ahmed bencherif écrivain et poète

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29
jan 2013
Elvire et Mohamed, extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué; sous presse; Ahmed Bencherif
Posté dans hé hé hé c'est moi qui l'ai tué par bencherif à 10:11 | Pas de réponses »

Vint le printemps et c’était autre chose pour lui. Il était le papillon, l’abeille, enfin tout autant énergique et heureux : c’était bien Mohamed aimant la vie comme ces insectes qui bourdonnent autour des plantes. Dans son jardin, il avait planté un rosier qui donnait déjà les fleurs, juste pour se rapprocher d’Elvire. Ce matin, il y était et fondait de joie à l’idée d’offrir un bouquet de petites roses à celle qui était ses rêves son amante, sa femme. Il en cueillit une belle gerbe, récolta des légumes fraîches et des herbes potagères, puis il se mit en monture. Son petit âne courait dans le lit de l’oued, en évitant les marres d’eau et les ruissellements. Il était gai et brayait de temps à autre, faisait tourner sa queue, pataugeait dans les flaques d’eau qui éclaboussait.

Au marché des légumes, d’autres fellahs l’avaient devancé et avaient presque écoulé leurs produits. Mohamed n’en désespéra point. Il était sûr que sa part de la prospérité n’irait pas à un autre. Cela ne l’empêcha pas d’en vouloir à soi-même d’être venu en retard, tant il  n’aimait pas figurer parmi les derniers. Il ne les salua même pas et garda une mine courroucée pour éviter d’en parler. Ses voisins affichèrent aussi une attitude désintéressée et ne le questionnèrent point. Car il pouvait bouder toute la journée comme un enfant. Sans d’autre façon, Il étala au sol les bouquets de carottes, radis, salade, poireaux et des roses. Il secouait les bouquets et au fur et mesure des gouttes de rosée tombaient. Il acheva son petit travail, se frotta les mains, invoqua la prospérité divine et daigna enfin leur dire bonjour, puis, les gratifia d’un bref sourire. L’ambiance se détendit et l’on parla sommairement de choses banales. Un voisin souleva alors la question qui les taraudait tous et dit : « Depuis quand tu cultives les fleurs ? » Mohamed sentit enfin une petite note de supériorité que lui consacrait sa culture expérimentale. Il sourit grassement, sortit ses pectoraux  en disant : « hein ; moi j’innove ; je ne reste pas esclave de nos pratiques culturales ancestrales. » Son interlocuteur l’approuva en acquiescant de la tête et dit : « Tu n’as pas cette plante dans ton jardin. D’où l’as-tu ramenée ? » Mohamed se sentait vaillamment bien, important ; c’est ce qu’il aimait et il savait le cultiver.

- Un homme pieux m’a donné quelques plants, dit-il prudemment. Il est charitable et son bien n’est presque pas pour lui. Il cultive toute une roseraie dans son jardin.

- Mais qui est-ce, relança son interlocuteur ?

- C’est le Moqadem de la Taybia, ce docte en religion, sobre dans ses paroles et ses gestes, aimé de tous et respecté de tous. Il s’en sert pour préparer des potions médicamenteuses à faire boire dans un bol où il écrit à l’intérieur de la paroi des versets  coraniques et des commentaires, extraits de la médecine du prophète QSSL. Il guérit ainsi plusieurs affections.

- Ah ! Oui, c’est un homme de grande baraka qu’il détient par hérédité. Sa lignée est maraboutique depuis plusieurs siècles et remonte à l’arrière petit fils du prophète Mohamed, Moulay Idris.

- Oui, c’est une famille de grande notoriété pour qui les biens de ce monde ne comptent pas. Ils sont presque tous instruits et exercent l’imamat de père en fils depuis des siècles  ;

- Mais qui va acheter tes roses ? Les Françaises ont presque toutes un petit jardin dans leurs maisons.

- Oui c’est sur. Moi, je compte sur la directrice d’école de filles, qui est ma cliente privilégiée. Un jour, elle m’a demandé pourquoi je n’en cultivais pas. Je crois qu’elle en serait intéressée.

- Tu rêves ! Elle entretient tout un parterre de fleurs dans sa maison. Mais, pourquoi tu la cibles spécialement ? Serais-tu….

- Qu’est-ce que tu insinues par là ? Que cherches-tu à dire ? Tes allusions me dégoûtent. C’est une femme bien.

- Elle est aussi belle et envoûtante. Les hommes l’admirent beaucoup, Français et indigènes. Dieu aime la beauté et donc, selon moi, ce n’est pas péché d’aimer la beauté.

