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11
jan 2020
Isabelle Eberhardt ahmed bencherif
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DSC_0644Perception de l’engagement intellectuel d’Isabelle Eberhardt

Colloque international Isabelle Eberhardt

9 octobre 2016 Bibliothèque nationale Hamma Alger

Préambule

Haïr sans raison, c’est avoir une âme corrompue sans perspective pour cette haine de s’éteindre. Celle-ci trouve son espace nourricier chez l’intellectuel frappé d’aveuglement intellectuel, qui se suffit de déductions et de suppositions et s’emploie à semer la suspicion, alors qu’il doit fournir des preuves irréfutables pour sa propre survie en tant que tel et tout simplement pour sauvegarder sa crédibilité en tant qu’individu. Ces sentiments se retrouvent chez la plus part des détracteurs d’Isabelle Eberhardt qui lui reprochent d’avoir raté sa chance d’être un intellectuel engagé. Ainsi, ils se placent eux-mêmes comme disciples de l’engagement intellectuel, sans avoir jamais ou rarement pris fait et cause contre la raison d’état, pour une situation donnée. Certains la descendent dans les flammes de l’enfer en l’accusant gratuitement de choses inimaginables. Notre étude ne consiste pas à relater une accusation sans objet. Mais elle définit ce que c’est que l’engagement dans son contexte historique, pour mieux comprendre sa dimension dans le temps et donc disposer de données d’appréciation sur la question d’engagement intellectuel d’isabelle Eberhardt.

 

Engagement de l’intellectuel

 

L’engagement intellectuel se définit, pour les existentialistes, comme l’acte par lequel l’intellectuel ou l’écrivain assume les valeurs et donne, grâce à ce libre choix, un sens à son existence. C’est sa raison de vivre, son combat de tous les jours. La société attend son avis autorisé sur telle ou telle question. Il en prend fait et cause et fait connaitre sans hésitation ni ambigüités sa position. Car il est pour tant d’autres une référence, une autorité, certes morale mais qui a son poids. C’est le fait de prendre parti sur les problèmes de la société et par son action et ses discours. Qu’en est-il à la fin du 19ème siècle où Isabelle Eberhardt faisait son premier pas littéraire, toute jeune encore, à la fleur de l’âge, où l’on pense insouciance et amours et rien de plus ? Une jeune fille durement éprouvée par la vie, en quête de survie permanente, une étrangère suisse, devenue française par les liens du mariage avec un auxiliaire de l’armée française, moins rémunéré et moins considéré que les soldats de l’armée régulière ou de la légion étrangère qui comptait plusieurs nationalités dont celle de la Suisse, corps dans lequel s’était engagé son frère Augustin qu’elle aimait plus que tout au monde, une musulmane convertie de fraiche date, une femme libre et évoluant au milieu des hommes, une écrivaine attirée par le voyage, l’errance ou précisément une vagabonde mystique, comme il y’en avait tant en Algérie, communément appelés derviches qui étaient sains d’esprit et de corps, intégrés socialement c’est-à-dire qui avaient fondé une famille qu’ils continuaient d’entretenir. Isabelle Eberhardt était cette mystique, cette voyageuse, cette écrivaine, de grand talent certes, mais aux débuts si peu prometteurs. Elle n’avait pas de renom, ni gite, ni bourse.  Avec le recul du temps, nous pouvons nous demander comment elle avait pu réussir et entrer dans l’histoire, comme un monument littéraire.

 

Etre écrivain, c’était pratiquer le métier de l’écriture et rien de plus. Ces écrivains vivaient en chambre et n’intervenaient pas dans la vie publique qui, elle, était réservée aux hommes politiques. Le concept d’intellectuel n’existait pas. On parlait d’écrivains, comme on parlait de philosophes sans qu’ils eussent exercé d’influence.

