banc, et marcha lentement vers l’autel. L’espoir renaissait après une longue attente et promettait une vie meilleure pleine de joies et d’amour. Un rayon de soleil illuminait son univers sombre. La femme supporte le moins la séparation. C’est la chose la plus cruelle qui puisse lui arriver. Surtout si elle est belle et jeune. Ses courtisans abondent et déploient un charme entreprenant qu’elle subit infailliblement. C’est la loi de la nature qui ne renferme aucun mystère, c’est un besoin à plaire qu’aucune philosophie ne puisse détourner ni ignorer. Là commence son drame. Elle écoute ses impulsions qui la minent sourdement, sa conscience la torture, la fidélité jurée l’écrase et elle en souffre terriblement. Rien ne présente plus d’intérêt pour elle et c’est le moment où elle a le plus besoin de force qui chancelle fatalement. 

         Elle se prosterna et se réfugia aux ultimes espérances de l’âme angoissée pour trouver le salut et l’inspiration d’une ligne de conduite. Elle se couvrit le visage d’un voile clair et murmura une courte prière qu’elle ne pût achever, l’anxiété étranglant sa voix. La mélancolie, qui l’assiégeait, gagna l’environnement spirituel. L’espace se restreignait autour d’elle et lui semblait atrocement vide. Sa douleur muette déchirait les cœurs et montait au ciel, emporté par des anges qui la pleuraient. Elle vivait une crise terrible et ne parvenait pas à choisir la voie propice : préserver sa vertu et souffrir indéfiniment de l’abstinence, commettre le péché, tomber dans l’immoralité et trahir sa confession. Il ne lui restait plus que de se retrancher dans son éducation religieuse, d’invoquer le Tout Puissant, d’en implorer la clémence et de l’assister dans son combat douteux.  Elle s’était attardée plus que d’habitude et ses deux petits enfants vinrent auprès d’elle. Sa fillette de cinq ans découvrit avec effroi que sa maman avait pleuré. Elle en fut épouvantée et se serra contre elle. Plus que le garçon, la fille est proche de sa mère dont elle comprend l’état d’âme et cherche à la consoler promptement. D’une voix brisée, elle lui demanda ce qui la chagrinait. Le cadet qui était âgé de trois ans restait ahuri et prononça plaintivement : «Maman ! » Que pouvait-elle dire ? Sinon, garder sous silence son secret Et d’ailleurs, ils ne comprenaient rien à ces choses abominables que commettaient sans vergogne les adultes. Il fallait avant tout sauver les apparences et sauvegarder l’harmonie de son foyer.


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15 réponses:

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