ahmed bencherif écrivain et poète

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29
jan 2013
Gens ordinaires, gens légendaires; extrait Hé! Hé! Hé! c’est moi qui l’ai tué; Ahmed Bencherif
Posté dans hé hé hé c'est moi qui l'ai tué par bencherif à 10:06 | Pas de réponses »

Au moment du thé, le boucan était énorme, presque un genre de récréation pour adultes. Le préparateur, reconnu expert dans ce service, se donnait du plaisir à faire languir les autres. Il avait essuyé les verres avec un morceau de tissu blanc, empli la théière d’eau chaude, mis le thé vert chinois du premier choix, ajouté du sucre, fait chauffer le tout à petit feu sur un brasier. Il goûta la boisson, la délecta et servit les convives qui avaient repris leur place le long des murs et le centre restait inoccupé, gênant et inconfortable, dépourvu de civilité. Tous parlaient à la fois en petits groupes de deux à trois personnes. Le sujet avait trait au quotidien le plus banal : vie champêtre et semis de grains ou plants, taquinerie, bourse des bestiaux, des anecdotes, mais pas de politique. Celle-ci n’était pas un fait social. Elle avait cependant ses acteurs, plutôt passifs qu’agissants, la conscience nationale n’étant pas arrivée à sa maturité, malgré l’existence d’un parti pour le triomphe des libertés démocratiques, fondé par Messali elhadj, personnage charismatique issu du monde ouvrier en Métropole, qui sut rapidement prendre audience en Algérie et dans le village, il avait donné un meeting, deux années plus tôt. Les militants faisaient l’objet d’une surveillance constante par les services de police, alors que la voie de l’indépendance n’était pas suffisamment balisée. Malgré tout, les pouvoirs publics en ressentaient de vives inquiétudes et aucun n’osait braver leur colère. Car au lendemain des évènements meurtriers du huit mai mille neuf cent quarante cinq, un légionnaire en faction au portail sud de la caserne, avait tué froidement un jeune du ksar qui jouait au ballon au stade militaire, tout proche. Ce crime était resté impuni.

Ca n’en finissait pas de palabrer dans la joie autour de plusieurs verres de thé, ce champagne de veillée musulmane. Certains personnages étaient singuliers et marquaient la société, par leurs manières et leur langage. Aucun ne ressemblait à l’autre et chacun avait sa propre place au quotidien. Les jalousies entre eux étaient sourdes, morbides. Chacun recherchait plus de prestige par ses tours ingénieux ou son profil plutôt marrant. Ils avaient aussi leurs admirateurs et donc il était rare que l’un d’entre eux se retrouvât seul au café maure, sur la  placette limitrophe du souk ou sur la berge de l’oued.

- Il y avait le bonhomme à vous faire avaler des bobards sans vous en apercevoir le moins du monde et de plus il est convaincant. C’était le mythomane notoirement connu qui avait plus d’une chose dans son pli, faculté mentale qui avait empli son registre d’ancien tirailleur en Europe et en Asie,  artiste à sa conception dont l’art lui épargnait souvent d’être au front.

- Le maraudeur était le curieux génie. C’était l’handicapé physique qui marchait plié en deux appuyé sur une canne, mais capable de grimper l’arbre fruitier le plus haut aux branches les plus fragiles. Il était marié et père d’une nombreuse marmaille.

- L’avare se distinguait d’une contradiction phénoménale dans sa nature d’homme. Il était très généreux avec lui-même et très cupide avec les autres gens, y compris sa propre famille.

- Le blagueur, miséreux de condition mais gai dans sa nature, faisait rire à partir de rien et rassemblait autour de lui des fans amusés. Avec un rien, un semblant d’anecdote, il provoquait de l’hilarité.

- Celui qui était le plus idiot du village et le plus marginalisé conquis miraculeusement droit de cité en empruntant la voie de la gloire qui le couvrit quand même. Celui qui par son œil envieux terrorisait et bombardait d’un regard destructeur sur un animal, un vêtement, une silhouette.