Jean Paul Sartre se révèle comme écrivain engagé dans l’action militante et fondeavec Merleau-Ponty « Socialisme et Liberté », à Paris au début de 1941, groupe intellectuel de résistants. Il écrit sa pièce : Les Mouches. L’objectif est de sensibiliser les Français de la responsabilité de leur condition, de la nécessité pour chacun d’eux d’assumer le destin collectif et du devoir de s’engager dans la lutte présente comme seul acte de liberté possible. Il s’engage à toutes les manifestations contre l’exploitation et la répression.

C’est bien la politique qui préoccupe Sartre mais sans renoncer toutefois à la réflexion philosophique. Pour concilier ces deux pôles, mais aussi pour affirmer son engagement, il fonde à l’automne 1945, en compagnie de Merleau-Ponty, la revue Les Temps modernes dont l’orientation se situe résolument à gauche.Sartre répond au sujet de la conception bourgeoise de la littérature qui admet l’irresponsabilité de l’écrivain et la méthode analytique pour comprendre une soi-disant nature permanente des choses : « Nous nous rangeons du côté de ceux qui veulent changer à la fois la condition sociale de l’homme et la conception qu’il a de lui-même. »

« L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d’écrivain. »

 

            Eléments biographiques d’Isabelle Eberhardt.

 

La ridicule accusation d’espionne à l’encontre d’Isabelle Eberhardt relève déjà sur un élément biographique du fantasme. En effet la tentative de son assassinat du 29 janvier 1901 à Behima (El Oued )ne semble pas du tout apitoyer l’autorité militaire Elle fut agressée par Abdallah Ben Si Mohamed Ben Lakhdar affilié à la zaouïaTidjaniya, alors qu’elle était aux cotés de si El Hachemi, chef religieux de la Qadiriya qui se rendait à Tunis pour assister à une commémoration funèbre de son père. Elle en fut grièvement blessée et il fallait l’hospitaliser pour lui prodiguer les soins. Cependant les structures sanitaires disponibles étaient exclusivement militaires et il était interdit d’y admettre des femmes. Néanmoins, l’humanisme inhérent à la médecine cherche un compromis et l’installe dans la buanderie de l’infirmerie militaire, en face de la buanderie, avec mention sur la porte  salle des isolés.

Voici ce qu’écrivit, à ce propos,la grande biographe Edmonde Charles-Roux : « Il n’y avait pas de place pour les femmes dans les hôpitaux militaires. La blessée Eberhardt posait problème. Où la mettre ? Elle fut installée en face de la buanderie. Sur la porte de sa chambre, on lisait : “Salle des isolés”

Quel curieux traitement des militaires pour leur collaboratrice, leur espionne. Voilà bien l’hérésie des fabulations de certains auteurs assoiffés par leur propre promotion littéraire au mépris de la morale et de l’honnêteté intellectuelle. Heureusement, ces auteurs en mal dans leur personne sont comptés sur les doigts d’une seule main. Néanmoins, ils exercent peut-être certaine de l’impact sur les néophytes. La conclusion qui découle du compromis des militaires pour soigner Isabelle Eberhardt nous dit clairement qu’il n’en est rien et fait tomber tout cet édifice mensonger pour salir la mémoire d’Isabelle Eberhardt.

Bien plus, cette tentative d’assassinat aggrava l’hostilité des colons à l’égard  d’Isabelle Eberhardt et compliqua sérieusement son séjour en Algérie, comme persona non grata. En effet, elle faisait l’objet d’une enquête d’information militaire, diligentée par le capitaine Cauvet, sur la base d’une dénonciation par lettre anonyme que l’écrivaine était accusée d’espionnage, d’empoisonnement, de vol et d’opportunisme de sa foi religieuse dans le but de conspirer contre la France. Le commandant du cercle de Touggourt transmet à sa hiérarchie  son rapport, pris sur la base de l’enquête du capitaine Cauvet. Voici ce qu’il écrivt :

« La lettre (d’accusation) était une vengeance personnelle et si les autorités considéraient Eberhardt comme une névrosée et une détraquée venue satisfaire ses penchants vicieux et son goût pour les indigènes, rien jusqu’à présent dans ses agissements ne m’a paru répréhensible et de nature à instruire des mesures de rigueur à son égard ».

