ahmed bencherif écrivain et poète

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Archive pour avril, 2020


Max Régis chef de file parti colonial ahmed bencherid

24 avril, 2020
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Max Régis n’était certainement pas un démagogue, mais un acteur clé dans ces évènements qui avaient marqué l’Algérie coloniale. Il était le produit pur du décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui avait octroyé la nationalité française aux Juifs et donc la citoyenneté qui leur ouvrait le droit de participer dans la vie politique du pays, par la voie des urnes, malgré l’opposition viscérale des colons par pur antisémitisme bien enraciné. Ceux-ci menaient depuis cette date une haute lutte pour le faire abroger, qui bien des fois, avait été marquée par des actes de violence commis contre cette communauté. Ils étaient 35.000 Juifs, la plus importante communauté juive d’Afrique du Nord. L’origine de leur implantation remonte à l’antiquité et l’on retrouve des familles bien établies à Sétif, au quatrième siècle avant Jésus Christ, soit bien avant la conquête romaine et qui pratiquaient leur propre religion, parmi les populations païennes autochtones.

Parallèlement à l’antisémitisme très fort, la xénophobie alimentait également le débat public et inquiétait véritablement les colons qui y voyaient le péril étranger pouvant conduire jusqu’à la partition de l’Algérie. Au terme de la loi du 26 juin 1889, la naturalisation était devenue automatique pour :

- les enfants nés d’un père étranger, né lui-même en Algérie.

- les enfants  nés en Algérie d’un père qui n’y était pas né.

Ces jeunes naturalisés parlaient leur langue maternelle, soit l’espagnol, l’italien, le maltais. En 1889, la carte démographique de l’Algérie état la suivante :

Les Français étaient dénombrés à 384.000 dont 104.000 étaient nés en Algérie, 135.000 étaient venus de France, 109.000 étaient naturalisés. Aux côtés de cette population française, il existait 237.000 étrangers dont 20.000 marocains. En revanche, les Israélites étaient estimés à 48.703 au recensement de 1896. Donc on voit que l’élément français ethnique était minoritaire et que l’élément étranger allait croissant. Un important pan de la société métropolitaine et algérienne redoutait la formation d’une nouvelle nation, différenciée de celle de la France. Certains la voyaient à majorité espagnole qui serait en charge de préparer l’annexion par l’Espagne. Le député Eugène Etienne communiquait, dans son rapport de 1887, ses craintes dans ce sens. Les chiffres démographiques étaient alarmants. En effet, les Espagnols étaient 71.366 en 1872, 114.000 en 1881, 144.530 en 1886. Quant au député de Constantine Morinaud, il dénonçait la naturalisation massive d’Italiens. Ceux-ci étaient à 18.531 âmes en 1872, 44.315 en 1886.  La loi du 26 juin sur la naturalisation avait également doublé le nombre d’électeurs. Ce nouvel enjeu électoral d’inscrits potentiels issus de la naturalisation automatique inquiétait encore plus les politiciens algériens. Le constat était amer : l’élément étranger l’emportait dans 43 communes sur un total de cent qui constituaient le territoire civil. Donc cette loi était alors mise à l’index pour la faire abroger. Cette question déborda alors dans l’espace public et dès 1895, elle entrait dans les revendications coloniales majeures. Toute la classe politique adopta un cri de guerre : « A bas les Juifs et les étrangers ! » Opportunistes et radicaux, socialistes et révolutionnaires ne dissimulaient plus leurs sentiments xénophobes. Le leitmotiv de leur combat était désormais clamé, une nouvelle menace qui aura grandement servi les appétits coloniaux : « Si ce décret de 1889 n’est pas révisé, les Français peuvent se préparer à quitter l’Algérie ».

Au sein de ce courant xénophobe, les alliances politiques flottaient. Les politiques Anti-juifs s’adressèrent aux étrangers en termes flatteurs, cherchant à les associer à leur cause antisémite, tant ceux-ci représentaient une force considérable politique et électorale. Car le nombre d’électeurs potentiels fils de naturalisés croissait à forte progression : ils étaient 2.715 en 1888, 2.631 en 1889, 4.710 en 1890, 4.465 en 1891, 4.988 en 1894, 5.280 en 1897.  Les frères Régis fondèrent leur propagande des plus efficaces  sur le thème anti-juif. Ils se distinguèrent, après la scission de ce front survenue dès 1898. Une nouvelle fois, ces étrangers étaient fustigés et la loi de 1889 était une nouvelle fois mise en avant sur la scène des revendications, à tel point que le Conseil Supérieur du gouvernement général émit des vœux pour la remanier, afin d’assurer l’influence dominante aux Français sur les naturalisés. Les héritiers de la conquête, autrement les fils de Français, vilipendaient les étrangers en termes crus et avec un patriotisme presque arrogant. Dans certains milieux intellectuels et politiques, cette idée circulait : «  les fils d’étrangers qui, investis de tous les droits politiques, deviennent les maîtres de ce pays que leurs ancêtres n’ont pas  conquis ».

L’antisémitisme algérien s’était manifesté au lendemain du décret Crémieux. En effet, les colons jugeaient les Juifs, comme indigènes inassimilables. Ce caractère s’était renforcé  lors des élections législatives de juillet 1871 et pendant ce mois même, une ligue anti-juive a été fondée à Miliana pour écarter des urnes les nouveaux électeurs juifs dont les voix pesaient d’un parti à l’autre.  Les perdants dénonçaient naturellement le parti juif. Tous les partis courtisaient ces voix juives. Le député radical Morinaud, de Constantine, en fit campagne en 1892 en les rassurant : « Les opportunistes veulent nous mettre en guerre avec les Juifs. Nous ne tomberons pas dans leurs filets… ». Cependant la violence verbale tourna de façon gravissime à la violence physique, dès les législatives de 1881, pendant lesquelles la ville de Tlemcen, en Oranie, fut le théâtre d’émeutes pendant trois jours, dues à un réflexe anti-juif. Ce scénario se reproduisit du 29 juin au 2 juillet 1884 à Alger. Ce cri de colère brassa une grande foule estimée à 2.000 individus qui pillèrent, saccagèrent les magasins israélites. Les rapports officiels signalaient une forte propension d’étrangers dans ces émeutes, ainsi que l’élément arabe. Cependant le lendemain, l’élément arabe était disculpé, suivant un article dans le journal ‘L’Union africaine et la solidarité’ signé par le journaliste Aumerat qui couvrait les évènements et fut malmené par les manifestants.

Ce mouvement anti-juif allait prendre un nouveau tournant à partir de l’année 1895. Il devint mobilisateur de masses, fédérateur entre les différents adversaires politiques et en même temps se durcissait, se projetait résolument dans l’avenir. Il agaçait, perturbait et mettait mal à l’aise la Métropole qui le combattait pour protéger ses Français juifs d’Algérie, car elle-même mise en difficulté par le sentiment antisémite né de l’affaire Dreyfus. Mais les colons d’Algérie comprirent vite que l’anti-juiverie était un moyen par excellence pour infléchir le pouvoir de Paris et l’amener à consentir le maximum de revendications politiques. Les colons affirmaient l’émergence de la nation algérienne et disaient clairement qu’en Algérie il n’y a pas de Français mais il y’a des Algériens en Algérie. C’était donc une rébellion, au moins au niveau du discours, un sentiment de divorce bien affiché.

