ahmed bencherif écrivain et poète

Bienvenue sur le blog de ahmed bencherif blog de culture et Littérature

  • Accueil
  • > hé hé hé c'est moi qui l'ai tué
Archive pour la catégorie 'hé hé hé c’est moi qui l’ai tué'


Ainsefra, antan; ahmed bencherif

3 avril, 2021
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Le ciel était noir, impénétrable et mystérieux. Il bloquait l’imagination la plus fertile par l’absence cruelle de constellations. Il n’invitait guère aux contemplations merveilleuses, ni aux rêveries douces. Tout proche de la terre, il  semblait s’y abattre à tout moment et l’engloutir dans son immensité. Ainsi, il ne conviait pas aux méditations et à la vénération ; car il cachait cet être invisible qu’est Dieu et occultait ce besoin d’élévation de l’âme vers les hautes sphères  pour atteindre la félicité indéfinie que chacun conçoit. Il générait un sentiment étrange de peur qui n’était vraiment pas d’à propos. Sa grosse couche nuageuse néantisait presque le champ visuel et l’on se posait judicieusement la question de savoir ce qu’aurait été le monde sans la lune, sans les étoiles, ces faisceaux fabuleux qui émerveillent utilement.

C’était une nuit d’hiver, silencieuse et monotone, longue et pesante de l’an cinquante du vingtième siècle. Elle s’épuisait lentement et abordait ses derniers quartiers. Le village dormait de sommeil profond, ses feux étaient éteints, ses habitants se retournaient dans leurs lits, ses chats ronflaient près des cheminées en cendres, son bois de Boulogne était aussi calme et les feuillages ne crissaient même pas. Les oiseaux ne s’ébattaient guère et le hibou ne hululait point. Les êtres vivants se réfugiaient contre les rigueurs du froid. La gelée tombait, cuisait la chair qu’elle pénétrait pour aller se loger aux ossements qu’elle glaçait et fragilisait d’affection rhumatismale épouvantable et de là perturber l’équilibre biologique du cerveau. Combien en ont péri, transits de froid ?

La vallée était immense, rétrécie et sablonneuse en amont, béante et rocailleuse an aval, bordée de deux puissantes montagnes, l’une bleue et boisée, au sud, l’autre marron et presque nue, au nord. Des îlots de verdure poussaient ça et là, au bon prodige de l’oued qui la traversait et y laissait des marres un peu partout, lui-même séparé en amont par une haute et large falaise qui amortissait la violence des eaux de crue de son affluent. Tous les deux, quand ils débordaient, faisaient jonction à la lisière du village et se distinguaient par une violence torrentielle phénoménale qui menaçait le village, bien des fois victime de la furie des flots qui allaient écumer dans les rues limitrophes et en déloger les habitants. Bien des fois des gens y avaient péri, noyés et échoués à des lieues plus loin. Ces îlots de verdure étaient le produit de fellahs laborieux du ksar qui était perché en hauteur du village, au pied de la dune, elle-même adossée à la montagne bleue, appelée Mekhter, terme arabe signifiant profusion de biens.

La montagne bleue était bien généreuse. Elle nourrissait tout le village en bois de combustion et en charbon, ainsi qu’en bois de charpente pour l’ensemble du ksar et un bon nombre de maisons urbaines : le chêne, la caroubier, le genévrier, le pin la peuplaient et de nains arbustes à fruits incomestibles qui ressemblent au pêcher ; ils ne formaient pas cependant des forets inextricables. Elle était très humide en hauteur et gardait des flaques d’eau dans des endroits encaissés et ses sources resurgissaient un peu partout à faible débit toutes fois. L’eau de pluie se conservait longtemps dans des rus qui proliféraient, sans  attirer des oiseaux migrateurs. Elle foisonnait en herbes de pacage et herbes médicinales, tels que le romarin et l’armoise, possédait son gibier comme le mouflon qui allait paître sur une grande plaine au versant sud. Elle s’était toutes fois paupérisée en prédateurs dont on retrouvait seulement le chacal, l’hyène, le renard et le serval. Quant au léopard, il avait été exterminé dans un passé tout récent, à moins d’un siècle. Mais, le grand fauve, le lion de l’atlas, l’avait été beaucoup plus avant.