Isabelle Eberhardt publia un article dans La Dépêche algérienne le 6 juin 1901, dans lequel elle relate les circonstances de cette agression :

« Tandis que le marabout se retirait dans une autre pièce pour la prière de l’après-midi, je demeurai dans une grande salle donnant sur une antichambre ouverte sur la place publique, où stationnait une foule compacte et où mon serviteur gardait mon cheval. Il y avait là cinq ou six notables arabes de l’endroit et des environs, presque tous khouans de l’ordre des Rahmanias, secte amie de la Quadrïa. J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait de voir devant moi. Brusquement, je reçus à la tête un violent coup, suivi de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et vis devant moi un individu mal vêtu, étranger à l’assistance, qui brandissait une arme que je pris pour une matraque. Je me levai brusquement et m’élançai vers le mur opposé pour me saisir du sabre de Si Hachemi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente douleur au bras gauche. L’assassin, désarmé par un jeune mokhadem des Quadryas… et un domestique de Si Hachemi, nommé Saad, réussit à se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aigüe de mon bras m’en empêcha. L’homme se jeta dans la foule en criant : « Je vais chercher un fusil pour l’achever ». Saad m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit : « Voilà avec quoi ce chien t’a blessée ».

L’instruction judiciaire butta à établir les motifs tangibles de la tentative d’assassinat et conclut au fanatisme, un acte d’hostilité classique entre les confréries soufies. Cependant les amis communs d’Isabelle Eberhardt  et du regretté marquis Mores, assassiné à Tunis en 1898 et dont le coupable ne fut jamais identifié, portèrent leur accusation sur les autorités coloniales. Dans le dossier judiciaire, il n’existe cependant aucune preuve d’appartenance confrérique quelconque de Abdellah Ben si Mohamed Ben Lakhdar.

Isabelle Eberhardt pardonna à son agresseur.  Pourtant le dommage corporel de ses blessures  était important, comme le confirme le constat du médecin militaire Léon Taste :

« Mademoiselle Eberhardt a été atteinte sur la face postérieure de l’avant-bras gauche d’un coup d’un instrument tranchant ayant déterminé à deux centimètres au-dessus de la pointe de l’olécrane, une plaie transversalement dirigée de quatre centimètres de longueur, d’une fracture incomplète de l’olécrane, d’une demi-section du tendon du triceps huméral de l’ouverture de l’articulation du coude à sa partie postéro-externe. Sur la partie interne de l’avant-bras gauche d’une éraflure obliquement dirigée de trois centimètres et demi de long, à deux travers de doigt de l’apophyse styloïde du cubitus. Sur le sommet de la tête d’une plaie verticale de deux centimètres et demi de longueur. 2) La lésion du coude seule est « tenu » sérieuse sauf complication, occasionnera une incapacité de travail de trois mois ».

Le jugement est rendu le 18 juin 1901 par la cour de Constantine.  Son agresseur est condamné.  Personnage indésirable, Isabelle Eberhardt fiat l’objet d’une décision administrative d’expulsion. Elle regagne Marseille déguisée et méconnaissable. Slimane Henni le 17 octobre 1901 la rejoint et tous deux y célèbrent leur mariage. Cette union lui donne la citoyenneté française qui lui permet de rentrer en Algérie avec son mari.

Une lettre anonyme a failli injustement mettre durablement un terme à sa vie littéraire que la postérité apprécie immensément. De nos jours, une fâcheuse médisance d’un auteur court à titre posthume. Cet auteur, Khalifa Benamara, est le fils d’Ainsefra, demeure éternelle d’Isabelle Eberhardt qui a pourtant tant aimé cette petite ville où elle n’a vécu que cinq ou six mois en pendant deux séjours. Sa fausse accusation ne repose sur aucune preuve, sauf qu’il nous dit : « croyez-moi sur parole, comme s’il nous disait une parole sacrée ». Le pire encore, c’est quand il lui prête un rôle comparable à celui l’espion Boutin qui avait donné les informations pour l’expédition française de sidi Fredj en juin 1830. Ces fausses accusations dépassent toutes les mesures admises et ne reflètent pas du tout l’intégrité intellectuelle. Dans son ouvrage, une question mérite encore d’être mise en exergue. Il s’agit de la cérémonie funèbre dont il ne souffle aucun mot, alors qu’il devait la retracer en tant que musulman et fils de cette terre qui l’a vu naitre et qui porte dans son sous-sol la dépouille d’Isabelle Eberhardt.