L’année 1897 vit se tenir le premier congrès des colons dit - Congrès des agriculteurs algériens- Ses assises furent tenues au mois de novembre. Il fut salué unanimement par la presse comme étant constitutif d’une nouvelle gouvernance. Les congressistes se proposaient d’élaborer les cahiers algériens qui ne virent pas le jour ; néanmoins les discussions indiquaient clairement les objectifs : « La colonie n’a guère à se féliciter de la Métropole, les impôts augmentent, la colonisation s’arrête…Nous ne menons rien ici, car on ne nous consulte pas, nos avis ne sont pas plus écoutés que nos plainte et nos réclamations… » La presse coloniale modérée ou d’avant-garde  menait cette campagne avec virulence et persévérance.  Dès 1897, elle véhiculait des idées révolutionnaires et faisait référence à la révolution de 1789, comme elle annonçait l’institution des états généraux et l’adoption des cahiers de doléances d’Algérie. . Au III congrès socialiste, qui se tint à Alger au mois de Juin 1895, la harangue des groupes révolutionnaires vilipendait les Juifs. La violence  verbale était hors norme et le président du congrès, Daniel Saurin, beau frère de Max Régis, réussit tant bien que mal à la calmer, tout en condamnant lui-même vigoureusement les Juifs de toute race et le capital juif. Les anti-juifs menaient vigoureusement leur combat, en investissant carrément l’espace public, en multipliant des déclarations incendiaires et des journaux autour du thème d’autonomie et de l’affirmation identitaire de l’Algérie liée à la France par un certain fédéralisme ou bien purement une indépendance à l’image de Cuba.

littérature francophone maghrébine ahmed bencherif

24 avril, 2020
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Thème :  

 

          La condition humaine symbolique et signification dans le portrait de Djillali Boukadir dans le roman Marguerite de Ahmed Bencherif

 

 

 

La littérature, c’est projeter sa vie vers l’autre, la vie des autres vers l’autre ; elle est essentiellement humaine, dans ce sens qu’elle exprime nos forces et nos faiblesses, nos pulsions et nos désirs ; c’est présenter notre personnalité comme reflétée par un miroir parfait en surface et une sonde introspective dans notre moi profond. C’est notre cœur, notre âme qui parle tour à tour. C’est dire une fusion ou même une confusion de passions et de spiritualité, autrement dit une sagesse donc une forme de la raison. Elle a recours au langage pour s’exprimer, exprimer, éblouir, transporter dans l’imaginaire. Ecrire c’est parler de soi ou des autres, utiliser un style, employer des règles, des principes, une grammaire, une orthographe, un plan. Donc c’est quelque chose de normative qui s’impose. Ecrire, c’est laisser un relief de sa propre culture. Cette écriture est confrontation en double communication avec soi-même et autrui.

La littérature est souvent de culture plurielle, en un seul style d’écriture. C’est le cas de la littérature maghrébine d’expression française. Dans la littérature maghrébine, le pluriel s’impose, c’est le nous, c’est toute la société qui est visible dans la trame romanesque, d’où s’explique la multitude des personnages et une pluralité des héros. Ce n’est pas la ville urbanisée, modernisée, cultivée et partant espace  de l’individu agissant. L’individu est donc histoire en propre qui se distingue de la société, une forme d’égoïsme. Mais c’est le village, le douar, la ruralité qui manque cruellement de tout : ni école, ni viabilisation. C’est le groupe social, la tribu, la fraction mais jamais l’individu agissant. Nous relevons  ce caractère dans les moissons en la forme du volontariat bénévole, cette Touisa ; on va encore payer le taleb l’imam sur fonds privés par cotisation. Donc il existe toute une échelle de valeurs où l’individu a été formé et donc pour le cas c’est l’écrivain.

Cette littérature procède à la fusion du Maghreb et de la langue française qui sont deux univers différents.   C’est le lieu des métissages des cultures, le lieu des ouvertures et des accès offerts par la langue française, le lieu de coexistence de deux cultures qui dialoguent, s’entrechoquent,

D’un point de vue historique, il existe une littérature maghrébine depuis 1945.on distingue aussi une disjonction de trois ensembles de textes avec perméabilité. C’est avec les relations politiques et diplomatiques avec la France que l’on peut distinguer ces trois types de mouvements littéraires :

-  les littératures nationales produites en rabe classique, berbère ou dialectal échappent  à l’influence française.

- les textes qui s’inscrivent dans une logique coloniale écrits par des Français pour un public français.

- les textes se réclamant d’une identité maghrébine produits par des Maghrébins d’abord engagés au moment des luttes pour les indépendances qui vise un public français dont il fallait attirer la sympathie ; aujourd’hui cette littérature est devenue classique et figure parmi les programmes scolaires. Elle a survécu à l’arabisation dans les trois états. De nos jours elle s’adresse à un public maghrébin plutôt que français , installant un nouveau dialogue entre les deux rives.

Les auteurs se servent de la langue française parce que l’histoire de leur pays l’a voulu. Le français est la deuxième langue elle est enseignée à l’école et au lycée , elle a ses programmes radio télévisés, employée dans les administrations du Maghreb dans les trois pays sauf qu’en         Algérie elle n’est pas consacrée langue officielle mais elle possède quasiment la même place. La langue française ouvre une large audience sur le monde que la langue arabe.

Le débat critique est souvent biaisé et obéit à une forme de passion, loin de la sérénité avec l’ex colonisateur : les conflits refoulés, tour à tour l’attirance et la répulsion, les désirs camouflés sont en jeu dans le rapport avec lui. De plus, l’affirmation de soi est sans cesse convoquée, comme si elle était constamment contestée par l’ex colonisateur, qui l’est en fait- dans son subconscient.

La colonisation avait produit un phénomène d’acculturation. Cela avait posé une question essentielle ou disons existentielle : fallait-il écrire avec la langue du colonisateur sans être aliéné. Cette question ne cessa de hanter nos écrivains. le système colonial diffusait sa langue, sa culture par la presse, l’administration, la justice en dressant de solides barrières pour la langue arabe et berbère, par la fermeture des écoles, des séminaires, des universités traditionnelles. Il visait tout simplement l’assimilation des populations maghrébines pour les intégrer dans un ensemble de francophonie encore en formation. Sa tâche n’était pas aisée cependant, car les langues locales étaient solidement enracinées dans les trois sociétés qui avaient produit quand même produit un modèle de civilisation arabo-musulmane.

Alors c’est avec la langue du colonisateur que nos écrivains s’étaient exprimés. Ils ont composé des textes de dimension littéraire et identitaire complexe.

L’essai est le premier genre adopté. C’est une prise de parole, une manifestation de soi, par laquelle il revendiquait une place dans l’espace colonial. L’écrivain y recourait pour apporter sa contribution dans un débat ou politique ou culturel. C’est un sous genre, une littérature orientaliste, exotique qui met en lumière des peuples étranges au public occidental. C’est l’ouvrage  autobiographique de Mohamed ben si Ahmed Benchérif, produit en 1921 dont il raconte les campagnes militaires au Maroc et en Allemagne et qui ne manque pas d’exotisme. Ce qui le différencie de son modèle européen, c’est un discours idéologique qui, tout en reconduisant le dualisme éthique et sociologique du discours colonial dominant. Il suggère aussi, comme en une discrète mise en garde ou un obscur fantasme de revanche, que la puissance politique et militaire a maintes fois changé de camp au cours de l’histoire des civilisations. En fait cette timide contestation n’est pas évidente à première lecture et ce roman semble plutôt faire allégeance au pouvoir colonial qui lui consent un espace – si limité soit-il – dans ses institutions éditoriales. « Echantillons » de la réussite de la mission civilisatrice de la France, ces auteurs semblent n’avoir acquis leur statut d’écrivains et d’intellectuels qu’au prix d’une « trahison » et peuvent être exhibés comme justification de la politique d’assimilation.

Les formes narratives prennent le relais. Le roman, la nouvelle se nourrissent du conte, de genres traditionnels. C’est souvent une autobiographie avec un souci de l’identité ou de l’assimilation. Le quotidien diffère de celui colporté par le colonisateur. Les pionniers sont Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Driss Chraïbi. C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale et, plus précisément dans les années 50 que s’élabore, « dans la gueule du loup », pour reprendre encore une fois une expression de Kateb, un langage littéraire original qui va progressivement se dégager de la sphère matricielle, s’individualiser et s’autonomiser. Contrecarrant la visée hégémonique de la littérature française des colonies, des auteurs de talent innovent. Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Kateb Yacine.C’est la littérature de combat pour les indépendances. Mais une fois les indépendances conquises, trouve-t-elle une justification quant à sa continuité ou bien elle doit se transformer ou pour mieux dire elle doit trouver un autre répertoire d’expression.