Tous ces personnages, dont faisait partie Mohamed,  causèrent de choses et d’autres, sans recourir à celles qui faisaient d’eux des personnages légendaires dont le village les qualifiait. Car, ils étaient connus de tous et leurs simagrées couraient les rues et créaient de la bonhomie. Eux-mêmes étaient pacifistes, simples dans leur mode de vie, sociables et se retrouvaient aussi bien avec les jeunes qu’avec les vieux. C’étaient les petits rois de l’humour dans la société et comme les rois, réunis fortuitement dans une mesure de bienséance, ne veulent exhiber leur savoir faire, eux non plus ne tenaient pas à le faire, malgré les sollicitations qui leur étaient formulées.

La soirée s’acheva bientôt et le mieux placé pour la clôturer était la figure emblématique de l’imam qui leva aussitôt les deux mains, jointes au ciel. De voix emphatique, il entonna l’épitaphe du coran, puis récita un chapitre, dit du royaume, qui bénit toutes les bonnes œuvres et les aumônes, suivi par quatre ou cinq convives. Enfin, il combla de bénédiction leur charitable restaurateur. On vit alors des partants qui égrenaient des remerciements chaleureux et vifs.  C’était donc convenu socialement, cette permission de décamper après la récitation coranique.

Chez lui, Mohamed n’arrivait pas à dormir. Il pensait à sa vie ici-bas, qui s’écoulait sans laisser de marques profondes sur la société, ni même parmi les siens. Tous ces notables et ces petits bourgeois, trop imbus d’eux-mêmes, provoquaient sa jalousie. Ils affichaient leurs grands airs sans humilité, exigeaient d’autrui une exécution prompte de choses et d’autres,   s’octroyaient des passe-droits. Le caïd leur ressemblait en bien des points et passait en maître en terme de caractère affreusement égoïste. Il était respecté par les uns, craint par d’autres, honni par la majorité. Personne ne l’admirait. Ceci agaçait Mohamed. Les premiers possédaient la fortune, le second exerçait de l’autorité à vie, reconduit à chaque fois par complicité de l’administration communale, préalablement parrainé par les chefs de fraction de la tribu qui restait encore asservie au clanisme, malgré l’état d’esprit en nette progression pour briser le cercle vicieux du conservatisme séculaire. Ca lui donnait des maux d’estomac, à en vomir.

Alors que pouvait-il  faire, lui un homme commun pour frapper les imaginations et susciter l’admiration générale ? Il ne voyait pas beaucoup de choses dans sa vie, faite de routine dans le village qui se complaisait de routine. Conquérir l’amour d’une Française et en faire sa femme devant dieu ? Oui, mais laquelle ? Elles sont toutes belles et il est difficile d’en faire un choix. Ah ! Oui. La femme du directeur d’école est très belle : des yeux verts, des cils bien tracés et fins, un regard tendre, le visage rond, des joues pleines avec fossette, un menton en pyramide inversé, un cou long, des cheveux noirs d’ébène, peau blanche et délicate, taille harmonieuse, formes gracieuses. En plus, de la candeur, de la douceur et la voix est anonyme, comme un nuage d’été. En somme une femme de rêve, d’un conte des Mille et une nuits, une belle au bois dormant. Le problème, c’est qu’il ne parlait pas français, sauf quelques mots qu’il disait à ses clientes françaises qui lui rachetaient des légumes. Mais cette femme aimait les fleurs et il allait en cultiver pour lui en offrir au printemps. Elle acceptera un bouquet de roses qu’elle mettra dans un vase au bord de sa fenêtre. Mais est-ce possible tout ça ? N’existe-t-il pas d’autre voie pour briller dans le bled. Peut-être. Il faut trouver un exploit d’héroïsme. Mais quoi alors ? Par exemple, monter un cheval et guerroyer sur un champ de bataille, tuer et plusieurs prisonniers. Hem ! Tuer ? Il faut du courage pour ôter la vie à un individu. Mohamed, tu as du courage ? Ce n’est pas du tout sûr. Tu es plutôt pacifiste. D’autres disent de moi poltron. Des clous !


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