Elle était vaste, gagnant tout aussi bien en longueur qu’en largeur et atteignait mille neuf cents mètres d’altitude. Elle était majestueuse et imposante et se projetait en avant vers le ksar qu’elle protégeait depuis les temps immémoriaux contre les Rezzous. Oui, elle n’était pas abrupte et son ascension ne fatiguait pas outre mesure sauf sur les sommets ; elle avait aussi l’avantage de fournir des caches bien dissimulées, sans qu’il n’y ait cependant de grottes, capables de recevoir des groupes de personnes. A son point médian, une dépression raide prenait naissance au sommet, faite au fil des ages par l’érosion des eaux de pluie impétueuses qui dégringolaient à pic et se cognaient à une falaise pour se diriger ensuite vers deux lits à droite et à gauche, falaise prodigieuse qui bouchait la voie aux flots impétueux qui risqueraient d’emporter le ksar.

vers le ksar ahmed bencherif

28 avril, 2016
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Par le temps qui courait, La Redoute était plutôt pacifique et abritait une école primaire où les élèves, toutes confessions confondues, étudiaient dans un formidable voisinage  Comme loisirs, ils pouvaient aller au cinéma, situé dans l’enceinte même de  l’école et dont le billet était fixé à vingt centimes la place. Les films en noir et blanc racontaient diverses aventures sur la deuxième guerre mondiale, principalement sur la résistance française au nazisme. Un garçon de Mohammed devait passer cette année son certificat d’études primaires. C’était pour lui une chance de poursuivre ses études encore  une année pour trouver un emploi ou suivre une formation professionnelle. Mais le père n’en était pas heureux ; il faisait bon cœur contre mauvaise fortune et se reprochait à mort son manque cruel d’argent qui ne lui avait pas permis de supporter l’année passée les dépenses d’entrée de son fils au collège de Mascara, en sixième dont il fut lauréat à l’examen. Cependant, sa pauvreté l’avait privé de l’orgueil qu’il désirait par-dessus tout, surtout devant les siens, ce qui représentait une grande consécration sociale sur l’échelle des valeurs. Car ils étaient rares les élèves musulmans auxquels cette chance souriait : trousseau, frais de pensionnat, cahiers, livres, argent de poche, frais de voyage. Mohamed en était trop déçu et parfois il pleurait dans son jardin comme un petit enfant. Il levait les yeux au ciel et disait plaintivement : « O mon Dieu, pourquoi mon fils, à moi, ne va pas au collège et aussitôt il déversait un flot de larmes. »

A sa droite, la mission des Sœurs Blanches occupait un vaste espace pour ce petit village de dix mille âmes environ. Elle avait sa chapelle, ses salles de cours, son dortoir et son jardin. Les religieuses mettaient leur temps à profit et inculquaient divers métiers aux petites filles musulmanes qui habitaient au ksar ou au village : le tissage de tapis, la broderie, le tricotage. De plus, elles cultivaient la terre et produisaient en général ce qu’elles mangeaient, à quelques exceptions près. Elles fréquentaient beaucoup de familles et donnaient des prestations médicales à domicile. Elles restaient chrétiennes et communiquaient harmonieusement avec les musulmans, sans jamais tenter d’en convertir quelques uns : belle symbiose religieuse ! Mohammed leur vouait une grande estime et un respect digne aux saintes. Il en louait aussi les services qu’elles rendaient. Car sa femme, qui avait été leur lauréate pendant son enfance, oeuvrait de très beau tapis qu’il revendait à de forts prix, ce qui renflouait son petit budget de fellah éternel.

Dans le voisinage immédiat de l’ouvroir, l’hôpital militaire veillait sur la santé des individus avec le peu de moyens qui étaient mis à sa disposition. Il était surtout célèbre pour vous guérir d’une fièvre, de plaies, de petites brûlures, enfin des affections pas trop graves. La pharmacie en annexe distribuait des médicaments aux indigents, bien sur carte délivrée par le Hakem. Un médecin capitaine le dirigeait, secondé d’un infirmier et d’une sage-femme, tous deux des civils. La praticienne était sérieusement concurrencée par deux vieilles accoucheuses traditionnelles qui assistaient toutes les mamans du ksar à mettre au monde leurs bébés. Quant au bloc opératoire, il n’existait pas pour ainsi dire. Les Musulmanes y allaient pour des auscultations et même des injections aux fesses. Ce dernier acte était toléré difficilement par le mari, le frère, le père. Cependant Mohammed le réprouvait totalement et empêchait carrément l’infirmier, un vieil arabe, à lorgner la fesse de sa femme pour lui planter une seringue. Il le clama bien haut au médecin qui prescrivit des antibiotiques à prendre par voie buccale.