Le 23 octobre 1904, il y eut la cérémonie funèbre à sidi Boudgemaa, nouveau cimetière choisi par le général Lyautey et où Isabelle Eberhardt fut le premier mort à y être enseveli. D’autre part la prière du mort a été officiée par le cheikh de la zaouiaTaybiya, Mostefa Ben Miloud Charif qui avait intercédé auprès du général pour inhumer la défunte selon le rite musulman et dans un cimetière musulman. Cependant l’auteur ne mentionne pas ces éléments biographiques, soit par oubli, méconnaissance ou carrément par intention pour laisser planer l’ombre d’une moindre tartuferie.

Tous les écrits d’Isabelle Eberhardt sont marqués d’humanisme. C’est là un consensus que font ses biographes, ses critiques, ses lecteurs. Oui elle a conté la misère du peuple indigène, les exactions du pouvoir colonial, la tyrannie des militaires français qui faisaient de l’amour avec la femme indigène un passe-temps, passe-temps qui arrivait jusqu’au viol et les victimes étaient livrées à leur sort, à l’exclusion, au suicide. C’est Isabelle Eberhardt qui intègre pour la première fois le peuple indigène en littérature et que le lecteur universel avait commencé à connaitre.

Cet humanisme est-il réducteur ? Mais non. L’humanisme est porteur du drame humain, véhicule des valeurs universelles pour le bien de la terre et des hommes. C’est plus qu’une philosophie. C’est un mouvement fédérateur des esprits animés par la confiance en l’homme et la recherche de son progrès, sur la base des observations sur les mœurs et les pays. Donc Isabelle Eberhardt décrit bien sa nouvelle patrie, son nouveau peuple. Elle raconte la misère de ce peuple indigène privé de pain, d’instruction, de terres agricoles, les exactions qu’il subit dans son quotidien. Elle va également milité pour que ce peuple indigène ouvre sa marche vers le progrès. Elle a également contribué à ouvrir une école d’apprentissage pour les filles.

Cependant Isabelle Eberhardt n’en restera pas au stade de l’humanisme. L’affaire de Margueritte allait lui fournir la matière à réflexion. Elle formula deux opinions contradictoires. Si la première nous surprend, la seconde traduit expressément son sa vraie nature.

Pour la clarté de l’exposé, je dirai brièvement un mot sur ce que l’on a appelé historiquement l’affaire de Margueritte. Marguerite est un village situé à 9km de Meliana et son nom originel est Ain-Torki, érigée en commune mixte, dirigée par un administrateur communal, rattachée à la subdivision militaire de Meliana, qui est également siège de la sous-préfecture. C’est un petit centre de colonisation créé en 1880, à population urbaine européenne, administré également un maire, soit un richissime propriétaire agricole, monsieur Jenoudet.  Sa population rurale est indigène exclusivement de la tribu des Righa. Celle-ci est brimée par le service forestier qui la surtaxait, le service des domaines l’avait dépossédée de ses meilleures terres agricoles, à tel point que sa situation sociale devint précaire et entra dans une phase de paupérisation en moins de vingt ans. Elle perdit les trois quarts de ses terres, de ses troupeaux bovins et ovins, de son capital fiduciaire. Cette dégradation économique avait accumulé un fort ressentiment et le 26 avril 1901, la tribu se souleva. 125 hommes armés assiégèrent le village et ont contraient par la force les habitants européens à se convertir à l’islam. Il se trouve que cinq Européens, qui n’aveint prononcé la profession de foi, furent égorgés. L’insurrection dura une journée et fut écrasée par une compagnie de tirailleurs qui vinrent de Meliana. Il y eut 17 morts parmi les blessés et un mort parmi les soldats. L’affaire fut portée à la justice et c’est la cour d’assises de Montpellier qui la prit en charge. Les insurgés ne menèrent donc pas un long combat et donc la révolte était jugée sans impact, ce qui ouvrit la voie à des polémiques.

