ahmed bencherif écrivain et poète

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Archive pour mars, 2021


la fin du jour; Margueritte revisitée 26 avril 1901.t1; ahmed bencherif

8 mars, 2021
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L’astre du jour plongeait inexorablement au couchant et imprimait une large sphère de couleurs bariolées, jaune au milieu, rougeâtre dans l’environnement immédiat que couvrait partiellement un gros nuage argenté. Une nuée d’oiseaux planaient dans le ciel et allaient se rassembler dans les bois, en diffusant un concert de gazouillements ennuyeux qui annonçaient la tombée du rideau sur la vie diurne. Le petit troupeau qui ne dépassait pas mille têtes et que possédaient en grande partie les notables du village rentrait aux enclos, en laissant derrière lui une traînée de poussière. Les cris se confondaient en un bruit allègre où les bêlements timides et intermittents alternaient aux chevrotements vifs et persistants, que tonifiaient les mugissements sonores et prolongés. Ce cirque magnifique de la nature, qui s’apprêtait à s’endormir en sourdine émerveillait Hamza. Aissa, le berger de la famille, le tira de sa distraction et l’invita à l’accompagner au gourbi, manger du fromage frais.

 

La femme qui revenait de l’enclos entra et se confondit en mille excuses pour avoir laissé poireauter son hôte. Elle était solide comme un roc ; son visage, joli et rond, ne lui donnait pas d’age. Mais son ventre donna au monde toute une section d’enfants, nature commune aux miséreux. Elle ramenait une casserole pleine du colostrum d’une brebis, qui était à sa troisième et dernière journée de production. Elle le fit bouillir légèrement dans la cheminée dont elle ranima les braises ensevelies sous les cendres et l’offrit dans une assiette au garçon. Sans se faire prier, il avalait et savourait ce délicieux aliment qui glissait sans effort dans l’œsophage et le pansait, comme le remède providentiel très nutritif qui donne vitalité et renforce le système immunitaire.

 

-  Régale-toi mon petit, dit-elle, on n’en mange pas tous les jours. La brebis qui a mis bas n’en produit plus.

 

-  Je suis repu, ma tante c’est vraiment délicieux. Je dois filer maintenant, mes camarades m’attendent impatiemment.

 

La marmaille, qui n’en avait pas encore mangé, le regardait sans se détourner et en bavait. Il remit l’assiette à la fillette Karima, âgée de dix ans qui souriait sans trop savoir pourquoi. Il la regarda longuement en silence et elle en fut troublée : le pourpre donna plus d’éclat à ses joues roses, ses sourcils battaient admirablement et ses yeux châtains étaient fugitifs. Elle se cacha le visage et voulut fuir le regard intense du garçon dont les yeux noirs la charmaient. La mère vint à la rescousse et proposa à Hamza de la choisir au futur comme épouse, dans deux ans au plus tard. Il sourit et ne dit aucun mot, mettant cette audace au compte d’une blague. Il remercia son hôtesse et dit que Karima était très belle et qu’elle méritait un chevalier. La mère répondit : « Tu l’es toi-même Tu es si beau et charmant, courageux et plein de cœur, de famille illustre et je ne puis mieux espérer ».  Hamza laissa la tante à ses espérances et sortit.

La nuit tombait et commençait à engloutir la nature dans son manteau noir, qui descendait imperceptiblement et chassait les dernières pénombres. Dans le champ de vision, les choses se distinguaient déjà dans le  flou, comme des silhouettes  informes et indescriptibles, et dans le petit bois de pistachiers, les hommes n’étaient plus que des corps de chair méconnaissables. Guidé par les voix, Hamza se rapprocha d’eux et, en scrutant l’obscurité, put enfin identifier, assis côte à côte et entourés de trois adolescents, Belkacem et le mystérieux homme qui se disait venir de nulle part. Il se fit une place près d’eux et se laissa choir au sol, ressentant soudain la fatigue du jour et une forte envie du sommeil.

