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31
jan 2020
Pauline et Hamza extr Margueritte revisitée ahmed bencherif
Posté dans Non classé par bencherif à 10:04 | Pas de réponses »

La rue Saint Arnaud était animée par de multiples boutiques dont certaines répondaient au goût de leur temps, où l’homme était le propre artisan de sa vie et sublimait toutes ces belles curiosités artistiques qui manquent cruellement aujourd’hui dans nos salons ou sur nos épaules : là se trouvait un couturier brodeur, à coté un tanneur décorateur, un peu plus loin un armurier. Leurs articles et leurs produits procuraient de l’émerveillement qui coulait, fluide, dans l’âme ensorcelée  par un souvenir vivant, aux motifs admirablement ouvragés. Les deux cafés maures lui donnaient un charme particulier par un canari qui chantait au seuil de l’entrée, par un gros pot de jasmin qui poussait et exhalait ses parfums, par une énorme jarre d’eau fraîche scellée au mur et ombragée par une toiture en planches rustres. Dans ce décor chatouillant, le revendeur de tapis ne manquait pas d‘apporter une touche exceptionnelle et présentait des produits de l’art de différentes régions du pays.

 

Pauline et Hamza laissèrent, à leur gauche, le boulevard Bugeaud, longèrent l’artère animée bruyamment par des passants aux voix explosives, tournèrent à droite et s’engagèrent dans la rue Cavaignac qui desservait le quartier embourgeoisé. De part et d’autre de la chaussée, de somptueuses ou modestes villas se rangeaient, surélevées au sol, fleuries par de petits jardins à basse clôture, couvertes de tuiles rouges, vers lesquelles rampaient les œillets, ajourées par de grandes fenêtres aux rideaux fins et transparents. Sur une véranda, une vieille femme somnolait, sur une autre, un homme lisait le journal, tandis qu’un autre cueillait des roses. Et elle, Pauline, passait comme une lumière que dévora le regard d’un passant, vite corrigé au flanc par un cou de coude de sa femme. Dieu l’avait comblée de grâces et de formes harmonieuses : ses lèvres sensuelles brûlaient à distance, ses yeux noisettes ensorcelaient le derviche, les deux grappes qui pendaient à sa poitrine étaient succulentes ; sa longue et soyeuse chevelure, qui retombait sur ses épaules, inspirait le poète au bord de l’eau. Elle avait cette nature espagnole, gaie et cultivée par la note des castagnettes et la danse du flamenco ; en complément de es grâces, sa vertu la protégeait contre tous les prédateurs.

Ils arrivèrent au seuil de la petite villa, moins gaie en verdure et sans véranda.  Hamza voulut se retirer. Elle le pria d’entrer pour lui offrir un rafraîchissement. Il accepta difficilement et la suivit jusqu’à la cuisine où il déposa le couffin sur la table. Pauline, qui avait presque fondu sous la chaleur, ouvrit le robinet et se débarbouilla à la hâte. L’eau coula chaude et elle pensa qu’il valait mieux s’arroser sous la douche. Elle fit asseoir son hôte sur une chaise, lui offrit un verre de limonade et lui demanda de l’attendre quelques minutes. Elle se retira et l’on entendit l’eau tomber en cascades, puis elle revint, moulue dans une robe légère, plus belle et plus envoûtante. Elle prit une chaise et s’assit en face de Hamza qu’elle admira  sereinement et longuement : il avait une belle figure, des yeux mauves pénétrants, des sourcils assez fournis, une vitalité surprenante et de la tenue avec une grande modération de gestes. Il lui paraissait cependant énigmatique, l’air sévère. Lui-même, avait le regard suspendu sur cette merveilleuse créature qu’il contemplait, qu’il gravait dans son esprit. Il planait, il voguait dans une sphère inconnue, mais merveilleuse. Enfin un charmant sourire se découvrit sur son visage qui respirait un sentiment étrange.

 

-   Tu es belle Madame Pauline, dit-il d’un ton doux.

 

-   Enfin ! A la bonne heure ! Cela me fait plaisir de t’entendre parler. Au magasin, tu étais gai ;  en chemin, l’expression dure de ta belle figure m’avait fait peur. .Je t’ai peut être dérangé en te ramenant avec moi. Tu n’es pas fâché ?