Une fois l’indépendance conquise, le problème de rapatriement des archives coloniales s’était posé avec acuité aux états maghrébins, ce qui avait engendré une politique constante irréversible du moins pour l’état algérien pour qui ces archives avaient une importance, tant elles formaient une mémoire collective pendant 130 ans de colonisation et qui évidemment touchaient les biens et les hommes, aussi bien dans la politique d’injustices et de clientélisme des autorités coloniales. Cette revendication connut des incompréhensions, des compromis, des concessions de part et d’autre pour ce rapatriement qui concernait aussi la sécurité de certaines catégories de personnes impliquées dans la guerre de libération. Donc, il s’agissait bien d’histoire, de mémoire collective à récupérer par un discours politique. Quant à la littérature, elle priorisait les thèmes d’actualité de l’état, soit pour véhiculer la légitimité r(évolutionnaire, soit vulgariser le choix du régime socialiste ou même collectiviste de grands projets de la révolution permanente, tels que la Révolution agraire ou la gestion des entreprises socialistes. C’est ainsi  que la lutte, les tragédies, la propagation de l’ignorance (fermeture des écoles coraniques, des médersas par les autorités coloniales et des séminaires et interdiction de l’accès à l’école publique aux indigènes),la famine et les souffrances des générations éteintes tombèrent dans la mémoire de l’oubli.

les limites de la traduction colloque internationaluniversité Oran ahmed bencherif

24 avril, 2020
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     Citation : comprendre les besoins, les possibilités et les limites des traductions permet de les utiliser de façon consciente, distanciée et adaptée. Philippe Blanchet, professeur de sociologie linguistique et didactique des langues à l’université de Rennes (France)  

    I.        Plurilinguisme :

 

 

Tout ce qui n’est pas moi est différent de moi. Donc on est en présence de personnalités propres dont chacune revendique sa propre existence. Il y a diversité et cette diversité atteint la forme la plus naturelle à l’homme qui est la langue, celle-là même qui le différencie de l’animal. Alors nous sommes en présence de la diversité des langues et des cultures qui constitue une richesse humaine et un patrimoine universel à préserver de tous les dépérissements qui se manifestent éventuellement par manque d’enrichissement. Cette diversité est à protéger et promouvoir dans des mécanismes bien pensés. Il existe des milliers de langue et au sein d’une même langue, les nuances sont de taille à tel point que la traduction rencontre des obstacles ou se heurte à ses propres limites. Nous citons l’exemple de la langue arabe qui d’un espace géographique restreint et limité a dû parcourir une vaste sphère géographique s’adaptant aux dialectes locaux ; donc il y eut enrichissement réciproque. Ainsi la langue arabe maghrébine diffère de celle du golfe arabique ou du moyen Orient et à chacune il existe des spécificités propres. Les mots utilisés pour définir le même objet diffèrent ici ou là.  Cependant la langue arabe dépasse nettement cet ensemble géographique et s’étend sur l’ensemble du monde musulman dans lequel elle est utilisée en religion principalement, c’est dire qu’elle côtoie les langues nationales de cette sphère géographique.

Mais cette diversité et cette pluralité linguistique et culturelle ont été combattues à outrance par les idéologies autoritaires ou normatives dans le but de faire prévaloir une langue uniforme. C’est le cas du Maghreb où la langue officielle, qui est l’arabe, côtoie les dialectes berbères dont seul le Tifinac, langue des Touaregs, est une langue écrite avec son alphabet et son dictionnaire. Ce phénomène remonte loin dans l’histoire et ne prend son expression ni pendant la découverte du Nouveau Monde, ni pendant les colonisations. En effet, cela remonte aux Grecs, du temps de Platon, puis d’Aristote. Car la langue grecque était une langue littéraire qui avait sa grammaire, donc développée pour permettre les échanges sociaux culturels entre individus et entre groupes, entre individus et l’état, entre l’état et les états, dont celui de la Perse antique. Les Grecs étaient voyageurs et avaient naturellement des contacts avec les populations des pays visités. Pour eux, il n’y avait qu’une seule langue tous les autres parlers étaient barbares, pour le seul fait qu’ils ne comprenaient pas cette langue. Cela était vrai pour les anciennes populations du mont des Ksour dont je suis fièrement le natif. Celles-ci étaient les Gétules qui étaient de redoutables guerriers qui faisaient toujours défections dans les rangs ennemis, qu’ils fussent Carthaginois ou Grecs ou encore Romains et plus tard Vandales. Les Grecs ne comprenaient pas leur langue qu’ils assimilaient à des cris. Pourtant, les Gétules avaient leur propre culture et descendaient des célèbres hommes des non moins célèbres Gravures Rupestres dont l’origine attestée est de 8.000 ans avant notre ère. D’ailleurs ces Gétules nous ont légué leur patrimoine matériel et immatériel. C’est ainsi que de nos jours, nous retrouvons des mots rescapés de leur langue, exemple : Tachatouft, C’est un nom de montagne.  Ainsi, toutes les montagnes du Sud Ouest avaient leur propre nom que la mémoire collective n’a pas sauvegardé. Tout comme nous avons récupéré la légende qui avait mis fin au rite de la mort volontaire et groupée qu’ils pratiquaient, thème qui est l’objet de mon livre d’antiquité ‘Gétuliya et le voyage de la mort’. C’était un peuple foncièrement égoïste pour qui la mutualité n’existait pas. Personne n’aidait personne et quand une famille n’avait plus de vivres et de nourriture, au lieu de faire appel au groupe social, elle creusait sa propre sépulture et s’y mettait toute : hommes, femmes, garçons, filles, vieux et vielles.

Alors elle attendait la mort et de nos jours nous retrouvons ces tumulus disséminés dans notre région et dans la steppe jusqu’au nord du Sahara. Cette pratique disparut grâce à une fillette qui ne voulait pas mourir et se cacha chez son amie dont elle avait demandé l’aide, au moment où sa famille allait entreprendre ce voyage de la mort.  Donc elle en réchappa à la mort et sauva son peuple après être comparue par devant un prétoire populaire. Dès cet instant cette pratique fut abolie après avoir été un sérieux handicap à l’accroissement démographique. Cette légende s’était produite 3 siècles avant notre ère et sa mémoire a pu arriver jusqu’à nous grâce à l’administrateur de la commune mixte, le capitaine Dessigny qui l’avait récupérée chez les indigènes ( Pardon le terme indigène est dans son contexte historique) en 1904 et avait procédé aux fouilles de quelques tumulus dont il avait trouvé un riche mobilier qui attestait de cette civilisation.

Cette diversité et cette pluralité culturelle sont plus perçues comme un facteur déstabilisant de la cohésion nationale. Si ces doutes sont en partie vrais dans la mesure où des politiques autonomistes voient le jour, l’état régulateur ne fait rien pour les éliminer d’un côté et de l’autre œuvrer à intégrer cette diversité et cette linguistique plurielle comme richesse, une plus-value. Nous constatons hélas que les états décolonisés ont suivi la stratégie des états coloniaux pour imposer une seule langue, un seul mode de pensée qui sont :

-          La langue du colonisateur

-          L’équation domination-soumission.

Pour dire un mot dans ce sens à propos de l’Algérie mon amour, nous dirons que la tâche ne fut jamais aisée. En débarquant le 5 juin 1830, les Français n’avaient pas trouvé une terre en jachère, un no mans land. Mais les conquérants français avaient trouvé une langue et une diversité culturelle, porteuses de civilisation dont elle ne cessa jamais de vouloir leur substituer sa propre langue et sa propre culture pendant 130 ans. Cette civilisation de l’Algérie avait pour ossature un appareil judiciaire efficace et puissant. Nous verrons plus loin comment il était resté debout, actif pleinement.