 

Les hommes se racontaient leurs misères et il préféra les écouter. L’iniquité dominait leurs histoires et ceux qui les gouvernaient s’en foutaient royalement, les dépouillaient de leurs maigres sous, de leur dignité. Le percepteur les accablait d’impôts injustes, les taxait d’insolvables, les menaçait de saisies, fouillait leurs logis, les obligeait à s’acquitter de redevances imaginaires, les menaçait de prison. Pire encore, un homme qui venait de l’arrondissement de Blida éclata en sanglots et dit que l’huissier se présenta chez lui avec la force publique et, quand il ne trouva rien à saisir, il emmena sa femme en prison qui y passa quinze jours et fut libérée seulement contre une remise de cinquante francs que la tribu avait ramassée. Le caid les surchargeait de corvées dont il tirait personnellement profit : livraison de bois ou de charbon, tonde des moutons et des  brebis et parfois le lavage de laine.

 

La lune s’était levée ; son disque de platine phosphorescent diffusait une maigre lueur insignifiante dans cet univers obscur où l’on se mouvait avec beaucoup de peine. La fraîcheur tombait et humidifiait le tapis de verdure où gisaient les hommes, terrassés par la fatigue. Ils geignaient fourbus de courbatures diffuses et leurs corps leur faisaient mal à chaque mouvement. Leurs esprits détachés des splendeurs de la vie ne les entraînaient nulle part et ils ne rêvaient à rien. Ils n’en avaient pas le loisir, encore moins les moyens, acculés à courir derrière le pain dans leur environnement dépourvu des belles choses qu’offre pourtant la vie à tous. Ils tournaient, se retournaient en maugréant. Le destin s’acharnait à les torturer, jusque dans leurs heures de repos. Mais la nature reprend infailliblement ses droits et le sommeil finit par les conquérir. Ce fut le silence, troublé seulement par des ronflements.

 

Hamza demeurait éveillé, les yeux rivés sur la voûte céleste immense, constellée d’étoiles en myriades ou solitaires. Il songeait aux centaines d’iniquités qu’il apprit pendant ces moissons. Cette tyrannie était dure à subir, engendrait un affront insupportable, frappait aveuglément et sans discernement, sentait à mille lieux le racisme honteux. Le bois de combustion était rigoureusement réglementé et tombait dans les faits sous l’interdit ; l’impôt redevable pour une chèvre était plus cher que la chèvre ; jeter la femme en prison pour obliger le mari à payer, dépassait les limites de l’entendement ; le Hakem mettait les indigènes en taule sans aucune forme de procès. Qui doivent alors défendre les indigènes ? Se peut-il qu’ils aient abdiqué pour toujours ? Devra-t-on attendre indéfiniment le Mahdi, ce réformateur de l’état social que semblent attendre les populations ? Toutes ces pensées trottaient dans son cerveau et il en souffrait terriblement. Il en voulait à ces faiseurs de mal qui ne suscitaient ni sa colère ni sa fureur. Il ne les aimait pas, mais ne les haïssait pas.

 

Bleu oeillet ; Odyssée ahmed bencherif

5 mars, 2021
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Bleu oeillet

 

 

Je te vis radieuse, vêtue de bleu oeillet

Entre le tapis vert et le jaune doré,

Sous l’éther par journée très peu ensoleillée

Et, tout autour de toi, se dressaient les fourrés.

 

Tes noirs cheveux retombaient sur tes seins,

Tes yeux éjectaient la flamme pour brûler,

Lovés sous les cils noirs, sur ton visage sain

Sans faux pli, ni rides dont la peau était halée.

 

Tu étais si belle dans ce champ de blé mûr,

Gracieuse comme la biche de ton bled,

Attirante sans fin, rafraîchie par l’air pur,

Souriante à l’envie, sûr de ton remède.

 

Les épis caressaient tes jolies mains brunes

Les herbes s’inclinaient à tes pieds couverts.

Par émoi, l’artiste retenait son haleine

Et de partout montait le chant de l’univers.

 

Derrière toi, le champ prenait sa naissance,

Pour se jeter loin et finir au tapis vert

Fermé par une haie de plantes peu denses

Qui fermaient l’horizon où naissait le bel éther.