 

-   Ce n’est pas cela du tout. Cela m’a fait plaisir.

 

-   En es-tu sûr ? Tu voudrais encore m’aider à faire les courses ?

 

-   Je ne sais pas, c’est tellement nouveau pour moi. Je n’ai jamais fait le porteur pour qui que ce soit. Tu sais, je n’avais pas obéi à mon père pour venir avec toi. Je l’ai fait de moi-même, poussé  par quelque chose que je ne parviens pas à m’expliquer. Tu viens d’où ?

 

Cette converse paisible s’arrêta soudain. Pauline hésita de répondre, par crainte de lui révéler la miséreuse vie qu’elle passa dans son pays. Elle voulut lui laisser cette image sublime que Hamza se faisait d’elle et, dans le même temps, elle éprouva une singulière nostalgie pour sa ville natale. Elle était espagnole et débarqua en Algérie, comme bon nombre de ses jeunes concitoyennes désireuses de se marier, car beaucoup de civils et de militaires qui affluaient d’Europe vivaient dans le célibat. Celles-ci, fort belles et attachantes, s’intégraient dans la société coloniale comme servantes et leurs vœux étaient à coup sûr exaucés. Pauline travailla, à ce titre,  chez deux gros colons à Alger. Mais les frictions et les scènes de jalousie empoisonnèrent son séjour de deux ans, quand la chance lui sourit enfin. Elle rencontra un interprète, Philipe, qui était en stage à la préfecture d’Alger. Celui-ci tomba vite amoureux d’elle et leur mariage fut célébré à la cathédrale de Katchaoua, ancienne mosquée séquestrée. Elle s’installa depuis trois ans à Marguerite avec son mari qui y travaillait à la commune mixte.

 

-   Je suis de Cordoue, une très belle ville d’Espagne. C’est l’Andalousie, tu sais.

 

-   Vaguement. As-tu des enfants ?

 

-   Non. Tu ne vas pas à l’école française ?

 

-   J’ai fait seulement trois années et je me suis arrêté.

 

-   Et pourquoi ? Les études sont utiles.

 

-   C’était dur pour moi, mais j’étudie l’Arabe. Je m’en vais maintenant.

 

Il poussa un long soupir et se leva promptement, l’air dur et les yeux en feu. Pauline en était sidérée, elle regretta amèrement sa curiosité et il la quitta en lui disant au revoir. Il marchait dans la rue, absent et évoluant dan un autre monde. Trois années d’école signifiaient pour lui trois années d’enfer sur terre. L’instituteur haïssait les élèves indigènes, les parquait au fond de la classe, les brutalisait, les humiliait et les poussait à abandonner l’école. Là, il apprit la haine et son corollaire le racisme, là, il refusa le triste surnom d’indigène. Il eut une sérieuse confrontation avec son père pour cesser d’étudier le Français dans ces conditions affreusement lamentables. Sa décision était irrévocable, alléguant que la langue arabe lui suffisait pour atteindre les cimes du savoir. Le père, qui ne cherchait que le bien être de son fils, dut s’incliner, confiant dans l’avenir de la langue arabe qui avait des racines profondes et donna tant à l’humanité.

 

L’image sublime de Pauline s’insinua dans son esprit troublé. Il la sentait en lui-même, autour de lui-même, saisi par une émotion passagère inconnue jusqu’alors. Le sourire timbra son visage et la gaieté le conquit. Il l’aurait voulue, une perle rare à conserver tout le temps avec lui-même, mai il ne savait pas où. Dans sa poche ? Mais une poche n’est pas le lieu d’élection d’une perle. Mais où ? Il ne le savait pas. « Ah, se dit-il, elle a de la noblesse et diffère de la femme du Hakem qui est exécrable par son arrogance ou Graziella, celle qui fait jaser tous les gens ». Sa Pauline était douce et discrète, respectée de tous. Elle n’appartenait pas au camp ennemi, son appartenance aux gens opposées ne faisait pas d’elle une vilaine personne à tous les coups. Hé ! Oui ! Est l’ennemi celui qui vous précipite dans l’ignorance, honnit vos usages et vos coutumes. Il estimait bien Pauline. Il ne parvenait pas à définir son sentiment envers sa Pauline et cela l’ennuyait


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