Parmi ces voix, on retrouve celle d’Isabelle Eberhardt, alors expulsée d’Algérie, dans une lettre adressée à son mari  Slimane El Heni le 27 juillet 1901 qi disait :

« On ne voit dans la « funeste affaire de Margueritte » que l’une des révoltes inutiles, sanglantes et servant seulement d’armes aux ennemis de tout ce qui est arabe, ou propres à décourager « les Français honnêtes qui veulent aider nos frères »

Cette citation est reprise, par l’auteur Christian Pheline, dans son ouvrage ‘ L’aube d’une révolution Margueritte Algérie 26 avril 1901’. Il est également critique de mon œuvre Marguerite, publiée à Paris en 2008 et en 2009, respectivement à Publibook pour le tome 1 et à Edilivre pour le tome 2. Monsieur Christian Pheline, qui assista à la conférence que j’ai animée à Marguerite (Ain-Torki) semble avoir été motivé pour rendre hommage à son arrière-grand-père, Maxime Pheline, qui aurait exercé les fonctions de juge d’instruction au parquet de Blida, lequel aurait été chargé d’instruire l’affaire de Margueritte.

Voilà bien une curieuse citation, non dans sa véracité, mais dans son fond. En effet, comment Isabelle Eberhardt aurait-elle éprouvé d’abord ce sentiment de résignation à l’oppression, puis condamner sans équivoque cette levée d’armes, bien timide, il faut le noter ? La réponse ne peut être envisagée que de l’analyse succincte de sa propre personnalité, à défaut de tout élément écrit, justifiant son opinion. Nous sommes en présence d’un pouvoir colonial qui lui est hostile, mais également hostile à cette masse anonyme de colonisés qui éprouvent les pires difficultés pour survivre et qui ne font entendre leur parole confisquée que par la voie du baroud. Isabelle Eberhart a-t-elle peur alors de ce pouvoir qui l’avait toujours qualifiée de personnage gênant, provocateur par ses mœurs, converti à l’islam, qui a fait sa rupture avec son monde occidental pour se fondre dans ce nouveau monde oriental, plus précisément le monde algérien dont elle a aimé l’Arabe, le Berbère, le Kabyle, dont elle a aimé la générosité, la bravoure, la persévérance, la tolérance. Isabelle Eberhardt est loin d’illustrer ce personnage timoré, résigné, phobique. Le contraire est bien trop vrai. Toute sa vie, elle avait aimé le risque qui la poussait à voyager seule dans le désert, travesti en homme, en compagnie des hommes à qui il était fort possible de la violer, si jamais le hasard leur dévoilait son identité féminine. Comment cette peur aurait pu lui survenir, alors qu’elle avait aidé les anarchistes russes, alors qu’elle faisait partie de la famille Trophymowsky et de Nathalie de Moeder, respectivement son père ou tuteur et sa mère, qui faisait l’objet d’étroite surveillance de la police politique du tsar.

Isabelle Eberhardt s’insurge en elle-même. En effet, quinze mois après cette citation rapportée plus haut, nous découvrons sa vraie nature, nature rebelle, combattante. Elle se forgea alors une autre opinion, elle acquit une nouvelle aptitude. L’affaire Margueritte incarne pour elle son engagement sans équivoque pour la défense des Indigènes. Elle unit la parole de l’intellectuel à l’action du combattant. Je ne voudrais pas anticiper, mais je dirai juste que sa volonté dans l’engagement de l’intellectuel précéda toute la théorie de Jean-Paul Sartre. En effet, ce qu’elle écrivit est une grande avancée à cette époque où la contestation de l’indigène ne s’exprimait que par la voie des armes. Car la loi ne lui accordait guère le statut de citoyen et par conséquent tous les droits inhérents à cette qualité. Puis si peu d’entre eux étaient instruits et ceux-là même étaient quasiment francisés et suscitaient la désapprobation de leurs coreligionnaires. Isabelle Eberhardt exprime donc sa pleine adhésion au processus de défense des insurgés. Dans mes ‘ Journaliers’ elle écrivit en date du 13 octobre 1903 :