 

Un vent léger soufflait, caressait tes cheveux,

Baisait ton visage, rafraîchissait ta peau

Collait ta chemise sur ton corps délicieux,

Te susurrait à l’ouie l’évasion au hameau,

Roucoulait la chanson de l’amour à venir,

Berçait les feuillages où nichaient les oiseaux

Faisait flotter le blé joyeux de t’accueillir,

Heureux de vivre un jour avant la fatale faux.

Keira, l’Odyssée; ahmed bencherif

5 mars, 2021
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Keira

 

 

O Keira ! Ecoute mon appel dans la nuit

Solitaire et vide, monotone et triste,

Sous un ciel sombre sans lune qui reluit

Sans constellations brillante, filante.

 

O Keira ! Ecoute mon appel émerger

De mon coeur oppressé par l’atroce langueur,

De mon moi qui reste, sur ta beauté, figé,

Ensorcelé à fond par tes attraits charmeurs.

 

Qu’il souffre loin de toi, loin de ton haleine !

Grâce ! Viens dans mes bras et guéris sa douleur

Par simple caresse, viens curer sa peine.

L’étreindre dans tes bras, lui prodiguer bonheur.

 

Nous irons par l’oued, au milieu des roseaux,

Des lauriers, tamaris, des ronces et palmiers

Entre la dune d’or et les jardins si beaux

Plantés de figuiers, de géants pommiers.

 

Qu’elle est belle ta voix, douceur et harmonie,

Legs d’une légende encore vierge

Qui cache les amours, par les dieux, bénis

Vécues ardemment, sans voile, ni cierge

Nous irons nous marier sous nos beaux peupliers

Sur un tapis de fleurs odorantes et gaies,

Non loin de la vigne verte et du figuier

Fêtés par un concert de chants du merle et du geai.

 

Le printemps arrive, témoin de notre sacre.

L’automne n’est pas loin, témoin de notre serment.

O saisons lointaines ! Pitié de ma vie acre !

Pliez les jours et les nuits ! Hâtez l’évènement !

 

 

O Keira ! Trouve-moi le séjour pour rester,

Rester à tout jamais dans tes bras accueillants,

Par les jours joyeux, par les nuits veloutées,

Evoluer toujours autour de ton rayon.

 

Toi qui parus en ce printemps fleuri et verdoyant,

Comme un soleil d’été aux aurores,

Ou la lune rousse dans un ciel attrayant,

Un jardin bien tenu embaumé de flore,

Toi qui soufflas de loin un espoir recherché

De saison en saison, qui m’avait ébloui,

Qui avait ranimé mon tonus relâché,

Sous le poids du doute, quand tout semblait enfoui.

Quelle dîme  payer ? Seul mon cœur prend valeur.

 

grappes de raisin, l’Odyssée; ahmed bencherif

5 mars, 2021
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Grappes de raisins

 

 

En forme de grappe de raisin juteuse,

Qui brille au soleil par les jours de juillet,

Réveille les envies combien amoureuses,

Parmi les feuillages vert clair et douillet,

Plus grosse que le fruit du chétif grenadier,

Qui, pendant, balance au toucher d’un rameau,

Garde jalousement son nectar très envié,

Attendrit de couleurs et cure de maints maux,

Charnue comme nèfle, tendre dans la bouche,

Filante dans la main, brûlante dans les sens,

Cette cime de chair succulente enclenche

Un très fort sentiment d’extase et de transe.

 

C’est ton orgueil comblé, frais et impérissable,

Qui vit plus dans ta chair, plus encore dans ton cœur.

Il fut le témoin présent et invulnérable

De tes jours sereins ou vifs, tes joies ou tes langueurs.

 

Tu la pares d’écrin de soie noire ou rouge,

Couleurs violentes bien suggestives,

Qui donnent à chacun un tendre vertige,

L’élan de conquête de façon hâtive.

 

Le regard s’y pose, tu en es heureuse,

Tu jouis de plaisir, tu te sens la femme,

Tu décroches le prix de jolies berceuses,

Compliments sincères, venus du fond de l’âme.

 

Ta volupté, aussi, jamais inassouvie :

De câlins en câlins, tendres ou passionnés,

Elle en est vierge, tout au long de ta vie,

Toujours glorieuse, et à jamais fanée.