Cette diversité s’illustrait par une multitude de dialectes qui ne cessèrent jamais d’être utilisés dans les rapports sociaux avec l’autre, toujours avec des nuances fortes qui garantissaient à chacun d’eux une individualité propre. C’est dire que ces langues parlées étaient préservées par un fort communautarisme qui se manifeste par une démocratie non élective, en la figure d’une assemblée (djemaa) dont les membres représentaient une fraction du groupement humain citadin ou rural. Dans la région du mont des ksour par exemple, ces dialectes dépassent la dizaine et vivent en harmonie entre eux. En effet, la coexistence pacifique est sacrée et les différends sont réglés par la réunion extraordinaire des assemblées concernées, quand ce n’est pas un sage notable docte en sciences religieuses qui règle ce contentieux. Pour rendre hommage à ces notables, je souligne que mon défunt père appartenait à ces hommes d’exception, véritables régulateurs de la société dans lesquelles ils vivaient.

Cette pluralité de langues, plus de 13500, ( chiffre donné par le professeur P. Blanchet) constitue un patrimoine humain qu’il est difficile de négliger. Car elle s’est imposée depuis les âges les plus reculés. Cependant seuls quelques unes d’entre elles possèdent une certaine mobilité ou disons qu’elles ont vocation conquérante. C’est le cas de l’Arabe qui a conquis un grand espace géographique, du Portugal, de l’Espagnol, de l’Anglais, du Français dans une moindre mesure. Mais si l’Arabe était porteuse de message spirituel, les autres langues sus citées ont un autre objectif qui est matériel, soit la conquête de pays et la substitution de valeurs à d’autres valeurs qui sont les siennes.

Mais quelles sont les fonctions de la langue ? A l’intérieur du groupe, elle sert à relier, à échanger, à signifier. Elle est donc communicative et possède le pouvoir de créativité comme elle en conserve la mémoire collective grâce à ses mots qu’elle utilise, ses règles grammaticales. C’est dire qu’elle est le passé, le présent et l’avenir du groupe. En plus profond, c’est un moyen de revendication existentielle, la revendication de l’identité, ce qui est une légitimité en soi. Mais dès lors, qu’elle s’oriente vers l’autonomie, c’est chose complexe. Mais le pouvoir et ses relais ne doivent pas se précipiter pour condamner cette orientation. Au contraire, il doit avoir une grande capacité à convaincre plutôt que d’imposer son point de vue ou sa décision. En effet, le monde d’aujourd’hui est régi partagé entre de grands ensembles régionaux qui accèdent au pouvoir de négocier avec ses vis-à-vis.  Pour citer l’exemple de l’Algérie, le mouvement autonomiste de la Kabylie n’est vraiment pas représentatif. En effet, il reste localisé dans cette région et de faible importance. Quant à l’état, il a fait une concession et je ne pense pas qu’il irait jusqu’à céder aux vœux autonomistes. Il a promu la langue Amazigh à une langue nationale et je ne crois pas qu’il puisse aller à son officialisation. Ce serait une grave erreur. D’abord, cette revendication est négligeable en nombre et dans l’espace. Les Amazigh du mont des ksour n’en veulent pas par exemple. D’ailleurs la majorité n’en veut pas. Cependant l’état n’en néglige pas la culture. La langue Amazigh est enseignée et possède ses supports médiatiques : télévision et radio. Je citerai maintenant l’exemple des Kurdes qui est très significatif et dont la population globale atteindrait 50 millions répartie entre 4 états : la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran. Ce peuple n’a pas demandé une autonomie fusion généralisée et approuvée par son ensemble ; il existe certes des mouvements autonomistes qui sont de faible impact. En effet, le Kurde d’Irak ne ressemble pas à celui de la Turquie, ni à celui de la Syrie, ni à celui de l’Iran. C’est dire que les Kurdes partagent les mêmes valeurs avec leur pays respectif.

 

 

 

 

 

 

 

II.        Traduction entre langues différentes :

 

Puisqu’il existe autant de langues, la traduction devient inévitable pour la communication vers l’autre, cet humain parlant et bien sûr pensant. C’est la communication interculturelle à travers des expériences et des échanges verbaux avec leurs auteurs. Donc c’est une courroie de transmission de mœurs et de coutumes, de valeurs et d’enseignements qui seraient oubliés ou morts tout simplement sans cette traduction. C’est une sauveuse de l’humanité en quelque sorte et pour preuve la traduction des sciences et de la philosophie grecques par les Arabes en est la parfaite illustration, chose que les Romains n’avaient pas cru utile de réaliser.

L’activité plurilingue est composée souvent d’une activité de traduction, sinon l’universalisme auquel aspire chaque langue ne peut être pensé, schématisé, poursuivi. Cette traduction est en quelque sorte notre miroir dans un univers qui est déjà pluriel. C’est cette aspiration, somme toute légitime, qui permet à la langue de se faire connaitre par l’autre et lui enseigner sa culture. Qui peut entendre parler d’un parler dans l’Afrique tribale profonde, de son peuple, de sa culture, de ses mœurs et coutumes ? Personne. Mais pour qu’elle suscite l’intérêt de la traduction, il faut qu’elle soit elle-même porteuse de civilisation et de richesse socio-anthropologique. Or ce n’est pas le cas et on trouve ces peuplades qui vivent toujours sur le mode ancestral millénaire. Donc l’intérêt de la fonction de traduction est évident et incontournable, c’est la pierre angulaire de la coexistence universelle depuis toujours. Même en temps de guerre, elle est un impératif. Elle peut sauver un prisonnier de la mort, récolte des renseignements sans lesquels toute stratégie est inopérante.

Ceci dit, on se pose naturellement la question de savoir ce qu’est la traduction. Elle nous permet d’aborder un sens, une opinion, un discours, un mode de vie, des expressions linguistiques étrangères, puis de les assimiler et d’y répondre. Ceci nous mène à poser la question de savoir si elle possède la capacité de traduire tout d’une langue, autrement dit est-ce que chaque langue possède son particularisme, c’est-à-dire ses expressions propres qui sont intraduisibles. Tous les spécialistes s’accordent à donner ce particularisme à chaque langue, c’est en somme une personnalité propre qui la distingue d’une autre langue. En traduction, on atteint l’équivalent de l’énoncé de départ, mais presque jamais la fidélité. Mon expérience personnelle conforte ce constat par une expression clé de mon roman dont elle est le titre : Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué. L’administrateur colonial avait échoué dans la traduction dont il n’avait pas cherché à obtenir ni l’équivalent ni la fidélité. On en parlera plus loin de cette lacune qui avait conduit au drame.

Pour éviter cette lacune ou contourner la difficulté, il y a lieu de connaitre l’énoncé et sa profondeur, ses précisions, ses nuances, lequel appartient à une autre culture qui possède ses propres variantes. Les professionnels de la traduction savent au départ qu’ils sont amenés à augmenter de volume le texte cible par rapport à l’énoncé de départ

Si dans la création littéraire ou autre, le choix lexical reflète la pensée du premier coup, il n’en est pas de même en traduction. Le traducteur choisit ses mots pour être le plus explicite, autrement dit il négocie dans un vocabulaire large ou restreint pour enfin arriver à l’équivalence. C’est dire que le traducteur compare entre deux langues, deux cultures et doit identifier les points communs traduisibles. C’est dire qu’il faut une maitrise des deux langues de départ  et d’arrivée.

 

le procès des insurgés de Margueritte cour Montpellier;ahmed bencherif

22 avril, 2020
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Me Grollier,  défenseur de Taalibi hadj  Ben Aicha. Trente-cinquième journée matin et après-midi.

« Eh ! Quoi ! Au XX ème siècle en France, il y a encore des parias, des hommes qu’on peut séparer des autres sans que nul ne les défende ?…Nous avons promené nos couleurs glorieuses au service des lois et de l’humanité, et là de l’autre coté de la Méditerranée de pareilles erreurs sont permises !…M. le procureur général vous a présenté ces hommes comme des pillards et des assassins. Ces renseignements disent : Moralité, conduite : très bien, casier : néant…Parce que  cet homme est riche Khouan qui fait du prosélytisme, parc e qu’il offrira un  Taam et un couscous qui précède le pèlerinage, on l’accusera d’être l’organisateur de ce soulèvement… L’administrateur Marel le décrit comme un  homme sérieux et incapable de faire du mal…N’a-t-il pas expié ? Jamais quoiqu’il arrive, quel que soit le verdict, cet homme ne reverra l’Algérie,  c’est à Cayenne qu’il ira et il  n’aura même pas la ressource de laisser ses os dans la terre d’islam.  Voilà quel sera le châtiment. Il faut du sang à M. le procureur général et  cela au nom de la civilisation. Quelle civilisation ! La civilisation des temps barbares ; mais la  civilisation qu’on attend de vous, messieurs les jurés, c’est un  verdict fait de pitié et de pardon ». (38)

Me  Chamayou, défenseur de Bourkiza Ben Sadok.             