« Peut-être cet hiver me faudra-t-il aller en France, pour cette très importante question de reportage sur les insurgés de Margueritte. Oh ! Si seulement, je pouvais dire tout ce que je sais, tout ce que je pense là-dessus, toute la vérité ! Quelle bonne œuvre qui, continuée, deviendrait féconde et qui, en même temps, me ferait un nom…Commencer ma carrière en me posant carrément en défenseur de mes frères, les musulmans d’Algérie, lettre Eugène Brieux ».

Une phrase retient évidemment notre attention : « Oh ! Si seulement, je pouvais dire tout ce que je sais, tout ce que je pense là-dessus, toute la vérité ! ». Tout ce nous pouvons comprendre c’est qu’Isabelle Eberhardt n’était pas libre de révéler les oppressions, les exactions, les vexations dont était victime la société indigène. Il ne pouvait pas non plus crier haut sa condamnation pour ce drame colonial basé sur l’exclusion, le séquestre, la dépossession, le rachat légal des terres confisquées. Comme elle ne pouvait pas révéler toute la vérité sur la descente aux enfers de tout un peuple privé des droits de l’homme les plus élémentaires.  Quel était cet obstacle à toute son action militante ? Il faut savoir que le parti colonial était très puissant et réclamait toujours des terres agricoles, des pouvoirs, l’exclusion totale de l’indigène qu’il continuait à confiner dans l’ignorance et l’obscurantisme, en interdisant l’accès à l’école publique des enfants indigènes, en en limitant l’agrément ses écoles coraniques et des médersas. Ce parti colonial était tellement puissant que tous les gouverneurs généraux, militaires ou civils, qui avaient administrés la colonie, lui courbaient l’échine. Il s’était trouvé aussi qu’un ou deux gouverneurs, qui étaient animés de compassion envers les indigènes, tombèrent en disgrâce et furent démis de leurs fonctions. Quant au Gouvernement de paris et au Parlement, ils cédaient à chaque fois au parti colonial qui entretenait le chantage aberrant de quitter massivement l’Algérie et de rentrer en France, ce qui voulait dire en substance la perte de la colonie et un coup fatal au prestige français au regard des autres nations impériales.

La biographe, Annette Kobak, rapporte une citation d’Isabelle Eberhardt, infirmée cependant par le critique Mohamed Rochd, à propos d’une révolte qui s’était produite à Bône (Annaba). Elle nous montre Isabelle résolument engagée dans la révolution, si jamais celle-ci était  déclenchée.  La jeune écrivaine écrivit :

« Si la lutte devient inévitable, je n’hésiterai pas un seul instant, car ce serait une lâcheté. Et cela me fait sourire : comme jadis pour les anarchistes russes, je vais combattre, peut-être, pour les révolutionnaires musulmans…quoique avec plus de foi et de vraie haine pour l’oppression ».

Voilà son serment de foi de combattante. Ne sait-elle pas alors que, selon le Coran, est martyr, qui périt dans un champ de pour la cause de l’islam contre les infidèles qui se sont appropriés la terre d’islam ? Bien sûr qu’elle le sait et personnellement je trouve la citation de Annette Kobak tout à fait plausible. Néanmoins, je ne prétends nullement être un critique ou un biographe et mon ami Mohamed Rochd m’a suffisamment éclairé sur la position d’Isabelle Eberhardt sur l’affaire Margueritte dont j’ai écrit l’histoire. Evidemment, j’ai publié mon ouvrage réponse, regards critiques, à l’auteur Christian Pheline pour son essai historique l’aube d’une révolution Algérie Margueritte 26 avril 1901 et dans lequel j’ai cité la deuxième opinion d’Isabelle Eberhardt.