 

C’est ton sein féminin émergeant de ta chair,

De rondeur unique, appât pour le regard,

De belle volupté, qui croit en égal pair

Dès la naissance et pointe ses beaux dards.

 

On le lorgne d’abord avant ton visage,

Aux yeux ravissants, aux joues empourprées,

Aux lèvres sensuelles, coupables d’outrage,

A la peau  délicate, au sourire arboré.

 

Evangelina

4 mars, 2021
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Évangelina   

 

 

Voile noir d’ébène, sois clémence et douceur.

Ce blanc d’albâtre que tu couvres est lunaire,

Sainteté échappée de l’éden des danseurs,

Le jardin des rêveurs sous la boule solaire.

 

Ton velours ouvré en apprêts infimes recherchés

Garde jalousement ses beautés d’océanide

Dans ses palais en verre cristal attachés

A Vénus, déesse de l’amour intrépide.

 

En hauteur, tes mille points, tous phosphorescents,

Te parent de grand art, pour soirée mondaine,

Pour vêtir la muse dans un mode décent

Que les yeux ne quittent, manifeste aubaine.

 

Là, l’émoi commence, le souffle se retient :

Tu tombes discrètement sans offense

Laissant évoluer magnifiquement bien

Les savoureuses pommes d’Eve en émergence.

 

Ses rubis scintillent à peine visibles,

Symbolique des reines dans leur intimité,

Se parant pour un secret amour infaillible,

Cultivant leurs atours, soufflant la volupté.

 

Ses lèvres divinement tracées reposent

Esquissent un sourire subtil déclencheur

De fortes émotions, en couleur de rose,

Emblème des passions, vécues dans la fraicheur.

 

Ses yeux clairs, langoureux sont deux saphirs brillants,

Qui baignent dans un fond de lune miroitant,

Brulent l’albatros dans l’espace et ses sillons

Que serait-ce du cœur de l’amant palpitant.

 

Ses épis d’or libres, légers, courts et  soyeux

Dansent un beau tango au souffle du zéphyr,

Sur un lit gazonné, au toucher chatouilleux

Qui tendrement allume et suggère le désir.

 

fille des Ouled Nayel, ahmed bencherif

4 mars, 2021
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                            Fille des O/Nail

 

L’oiseau s’est envolé très haut dans les éthers,

Accessible à mon dard par la seule pensée

Tourmentée par l’adieu, sans musique, sans air,

Comme le cantique des amours trépassés.

Il bat de ses ailes frêles de beau plumage,

De grâce et d’aisance, comme un cygne dans l’eau,

Magnifié sans égal d’un merveilleux ramage,

Unique du genre, le plus beau passereau.

 

Son chant est un accord de lyre au couchant,

Quand la nuit étend son manteau sur l’univers,

Que la lune émerge de son point débouchant

Et balaie de ses faisceaux lumineux la terre.

 

Son chant est mélodie de tendres gazouillis,

Elevés aux primes aurores bigarrées,

Aux cimes des arbres aux beaux fruits cueillis,

Aux sarments de jeunes vignes enchevêtrées.

Dans les plis du zéphyr ma pensée voyage,

En quête dans ces lieux jadis submergés,

Curés par un travail hardi au fil des âges,

Rendus par génie à la vie, hier figée.

 

Longtemps elle vola sans répit dans les airs,

Au-dessus des nuages noirs ou gris argentés,

Dans l’immensité muette de la stratosphère,

Où je perçois, ému, ses bracelets tinter.

sous la caméra les vagues poétiques; ahmed bencherif

4 mars, 2021
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Sous la caméra                 

 

  

 

Un matin quand l’été s’en allait doucement,

Au souffle de l’air frais auroral qui bruissait,

Dans les hauts feuillages qui dansaient lentement,

Au soleil à couleurs bigarrées qui naissait,

Son appel, le chant du muezzin, me surprit

Voix de fée qui chantait la saga de Tiout,

Témoin du temps gravé sur le grès amoindri,

Ces hommes primitifs, éclairés sans doute.