« Dix têtes ont été requises dans  ce procès,  ce sont des flots de sang qu’on  veut faire couler dans le Zaccar. Et vous voulez que dans quarante jours, dans deux mois, par une claire matinée d’avril, au jour naissant, celui auquel vous auriez infligé cette peine  abominable de traverser la mer pour retrouver sur la place de son village, offre sa tète au  bourreau. Une tête de vingt-cinq ans tombée dans le panier sanglant de la guillotine…Vous  avez remarqué que M. le procureur général l’a présenté comme ayant été le lieutenant du chef et ayant participé au commandement. Pour ces faits, il est poursuivi inexactement  comme complice,  puis comme auteur principal de rébellion… » (39)

Les plaidoiries sont dans la même stratégie de dénoncer les lois violentes de la colonisation, mais aussi l’insuffisance ou l’absence de preuves pour justifier la dîme du sang. Les défenseurs, qui suivront, chargeront de la même manière l’administration. Nous pouvons retenir MM Milhaud, Roussy, Hour, Huriaux, Courazou, Vialle… le procès tire vers sa fin et les chroniqueurs judiciaires, dont on  ne soulignera jamais assez l’engagement, ont œuvré à rendre compte des débats à un public plus large, pour les passionnés comme pour les avertis. Certains ont déjà entrevu l’issue de ce procès monstre, à l’instar de la feuille La Dépêche  dont l’auteur s’est montré vraiment visionnaire :

« Ce n’est pas à l’échafaud qu’iront  ces pillards chez qui on n’a pas trouvé d’argent, ces  voleurs qui ne  voulaient pas toucher aux sommes offertes, ces bandits qui respectaient les femmes et les enfants, ces insurgés qui n’avaient pas d’armes, ces assassins dont le chef disait sans cesse : ne frappez pas ».

Les délibérations    

Les débats sont clôturés jeudi cinq février, à l’issue de quatre-vingt-dix audiences. Puis, la lecture des questions est entamée par le président, dont 2380 principales et 150 subsidiaires, sériées en cinq groupes, qui sont répertoriées dans un feuillet de 35 pages. Cela prend ra toute la journée.  C’est un travail harassant  pour les jurés qui prennent des notes   Le lendemain, vendredi huit février, ils s’enferment dans la salle des délibérations pour au moins vingt-quatre heures. Ils ont commandé des victuailles et ont ramené des couvertures pour pouvoir  y passer la nuit. En effet, ils n’ont pas le droit de sortir, ni de communiquer avec l’extérieur. Le sept février, ils regagnent la salle des délibérations. Leur président donne lecture les réponses ayant trait à l’accusation, l’acquittement, le degré de culpabilité sur les accusés.  Le président Rouquet leur signifie des contradictions et les renvoie à la salle des délibérations encore une fois. Jusqu’à minuit, les délibérations ne sont toujours pas closes.  Ils reviennent le huit février. Les accusés sont ramenés par leurs gardes ; les avocats, la  cour, le parquet, les journalistes et le public sont présents. Le président du jury commence la lecture du verdict qui sera longue et prendra la journée entière et la nuit. (40)

Le lendemain, neuf février,  à six  heures du matin, la cour rend son arrêt le neuf février à six heures du matin. Elle prononce quatre-vingt-un  acquittements et vingt-deux condamnations dont quatre aux travaux forcés à perpétuité, sept aux travaux forcés à temps limité, deux à cinq ans de réclusion et interdiction de séjour,  quatre à deux ans de réclusion dont l’une à six mois, trois interdiction de séjour de cinq ans, un acquittement avec enfermement en  maison de correction jusqu’à la majorité de  vingt ans. Il y a lieu de noter que les peines capitales n’ont pas été prononcées. Au  chapitre suivant, nous essayerons de répondre à  cette mesure de clémence exceptionnelle et on confrontera les chiffres en  notre possession en  ce qui concerne le nombre des condamnations. 41)

Raoul et ses amis; Margueritte 26 avril 1901 ahmed ben cherif

12 avril, 2020
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C’étaient des roulants de souche espagnole, qui venaient d’AliCante, la deuxième capitale d’Hannibal le carthaginois, redoutable ennemi de la Rome antique. Poussés par la misère, tentés par d’alléchants échos qui leur parvenaient d’Algérie, ils quittèrent leur petit pays, voyagèrent clandestinement par bateau, attirés par la terre promise qu’ils s’imaginaient une terre neuve sans population. Ils ne connaissaient ni le Français, ni l’Arabe. Ils cherchaient du boulot et se firent comprendre par une gestuelle. Hamza comprit et les emmena vers son père. Le Moqadem convia les visiteurs à s’asseoir, par devoir d’hospitalité et leur demanda s’ils avaient faim. C’était un langage de sourd et il se fit comprendre en recourant au premier langage humain, celui des gestes. Ils observèrent un silence pesant, lequel était trop significatif. Leur hôte envoya donc son fils Hamza leur amener de quoi  manger.

Raoul et ses amis vinrent de Margueritte où le garde champêtre leur avait dit qu’ils trouveraient embauche dans la plaine. Ils avaient tellement marché sous le soleil brûlant  qu’ils étaient épuisés et déshydratés. Ils réclamèrent de l’eau et étanchèrent leur soif. Ils commencèrent ensuite à percevoir les choses autour d’eux, à leurs justes proportions. Ils dévorèrent de leurs yeux les champs de blé qui s’étendaient à perte de vue que le souffle du vent berçait, observèrent la terre avec avidité qu’ils pensèrent très généreuse, envièrent les habits chics de leurs hôtes et regardèrent enfin avec une supériorité méprisante les moissonneurs qu’ils pourraient, se dirent-ils, employer la saison prochaine dans leurs exploitations, ce qui n’était pas un rêve, mais un projet facilement réalisable, tant ils étaient sûrs qu’ils ne couraient pas l’aventure en Algérie. Car, le sentier battu par leurs devanciers  drainerait autant d’hommes de la rive Nord de la Méditerranée

 

Les moissonneurs, roulants et autres, quant à eux, considéraient ces étrangers en vrais conquérants glorieux, plutôt que de pauvres malheureux qui méritaient charité. Ils ne manifestèrent à leur égard aucun sentiment de solidarité, les uns et les autres ne se sentant pas unis par un même destin. Cette Armée de roulants, qui inquiétait tant le pouvoir, n’était nullement révolutionnaire et portait en elle-même les germes de la contradiction interne, nuisible à son unité, dont une partie seulement, l’européenne, était prise en charge par tous ceux qui présidaient aux destinées du pays. La générosité du Moqadem rendait tout le monde perplexe : les œuvres charitables de la zaouïa touchaient les indigènes assurément et de façon générale, tous les misérables en ce bas-monde.

 

Hamza se pointa et déposa pour les quêteurs d’embauche un plat moyen assez consistant et largement suffisant pour trois moissonneurs de grand appétit. Ils regardèrent la nourriture abondante qui faisait vibrer leurs sens. Alors, ils commencèrent par la fin, se partagèrent la viande qu’ils dévorèrent en un clin d’œil comme des loups. Puis ils croquèrent les ossements et avalèrent en quelques bouchées la petite montagne de légumes. Il ne  restait que le couscous qu’ils n’avaient jamais vu. Ils mangèrent de grand appétit.   Raoul demanda du Chrab. L’expression désignait le vin dans le jargon populaire. Il fut d’une insolence extrême. Il ne manquait plus que cela, gronda un notable. Le Moqadem intervint pour calmer les esprits et répondit à Raoul que le Chrab était interdit par la religion musulmane. Raoul, qui n’en savait rien, comprit qu’il venait de faire une grosse bêtise et n’insista pas. Ils achevèrent le repas et dirent : « Merci beaucoup ».