Quant au biographe, René-Louis Doyon, il conforte notre analyse qui met en évidence l’engagement de notre jeune écrivaine. Il écrit dans le même sujet de l’affaire Marguerite éléments biographiques qui sont dignes de la combattante :

«  …Il est arrivé souvent que les vindictes religieuses des vaincus se ravivent et font naitre des séditions. Celle du petit village de Margueritte en fut une preuve ; Isabelle, toujours prête à défendre les plus pauvres de ses coreligionnaires, soutint la cause des séditieux. Comme il était périlleux de faire juger les coupables par les Algériens…et Isabelle faillit représenter Le Temps (journal de France) comme spécialiste des questions indigènes ; il s’en fallut d’un permis et de 500 francs pour qu’Isabelle rentrât aussitôt en rapport avec la presse parisienne ».

Mohamed Rochd nous signale que Doyon s’appuyait sur des correspondances et des papiers,  rachetés par un beau- frère de Slimane ElHenni par un maire de Bône. Lui-même réfute en bloc toutes ces fabulations sur la condition d’espionne d’Isabelle Eberhardt et il est bien placé. Car il en est, aux côtés d’Edmonde Charles-Roux, le biographe le plus immense et le critique le plus attentif.

Voyons maintenant ce que dit l’auteur immense Edmonde Charles-Roux à propos de cette question d’espionnage. Dans son ouvrage majeur, elle réfute carrément ces fabulations. Une année après le centenaire d’Isabelle Eberhardt, Edmonde Charles-Roux est interviewée par le quotidien national ‘Liberté’, dans son édition du 11 janvier 1905, sous la plume du journaliste Tahar Houchi. Le journaliste pose crument la question :

« Isabelle espionne ? Le débat n’est pas encore tranché ?

Notre doyenne répond tout aussi crument :

« A l’époque où elle meurt, elle n’avait plus de dents, tant qu’elle vivait durement. Elle suivait les caravanes à pied, fumait le kif…C’est vraiment prendre les militaires pour des crétins, l’intelligent Lyautey de surcroit, de dire qu’ils ont une femme pareille pour une informatrice. On sait qu’elle n’est pas une femme de confiance. Elle était une raconteuse, on l’a dit à Lyautey ; ses traversées nocturnes, ses voyages dans le désert…Cela n’a rien à voir avec les rapports de police. C’est une accusation stupide, mensongère et sans fondement. C’est une méconnaissance de tout le milieu et une injure pour les mémoires de Lyautey et d’Isabelle ».

Une autre question du journaliste mérite d’être rapportée :

« L’authenticité des écrits d’Isabelle est aussi au cœur de la polémique ».

La réponse d’Edmonde est pertinente et met à nu toutes ces fabulations qui ont été tissées comme dans un métier à tisser :

« Vous avez tout à fait raison de faire allusion à un incident détestable relatif à sa première œuvre. Dans l’ombre chaude de l’islam, qui a paru sous l’initiative de Victor Barrucand qui s’est permis, par peur de l’opposition française à Isabelle, tat elle a été sévère au sujet de la présence française en Algérie, quelques changements. Barrucand s’est dit ‘si je donne le manuscrit in extenso, on aura une réaction française épouvantable. Nous dirons qu’il a fait le nettoyage. Il n’a pas ajouté des choses, il a transformé et neutralisé certaines choses. Je trouve cela important et très bon.

Toujours à propos des manuscrits, Edmonde dit en substance :

« On les a retrouvés tel quel avec des traces de sable dessus. C’est émouvant. On voit que tout va bien. Seul notre ami Mohamed Rochd, ayant remis en état les manuscrits d’Isabelle, est en mesure de soutenir le contraire. Il a fait un travail de moine. Il est magnifique ».

 

Cher monsieur,

Je reçois votre lettre du 11 mai dont je vous remercie. Ce que vous m’écrivez sur Isabelle Eberhardt me touche au plus profond de mon cœur. Ce sera avec joie que je me rendrai à votre colloque sur I. Eberhardt, si vous réussissez à le faire aboutir. Avec mes vœux et mes remerciements sincères.

Edmonde Charles-RouxAcadémie Goncourt


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