Sa voix, un rossignol qui chante allègrement

Les notes miraculeuses d’un violon en soirée,

M’intima d’embarquer le vaisseau promptement,

De voler vers le temps, ô combien bigarré.

Dans ce vaisseau spatial, se montrait l’aventure

A la quête du temps mu en beaux vestiges,

Qu’allait ressuscitait la belle créature,

Par sa voix et sa voie d’un si grand prestige.

L’heure aurorale de paresse persistait :

La steppe alfatière sommeillait encore,

La brise ne soufflait, rossignol ne chantait,

Et le silence du réveil régnait à bord.

Nous voilà débarqués, nos vies sont de l’abeille,

L’élue déchiffre les secrets du paysage,

Effleure le temps, parle au temps qui l’émerveille,

Voyage dans ses espaces et ses plages.

Son âme épouse le relief de grès contrasté,

Emprunte la divinité des lieux sans sanctuaire,

Perçoit les ombres fugitives, enchantées

De livrer leurs secrets sans rituel millénaire.

la révolution Margueritte revisitée; ahmed bencherif

2 mars, 2021
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La route, qui menait à Ain-Fekarine, n’était pas longue et serpentait. Elle passait parmi un dédale d’arbres, aux cimes hautes et aux branches enchevêtrées qui cachaient la lumière du jour ; les pattes du cheval s’enfonçaient dans de hautes herbes épineuses et inextricables qui les égratignaient légèrement. Les troupeaux broutaient dans la clairière naturelle ; certaines bêtes rassasiées ruminaient, tandis que les agnelets et les chevreaux jouaient en courant gauchement, des vaches ruminaient, deux chiens aboyèrent furieusement, se disputèrent un fémur, s’agrippèrent par la gorge et arrêtèrent le combat ; le vaincu geignit et hulula faiblement, courba l’envergure et s’éloigna dans une course folle.

 

Mabrouk était assis à l’ombre d’un arbuste. Il chantait des louanges qui glorifiaient Allah et son prophète, l’air extasié. Sa voix chaude et monocorde, faisait à elle seule, une mélodie qui inspirait l’élévation de l’âme. Il avait grandi, sa corpulence était forte ; il  laissait pousser une petite barbe, grosse au menton, éparse sur les joues ; son regard pénétrant troublait. Il portait un fin burnous brodé de soie bleu clair et un turban encore neuf. Il possédait son propre troupeau et réussissait dans ses entreprises et ses transactions ; il honnissait la cupidité et ne se privait pas des bienfaits de ce monde. Il s’était marié l’été passé et sa femme attendait déjà un enfant. Il avait son cheval en toute propriété et son fusil de chasse.

 

Hamza déboucha dans la clairière et les jappements continus et forts ébranlèrent le silence. Mabrouk se leva immédiatement, vit le visiteur et ordonna aux chiens de coucher. Hamza descendit de cheval et l’attacha à un arbrisseau, puis alla à la rencontre de son ami qui lui réserva un très bon accueil. Les deux jeunes hommes eurent dans un passé récent le loisir de développer leur amitié, à l’occasion d’exercices de tirs qu’ils effectuaient en forêt et les retrouvailles furent éminemment joyeuses. Ils en parlèrent d’abord, se taquinèrent réciproquement  sur leurs premières maladresses, puis, se firent de vaniteuses éloges sur leurs exploits enregistrés pendant leur stage qui avait duré un mois, à concurrence d’une séance de deux heures, chaque vendredi. C’était plus que suffisant pour devenir des tireurs d’élite, des guerriers accomplis.

 

- Maintenant, tu es diplômé imam, dit Mabrouk. C’est formidable de l’être à ton âge. Les hommes de religion, comme ceux des zaouïas, ont une mission divine pour combattre la domination et soulever le peuple.

- C’est l’une de leurs missions et dans le passé ils l’avaient accomplie avec abnégation. Ils doivent aussi encadrer et éduquer la société et la purifier de toutes sortes de superstitions.

- Les Français ne construisent pas de mosquées et tu ne risques pas de trouver une chaire.