 

La pause s’acheva par un thé et les moissonneurs regagnèrent les champs, les jambes dégourdies, les bras plus vigoureux et d’excellente humeur. Vers le coup de quinze heures, le soleil demeurait immobile dans son point et projetait ses dards qui martelaient le crâne, serraient les tempes prêtes à imploser à chaque moment, chassaient l’air autour de l’individu dont le cerveau bouillonnait comme trempé dans un chaudron. Ni le chapeau, ni le turban ne permettaient d’échapper à cet enfer qui descendait du ciel en ce moment et que tous craignaient. Ces hommes bossaient  sans arrêt. Ils peinaient et suaient avec une endurance qui dépassait les limites de la résistance humaine. Ils étaient laborieux et récoltaient ce que la terre donnait avec une générosité. Chacun se faisait le devoir sacré de moissonner le tiers d’un hectare environ par jour, sans geindre ni se plaindre.

 

Les roulants, ces hommes robotisés par le dénuement total, restaient là et abattaient de la besogne à la sueur de leur front, méritant plus que le salaire. Le Moqadem fit sa troisième incursion du jour pour évaluer la récolte. Il marchait entre les bottes de blé en vrai pèlerin, prenait une gerbe, puis une autre et une autre. Les épis étaient beaux et gorgés de soleil. Il remercia le Seigneur pour cette prospérité, les bras levés en haut, le regard lointain et implorant. Alors il se prosterna, baisa par trois fois la terre et pria : « Seigneur tout puissant ! Fasse que cette abondance dure et éclaire les hommes sur ta grandeur et ta générosité. Fasse que ta Justice règne dans le monde. Délivre la terre de l’Islam des impies qui la souillent. Fasse que nous soyons ton épée pour la libérer».  Hamza contemplait en silence l’humilité de son père dont il essayait de pénétrer les pieuses invocations.

Hamza résistait de moins en moins. Il ne tenait plus la faux avec la vigueur nécessaire et son genou pliait parfois. Il supportait au plus mal cette atmosphère lourde, expirait une haleine chaude qui lui donnait une sensation de gêne respiratoire. Il demanda à son voisin Karim de lui passer la gourde. L’eau n’était pas fraîche, mais tiède et il but seulement deux gorgées qu’il cracha. Va te reposer, lui suggéra Karim. Par égoïsme, il désirait être précocement l’égal des adultes. Sa volonté s’avoua vaincue et il allait quitter les champs, quand un campagnol couina et attira son attention. La bestiole, qui était terrorisée, courait à toute allure et bondissait. Elle fuyait un reptile, long de deux mètres environ, qui la poursuivait à toute vitesse. Avec une agilité foudroyante et un réflexe prompt, Hamza fit un saut et parvint à la hauteur du serpent qui se dressait sur sa queue et projetait sa gueule béante pour avaler le malheureux campagnol. Il brandit sa faux et la planta courageusement dans le cou du reptile qui, frappé mortellement, râla, roula sur lui-même et cessa de vivre.

 

Hamza regagna le petit bois de hauts peupliers, à écorce argentée et lisse, dont les feuillages aérés laissaient passer des éclats de lumière, qui dansaient sous leurs ombrages. Des moissonneurs épuisés roupillaient, allongés sur un tapis de verdure, visages couverts par leurs turbans. D’autres ne parvenaient pas à dormir, vidés d’énergies. Ils restaient assis par petits groupes, observaient un silence stoïque, ne pensaient à rien, n’écoutant même pas les pulsations de leurs corps. Les adolescents se rafraîchissaient près d’une marre peu profonde où ressurgissaient de faibles sources. Hamza les rejoignit et se débarbouilla sur le champ, puis s’abreuva longuement. Il taquina son ami Ali, reprocha à son équipe son manque d’endurance.

le martyr de l’oued; odyssée ahmed bencherif

12 avril, 2020
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Le martyr de l’oued

 

 

Encore octobre et ses rendez-vous tragiques :

L’oued menace de nouveau la ville,

Rappelle ses dangers, ses crues fatidiques,

Sa force impressionnante, son éternel cycle.

 

Il vient de très loin, du moyen Atlas

Et grossit d’affluents le long de son chemin,

Traverse la steppe, sur des roches ne se casse,

Passe entre des gorges, balaie des jardins,

Court plus vite que le vent,  profond et très large,

Charrie des quantités énormes de glaise,

Tourbillonne en folie, déborde ses berges,

Se brise contre les roches qu’il creuse.

Il descend en furie, arrache les arbres,

Emporte les bestiaux surpris dans les herbes,

Chameaux, bœufs et brebis en très grand nombre,

Dévaste les oasis et creuse des tombes.

 

Ses vagues énormes, folles et terrifiantes

Roulent les unes sur les autres sans répit,

Ne se brisent jamais, courent toujours en pente,

Foncent dans le désert assoiffé d’eau, de vie.

Elles montent très haut, gênées d’obstacles,

Poursuivent leur lancée, tombent avec fracas,

Puis se déchirent dans un bruit terrible,

Prennent leurs victimes dans leurs tristes appâts.

 

 

Il gronde dans la vallée comme un tonnerre,

Furieux et enragé de façon continue.

Ses échos demeurent suspendus dans les airs

Arrêtés par les monts resserrés, hélas nus.

 

Les habitants l’attendent, mais il les surprend.

Bienfaiteur ou monstre ? Il laisse cependant

De tristes souvenirs. Il ramène de l’eau,

Fait la félicité des plaines et des vaux.

Il vint de nuit, en l’an deux mille moins onze,

La veille du marché hebdomadaire en plein air,

Au bosquet de tamarix déjà en grains roses

Où marchands forains font de bonnes affaires.

 

 

 

L’oued les surprit dans leur sommeil profond,

Sous la franche lune, de chaleur étouffante,

Près de leurs voitures et leurs petits camions

Chargés de produits ménagers en vente.

 

Ils sont réveillés brusquement par l’eau froide

Et tout défile dans une vitesse rare :

Le grand émoi, l’émotion, pire débandade,

Des cris, des voix brisées, plus de phare.

 

Ils sont pris au piège par les flots qui montent,

Dépassent le genou et très vite la taille,

Cassent et vident les voitures qu’ils emportent,

Charrient tous les produits, élargissent les failles

Du proche enclos qui cède à la forte pression,.

Inondent les rues du centre de la ville,

Défoncent les portes des maisons sous tension,

Des boutiques pleines de denrées et de mil

le bagne Margueritte 26 avril 1901 ahmed bencherif

12 avril, 2020
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Au fil des jours, Hamza devenait de moins en moins endurant, ses forces le lâchaient, ses énergies s’atténuaient. Le jour, il  n’arrivait plus à travailler, alors il recevait des coups de bâton. Son mental souffrait, sa clairvoyance diminuait gravement, ses pensées étaient constamment en désordre. Il arrivait à peine à marcher, à se tenir debout. Il ne mangeait presque plus rien. Car, la pitance lui faisait plus de mal que de bien. Les diarrhées l’affectaient gravement, l’affaiblissaient. Son  visage était constamment jaune et il avait  beaucoup de fièvre. Il craignait d’aller à l’infirmerie qui était totalement dépourvue de médicaments d’urgence où bien souvent les malades étaient déclarés comme menteurs et donc les surveillants les mettaient au cachot pour un séjour d’un mois ou plus.