- N’oublie pas de dire que dieu est beau. Tais-toi, la voilà qui arrive

Les fellahs ne dirent un mot, éblouis par cette apparition heureuse qu’ils admiraient à la façon d’un peintre désireux traduire l’expression la plus secrète de son sujet. Ils avaient la nette sensation qu’une houri venait droit du paradis, distinguée par une harmonieuse anatomie et des traits finis, comme dans la plus merveilleuse toile : ses cheveux noirs d’ébène, lisses et légers, courts et coiffés à la garçonne, étaient couronnés d’une mèche rabattue élégamment sur le côté gauche du front ; la splendeur de son visage rayonnait comme un rayon de soleil des premières aurores ; ses grands yeux verts rehaussés de cils fournis légèrement éblouissaient ; ses pommettes saillantes étaient  empourprées comme une pomme mûrie au mois de juillet ; ses lèvres étaient finement tracées ; sa poitrine débordait légèrement son corsage, magnifiée par deux grappes de raisin ; sa taille était harmonieusement mariée aux inclinaisons de ses  courbes discrètes. Telle était cette femme fatale, une véritable vamp.

Elle marchait d’un pas léger, fière de l’effet ravageur qu’elle provoquait. Elle portait un tailleur en laine bleu azur qui épousait son corps, un calot jaune et, dans son bras gauche, un petit panier en oseille qui contenait quelques produits de beauté, tandis qu’elle tenait dans sa main droite un porte monnaie en peau de boa. Elle faisait l’effet d’une apparition, une fée qui sortait du monde irréel, fabuleux et merveilleux. Son regard était doux, absent. Elvire, c’était son prénom en trois syllabes mélodieuses qui rappellent un chant magique, l’héroïne d’une odyssée. Elle était distraite, comme si une vision fantastique l’émerveillait et l’entraînait dans son sillage. Même ses mouvements tenaient de ce merveilleux passage d’un ange dans les hautes sphères, là où la main de l’homme ne puisse arriver.

Les pauvres fellahs, laborieux travailleurs de la terre et donc si peu imaginatifs, restaient rivés dans la réalité qui était en face d’eux. Elvire existait bel et bien pour eux, en chair et en os, en beauté ensorcelante, mais aussi de personnalité digne et respectueuse. Eux-mêmes conservaient une attitude presque mystique et ne faisaient qu’admirer cette sylphide. Ils dirent tous ensemble bonjour avec douceur qu’ils ne témoignaient pas à l’égard de la gente féminine, même pas avec leurs femmes, le soir au lit. Elle venait souvent leur acheter des produits maraîchers et maintenait la distance nécessaire avec eux, non par discrimination raciale, mais pour laisser toujours cette image d’elle, divine et vénérable.

- Bonjour les nourriciers de l’espèce humaine. Je suis un peu en retard aujourd’hui ; j’espère trouver de belles légumes à cette heure. Oh ! Mohamed, tu cultives des roses maintenant ? Elles sont belles et fraîches. Tu veux te convertir en fleuriste ? Tu ne risques pas de faire de gros gains.

- Madame Elvire, sous le sac de toiles tu trouveras des radis, betteraves, poireaux et voici encore les herbes potagères. Elvire, j’ai cultivé les roses pour toi. Tu te souviens tu me l’avais suggéré, un jour d’été quand tu te promenais le long de l’oued.

- Oui, je me souviens. C’était l’été dernier, en fin d’après-midi, j’avais fait une promenade  en remontant le lit de l’oued. C’était si beau cette nature paresseuse : de minces filets d’eau coulaient, des grenouilles jouaient dans les marres, des oiseaux gazouillaient, des fellahs se hélaient mutuellement, la terre humide exhalait une senteur acre, les dattes de chine parfumaient l’air. Tu comprends ce que je dis Mohamed ?

Mohamed ne comprenait pas ce qu’elle disait, sauf deux ou trois mots usités dans le langage courant. Mas la petite dame avait parlé avec emphase, presque en chantant. Sa voix était douce et mélodieuse. Elle faisait rêver Mohamed qui s’oubliait et voyageait dans un monde fantastique irréel. Il arbora un sourire discret, la toisa d’un regard distrait. La difficulté à communiquer lui imposait le silence. Mais jamais un silence ne fut aussi beau, souhaité le plus long possible. Elvire était de nature romantique et le souvenir de cette promenade dans l’oued l’interpellait et l’embarquait dans un voyage spatial. Les hommes, quant à eux, en admiraient la beauté avec un regard profond et courtois, comme s’ils la dépeignaient sur une toile. L’instant était merveilleux et ils priaient qu’il ne s’arrêtât point. A contre cœur et poussant un gros soupir, Mohamed lui offrit un bouquet de roses qu’elle accepta toujours dans sa petite évasion. Leurs mains se touchèrent légèrement et ce fut le contact. Elvire en sentit la chaleur du mâle et revint sur terre. Mohamed en sentit la douceur de la peau et la foudre le frappa. Leurs regards se croisèrent, doux et naïfs. Un généreux sourire fut échangé puis la séance s’acheva sur rien. Elvire acheta ce dont elle avait besoin et s’en alla furtivement, comme un songe. Les hommes se réveillèrent de leurs rêveries et commencèrent à bruire, déçus pourtant par leur médiocre pouvoir de séduction qui n’eût jamais à briller.


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