- Ce n’est pas mon projet, car je dois travailler dans notre propre commerce. Cependant, je donne bénévolement des cours à la mosquée. Tu as raison à propos des Français. Ils envisagent de supprimer les rémunérations aux imams qui exercent.

- Et pourquoi ?

- Ils formulent le projet de séparer l’Eglise de l’Etat et tenteront d’imposer au peuple cette nouvelle réforme qui ne correspond guère au culte musulman.

- Pourquoi le pouvoir va initier cette nouvelle politique ?

- Ils ne reconnaissent plus l’exercice du pouvoir par l’Eglise. Le professeur nous avait dit qu’elle les avait longtemps opprimés et avait par le passé mené des guerres saintes. Contrairement à nos imams, leurs prêtres avaient exercé le pouvoir temporel.

 

Ces enseignements dépassaient l’entendement de Mabrouk qui n’avait pas suivi d’études à la medersa. Pour compenser ses lacunes, il s’était affidé à une zaouïa qui avait éveillé sa conscience et cultivé son patriotisme, indépendamment des rites confrériques qu’elle lui avait inculqués. Et depuis, il sut cultiver ses facultés spirituelles et il déclarait à ses proches qu’il était un apprenti thaumaturge. Il souffrait son indigence intellectuelle et enviait son ami pour son éloquence et ses connaissances larges et approfondies. Il conféra, en lui-même, la qualité de guide à son ami. C’était plus fort que lui, son égoïsme lui interdisait de le dire à voix haute. Il parla de lui-même et ce fut comme un fleuve : l’administrateur lui interdisait d’aller à la Mecque, le brigadier des forêts verbalisait la tribu fort et sans cesse, le caïd l’accablait de corvées. Il les honnissait, les haïssait, tous ces gens qui les brimaient et les surexploitaient.

 

Il s’était exprimé bruyamment et en gesticulant. Il était en colère, révolté conte l’ordre établi. Le pèlerinage lui tenait à cœur et il n’avait pas cette possibilité de se purifier et de profiter de cette première rédemption sur terre. Embrasser la Qaaba, la toucher du doigt, se recueillir au mausolée de son cher prophète. Il en voulait à tous ceux qui l’empêchaient de pratiquer le cinquième fondement de sa religion. La religion est un ensemble de dogmes indivisibles dont on ne peut différer la pratique de l’un ou de l’autre. C’est la sunna (code du prophète), c’est une orthodoxie plutôt que fondamentalisme. Y faillir serait une apostasie sans équivoque. Ce mot lui donna des frissons et il dit de vox haute la formule de pénitence : « Je m’en remets à Dieu ».

 

Hamza l’avait écouté, observé avec une attention particulière et déduisit que le personnage, qui semblait donner des signes précurseurs de l’hystérie, se trouvait dans un état de révolte irréductible. Il réfléchit longuement et essayait de déceler une quelconque motivation chez son ami. Pouvait-il compter sur lui, lui confier son secret, l’associer à préparer sérieusement la révolte. C’était difficile de l’affranchir du projet. Il risquait de tomber sur un timoré et il aurait dévoilé son secret pour rien et plus grave mis sa révolution en péril. Celle-ci n’était pas accomplie par un seul individu ; il lui fallait des hommes. Il lui restait ce pas à franchir : constituer un peloton d’insurgés parmi des gens qu’il ne connaissait pas trop. Il faut un début à tout, pensa-t-il. Il se confessa et Mabrouk en fut littéralement sidéré. Il était touché au fond de ses pensées qui réclamaient sa réaction violente pour faire entendre très haut sa voix et son refus catégorique à la domination. Il se ramassa et happa son fusil de chasse, comme s’il partait déjà guerroyer par les monts.

 

- Où vas-tu demanda Hamza.

- Montons tout de suite au djebel, répondit Mabrouk avec enthousiasme. Montrons aux Français que le peuple enfante ses combattants à toutes les époques. C’est ce que tu viens de proposer.

- Arrête ! Une révolution se prépare. Il faut des hommes et des armes. Cependant, j’enregistre avec fierté que tu es mon compagnon d’armes. De plus le secret doit être gardé.

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