 

Un mois passa, Hamza souffrait encore de ses maux. Il peinait à abattre un jeune tronc, à l’aide de la hache qui lui semblait peser une tonne qu’il maniait avec d’énormes difficultés. Il donnait des coups faibles, presque lâches. Il ne parvenait pas à exercer la vigueur nécessaire. Il se fatiguait vite, plantait son outil sur le sol, s’y appuyait, essuyait la sueur qui ruisselait sur son front. Il avait mal, au dos,  aux reins, aux mains. La douleur le faisait souffrir atrocement. Le  garde-chiourme, qui l’observait depuis cinq minutes, rua sur lui et le frappa d’un coup de cravache au à l’avant-bras. Hamza tomba et resta longtemps évanoui. On le crut mort. Il se réveilla et s’écria de toutes ses forces : «  Nous sommes les braves, fils des braves. Nous sommes les fils d’Abdelkader et d’ElMokrani. Moi, Hamza, je suis mort, mais j’ai laissé mon fils Hamza dans mon pays. Il chassera tous les Français dont nous n’avons connu que la pire des injustices ». Il parlait en français et tous les forçats qui étaient avec lui se regroupèrent autour de lui. Deux gardiens le frappèrent durement et l’emmenèrent au commandant qui sans hésiter lui infligea vingt  jours de cachot.

 

La nouvelle geôle faisait à peine  six mètres carré, dépourvue totalement d’aération et de lumière. Le sol était en pailles, trop humide et cramoisi que les garde-chiourmes  changeaient une fois tous les dix jours. Il fallait vraiment être de bonne condition physique  pour résister à un milieu malsain et insalubre. Le bagnard, qui était enchainé, avait droit à une ration de pain tous les trois jours, sans bouillon,  ni viande, ni même légumes.

 

Hamza pensa que le cachot était réellement un cercueil dont il n’en sortirait jamais   vivant. « Non, s’écria-t-il, ce n’est pas une fin digne d’un révolutionnaire ». Personne ne pourrait l’entendre, il pouvait crier tant qu’il pouvait. Il demeura un long moment pensif. Il se creusait les méninges pour trouver une issue à sa situation désespérée. Il ne souhaitait pas du tout mourir de  cette façon lamentable. Comment donner un autre cadeau à son  bourreau et quitter cette terre sans orgueil,  ni amour propre. Non et non. Il devait réagir et se faire un défi pour mourir glorieux. Mais comment y parviendrait-il ? Il s’assoupit un moment et fit une vision étrange : le Moqadem, son père, communiait avec lui, lui montrait les voies secrètes du Seigneur. Il l’entendit réciter des versets de la sourate de Marie, celle qui énonce plusieurs miracles.

 

Il se leva en sursaut, sourit et dit : «  Louange à Dieu ». Il mangea sa ration de pain, puis il arrangea son lit de paille, fit ses ablutions en frottant le parquet de terre, observa plusieurs prières et s’assit. Il psalmodiait mélodieusement le chapitre de Marie. Il s’attardait longuement sur le sort de Marie et les miracles dont elle fut honorée par le Seigneur, sur la naissance du  Christ, sur l’or qu’un ange invisible lui apportait. Il essayait de percer la lumière qu’il pensait venir d’Allah. Quand il eut terminé son chant religieux, il était serein, vraiment apaisé. Il vit autour de lui et toute la laideur de tantôt s’était néantisée, transformée en beautés. Une bonne senteur s’exhalait qu’il humait plusieurs fois pour en être bien convaincu. Il voyait les murs en  vert, gravés de l’étoile et du croissant. Il ne délirait pas. Mais il se croyait vraiment dans un lieu sacré, paradisiaque où régnait la  beauté.

 

Il observait ce régime et au bout de vingt jours, il avait changé notablement. Ses joues avaient pris des couleurs et un peu de chair, ses jambes avaient recouvré un  peu de vigueur, ses yeux scrutaient sans se retourner, ses bras avaient pris des forces, sa voix était résonnait.  Il pensait au Moqadem, à son petit enfant Hamza, à sa mère, à Safia et à Pauline. Il se leva, arpenta le cachot, quand deux gardiens ouvrirent la porte. Ils le crurent mort et vinrent  l’emmener pour aller l’enterrer en dehors du camp. Quand ils le virent debout et bien vivant, ils le prirent pour un fantôme et reculèrent. «   Venez, dit-il, je suis prêt à affronter la mort ». Ils le crurent fou. Ils l’emmenèrent. Il marchait droit, fier de lui-même. Dans la cour, tous les forçats étaient rassemblés pour l’appel. Il psalmodia la sourate du Royaume, chanta l’hymne de la complainte de l’héraut, au lendemain du débarquement français à sidi Freidj :

 

« O feu de mon cœur, ils détruisent les mosquées,

Où donc est le croyant qui vaut dix hommes, et dont le bras vengeur

Brandira la lance, ceindra l’épée

Fera éclater la poudre et charger nos fusils ? ». ( Jean Dejeux )

 

On l’aurait vraiment cru sur un cheval blanc qui fendait l’air dans sa course et chargeait les rangs du Roumi. Il possédait une force exceptionnelle, herculéenne. Sa voix résonnait si fortement que l’écho la renvoyait avec plus d’intensité. Puis, il déclama une prémonition : « Mes compagnons de Margueritte, nous avons inauguré le siècle avec notre sang, c’est le début du chemin vers l’indépendance de notre Algérie meurtrie. Mes frères Marocains et Algériens notre destin est commun. Mes compagnons forçats Français, le bagne est une honte pour le peuple français. Il sera fermé et ne sera qu’un affreux souvenir qui remplira des pages d’histoire ».Tous l’écoutaient avec une vive attention et une profonde admiration. On dirait que cette foule immense, formée de bourreaux et de victimes, ne formait plus qu’un seul corps. Des garde-chiourmes et des bagnards laissaient couler quelques larmes.

 

Mu par une fierté extrême, une confiance illimitée en lui-même, une force extraordinaire et d’une foi profonde en Dieu que lui renvoyait son passé de révolté irréductible et infaillible, Il se prosterna, puis il se mit à genoux. Les mains jointes vers le ciel, il resta immobile, un sourire irradiant son visage. Il arrêta de respirer, son cœur avait cessé de battre. Hamza était mort. Alors fusèrent dans l’air les prières de bénédiction musulmanes  et chrétiennes. C’était le dix-huit mars 1904. Hamza avait vécu depuis son jeune âge à l’école révolutionnaire où des acteurs l’avaient formé en lui contant les épopées de son peuple, les hauts faits de guerre de combattants intrépides, de ces hérauts qui chantaient l’hymne de la liberté. Son combat restait dans la mémoire collective là-bas sur les hauteurs de Margueritte dont le vrai nom d’AinTorki avait été usurpé par le colonisateur.

 

 

 

 

bédouine ; vagues poétiques ; ahmed bencherif

12 avril, 2020
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                                           Bédouine  

 

 

Dans tes nappes alfatières sans rivage,

Planes comme la mer, sans grande profondeur,

Ondulées par le vent qui souffle avec rage,

Qui cachent dans leur terroir mille splendeurs,

Tu sens le temps filer sans allure entre tes doigts,

Comme un fil de tissage jamais épuisé,

Départi entre un long jour sans émoi,

Une courte nuit sans veillée tamisée.

 

Tu es la reine de ces espaces infinis,

Austères et prodigues, calmes et solitaires,

Doux et implacables, prospères et bénis,

Bucolique au rythme de mélodieux airs.

Ton poète improvise des stances de l’amour

Te magnifie en vers et brosse ton portrait,

Maquillée de kohol, paré de tes atours

Outrageusement tatouée, et pleine d’attraits.

Et tu vas ! Tu vas vers la source jaillissante

Dans un lit végétal ombragé de peupliers,
sur la rive haute de l’oued qui serpente,

Toujours présent par ses crues jamais oubliées.

 

La flûte t’attire, ses échos amplifiés.

Son air mélodieux t’embarque dans son char,

Ses notes graves ou gaies t’ont désormais déifiée,

Par un sacre immuable loin des regards.

 

Ton berger te reçoit sous les feuilles vertes

Aérées aux rayons de soleil infiltré

Qui bruissent au zéphyr annonçant l’amourette,

En ce rivage loin des regards indiscrets.

 

hé c’est moi qui l’ai tué; ahmed bencherif

12 avril, 2020
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La rue de France était large, ses trottoirs aussi. Elle n’était pas longue et finissait à une rue transversale qui menait, côté Sud, directement à la légendaire maison du bois située au  souk. Elle était méticuleusement propre : pas de sable, point de déchets, vitrines étonnamment reluisantes, devantures arrosées.  Mohammed la traversa en peu de temps et arriva à l’angle où était situé un grand magasin d’alimentation générale, bien achalandé en produits : pattes et riz, huile, thé, sucre, café, fromage, farine, semoule…Mohammed y faisait toujours ses achats, malgré le caractère un peu cupide du propriétaire qui ne faisait pas de vente à crédit aux chômeurs. Il le préférait cependant pour le lien agnatique qui les unissait. C’était aussi simple que cela et il en était fier et lui disait : « Moi, je fais mes provisions chez toi, fils de mes gens. ». Il ne l’adulait pas et donc ce n’était point un sentiment xénophobe pervers et fanatique, mais le souci de sentir une main chaude de groupement social. Pour preuve, il ne haïssait pas les autres. Quatre clients le précédaient et quand vint son tour, il sortit son porte-monnaie vieilli, recompta ses sous et arrêta de mémoire combien il allait dépenser. Pour lui, le superflu n’avait pas droit au chapitre et il achetait le nécessaire du nécessaire ; pas question d’apprendre les mauvaises habitudes à sa lionne ou à ses enfants. Donc, point de gâteaux, de confiture, point de bonbons, de chocolat. Il demanda un kilo de sucre, une demi livre de thé, une livre de café, un kilo de pattes langue d’oiseaux, paya la note et s’en alla.

Il revint sur ses pas et arriva à la boulangerie de Gonzalez, dont la porte vitrine était entre ouverte. En y entrant, il eut la sensation de chaleur qui venait de la salle de cuisson dont la porte communicante était entre baillée. Un ouvrier étalait les gros pains chauds sur l’étagère en aluminium, tandis qu’un autre exposait de belles brioches au comptoir vitré. Ils étaient bien forts et leurs visages avaient bruni sous l’action des flammes du four qui brûlait au bois, produit généreusement par les deux montagnes et que vendaient les bédouins. Ils étaient Français Musulmans, religieux du bout des lèvres cependant : ils picolaient, ne priaient pas, jeûnaient le mois sacré, égorgeaient le mouton le jour du sacrifice d’Abraham, restaient des célibataires endurcis et se compensaient en faisant la drague aux filles de joies françaises ou françaises musulmanes. Le pain faisait les jours gras de Gonzalez dont le label sérieux lui valait une grande réputation qui lui attirait même la clientèle du régiment de légionnaires cantonné à la caserne, perchée en hauteur sur la rive sud de l’oued, à proximité du ksar.

Quatre clients se faisaient servir et une jeune femme discutait avec le patron. Elle était belle : peau laiteuse, cheveux noirs, yeux bleus, taille bien proportionnée, d’habits de saison élégants en laine gris blanc. Elle passa commande d’une tarte pour son anniversaire qu’elle comptait célébrer dans les deux jours qui suivaient. Elle donna plus d’un détail sur les crèmes et les colorants qu’elle souhaitait voir garnir sa pâtisserie. Gonzalez la rassura et elle partit. Enfin, il s’adressa à Mohamed et lui dit : « Bonjour Mohamed. Je ne te vois pas souvent à la boulangerie. Les temps sont durs pour toi, n’est-ce pas ? » Notre ami fut blessé par cette remarque qu’il jugea désobligeante, car il ne mangeait pas tous les jours le pain boulanger. Il n’en fut pas cependant offusqué et ne rougit point.  « Bonjour monsieur, dit-il. Ma femme fait de très bonnes galettes et je n’achète du pain, que lorsqu’elle est malade ou occupée au métier à tisser. Tu sais, c’est une boulangère finie. Allez, donne-moi deux kilos de pain. ». Gonzalez dit : « Je n’en doute point. ». Il prit deux gros pains d’un kilo chacun environ, les pesa sur la balance au mercure. Le poids n’y était pas et il rajouta un autre morceau qu’il découpa d’un coup sec au couteau comptoir. Mohamed mit le tout dans un petit panier, paya  vingt centimes et sortit.

Gétuliya et le voyage de la mort ahmed bencherif

12 avril, 2020
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Chatouf retourna dans sa hutte. Le dîner était prêt : du couscous avec un bouillon à base de lait, viande séchée et fondue dans la graisse, glands, galette au blé, les deux livres grillés et c’était tout. Chatouf posa une dalle qui était rangée dans un coin et servait de table à manger. Tous s’y mirent tout au tour. Puis il aida sa femme à servir dans des bols de terre cuite qu’elle-même façonnait. Avant de commencer à manger, ils prièrent leurs dieux à leur façon : le soleil, le feu, le bélier. Ils firent plutôt des signes de vénération, qu’ils ne récitèrent quoi que ce fût. Puis ils commencèrent à manger, se servant de cuillères à bois rustre et bientôt, il n’en resta plus aucun aliment. La ration pour chacun suffisait à peine à calmer les spasmes de la faim que tous ressentaient encore. Les grands, qui étaient imbus à la diète, ne bronchèrent pas. Mais les enfants crièrent leur faim. Chanoufa tenta de les calmer. Gétuliya ne dit plus rien, mais ses frères réclamèrent avec force. un surplus.

- la viande du sanglier jeté en pâture pourrait nous nourrir plusieurs jours, dit le garçon cadet. Nous ne pouvons rester affamés et la donner à la lionne qui elle se procure son gibier plus aisément que nous.

- Mais mon fils, dit Chatouf, notre peuple ne mange pas le porc et le sanglier en est un parent. C’est un interdit établi par nos ancêtres et nous devons le respecter, au péril de notre mort que guette la faim. Nos frères Libyens au Nord font l’élevage du porc, mais ils ne le mangent pas.

- Quel usage en font-ils, s’ils ne le mangent pas, rétorqua le garçon ?

- Ils troquent leur production avec les pays voisins, comme les îles ibériques ou le pays des Romains.

- Ces pays sont loin de chez nous, père ?

- Oui fils. Une grande mer nous sépare et nos frères Libyens sont d’excellents navigateurs. Tu dois avoir toujours à l’esprit cette règle que tu devras appliquer. On respecte l’interdit, car il nous protège de choses périlleuses inconnues. Tu as compris fils ? Promets-moi d’en faire honneur.

- Oui père. Q’en dis-tu Gétuliya ? Est-ce une bonne chose si notre peuple ne mange pas le porc ?

- C’est une sagesse des Anciens qu’on ne peut pas discuter. C’est ça le respect aux morts.

Le silence tomba sur tous, un silence froid, de mort qui plane, qui hante les esprits. Comme eux tous, Gétuliya le sentit dans sa chair qui la martyrisait. Depuis déjà un mois, elle y pensait. Elle la voyait arriver implacablement, plus forte qu’eux tous. Que pourrait-elle faire, sinon essayer d’en percer le mystère, s’imprégner d’images insolites, comme les suivantes dans ces vers :

Mort, mot simple, mot tragique

Pourquoi dois-je penser à toi

Si je suis juste ou inique

De bonne ou mauvaise foi.

Tu me surprendras toujours,

Au bout de ma gloire pompeuse,

Ou ma défaite sans retour,

Dans ma vie riche ou miséreuse,

Creuser ma propre tombe

T’attendre dans mes peurs

Sans voir de nouvelle aube,

Ni son bonheur ou malheur.

Cette réalité était amère pour cette famille. Chacun regagna son lit sans mot dire. Qui peut lutter contre la mort ? Personne. On lutte contre une maladie grave, mais avec la mort le combat est inégal. Pour ces gens-là la mort était un dieu à haïr. Car il ôtait la vie. Gétuliya ressentait toutes ces choses, car elle ne voulait pas  mourir. Elle pensait à ces voisins, ces cousins que la mort volontaire avait frappés. Ils n’avaient hélas laissé aucune mémoire, comme les Anciens qui avaient gravé leur histoire sur les rochers : hommes géants à la chasse ou en adoration, femmes émerveillées par la hardiesse de ceux-là, éléphants, girafes, buffles, bélier, disque solaire, javelines, des signes. Gétuliya dormit difficilement, en proie à d’affreux cauchemars.

 

 

 

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