Colloque international école doctorale De traduction à l’université d’Oran 20/23 septembre 2014;ahmed bencherif

28 octobre, 2014
culture, hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Colloque international école doctorale

De traduction à l’université d’Oran

20/23 septembre 2014

Axe d’intervention : traduction plurilinguisme

Titre de la communication : les limites de la traduction

Qui mènent au drame dans le roman

« Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué »

 

 

 

     Citation : comprendre les besoins, les possibilités et les limites des traductions permet de les utiliser de façon consciente, distanciée et adaptée. Philippe Blanchet, professeur de sociologie linguistique et didactique des langues à l’université de Rennes (France)  

 

 

                            I.            Plurilinguisme :

 

 

Tout ce qui n’est pas moi est différent de moi. Donc on est en présence de personnalités propres dont chacune revendique sa propre existence. Il y a diversité et cette diversité atteint la forme la plus naturelle à l’homme qui est la langue, celle-là même qui le différencie de l’animal. Alors nous sommes en présence de la diversité des langues et des cultures qui constitue une richesse humaine et un patrimoine universel à préserver de tous les dépérissements qui se manifestent éventuellement par manque d’enrichissement. Cette diversité est à protéger et promouvoir dans des mécanismes bien pensés. Il existe des milliers de langue et au sein d’une même langue, les nuances sont de taille à tel point que la traduction rencontre des obstacles ou se heurte à ses propres limites. Nous citons l’exemple de la langue arabe qui d’un espace géographique restreint et limité a dû parcourir une vaste sphère géographique s’adaptant aux dialectes locaux ; donc il y eut enrichissement réciproque. Ainsi la langue arabe maghrébine diffère de celle du golfe arabique ou du moyen Orient et à chacune il existe des spécificités propres. Les mots utilisés pour définir le même objet diffèrent ici ou là.  Cependant la langue arabe dépasse nettement cet ensemble géographique et s’étend sur l’ensemble du monde musulman dans lequel elle est utilisée en religion principalement, c’est dire qu’elle côtoie les langues nationales de cette sphère géographique.

Mais cette diversité et cette pluralité linguistique et culturelle ont été combattues à outrance par les idéologies autoritaires ou normatives dans le but de faire prévaloir une langue uniforme. C’est le cas du Maghreb où la langue officielle, qui est l’arabe, côtoie les dialectes berbères dont seul le Tifinac, langue des Touaregs, est une langue écrite avec son alphabet et son dictionnaire. Ce phénomène remonte loin dans l’histoire et ne prend son expression ni pendant la découverte du Nouveau Monde, ni pendant les colonisations. En effet, cela remonte aux Grecs, du temps de Platon, puis d’Aristote. Car la langue grecque était une langue littéraire qui avait sa grammaire, donc développée pour permettre les échanges sociaux culturels entre individus et entre groupes, entre individus et l’état, entre l’état et les états, dont celui de la Perse antique. Les Grecs étaient voyageurs et avaient naturellement des contacts avec les populations des pays visités. Pour eux, il n’y avait qu’une seule langue tous les autres parlers étaient barbares, pour le seul fait qu’ils ne comprenaient pas cette langue. Cela était vrai pour les anciennes populations du mont des Ksour dont je suis fièrement le natif. Celles-ci étaient les Gétules qui étaient de redoutables guerriers qui faisaient toujours défections dans les rangs ennemis, qu’ils fussent Carthaginois ou Grecs ou encore Romains et plus tard Vandales. Les Grecs ne comprenaient pas leur langue qu’ils assimilaient à des cris. Pourtant, les Gétules avaient leur propre culture et descendaient des célèbres hommes des non moins célèbres Gravures Rupestres dont l’origine attestée est de 8.000 ans avant notre ère. D’ailleurs ces Gétules nous ont légué leur patrimoine matériel et immatériel. C’est ainsi que de nos jours, nous retrouvons des mots rescapés de leur langue, exemple : Tachatouft, C’est un nom de montagne.  Ainsi, toutes les montagnes du Sud Ouest avaient leur propre nom que la mémoire collective n’a pas sauvegardé. Tout comme nous avons récupéré la légende qui avait mis fin au rite de la mort volontaire et groupée qu’ils pratiquaient, thème qui est l’objet de mon livre d’antiquité ‘Gétuliya et le voyage de la mort’. C’était un peuple foncièrement égoïste pour qui la mutualité n’existait pas. Personne n’aidait personne et quand une famille n’avait plus de vivres et de nourriture, au lieu de faire appel au groupe social, elle creusait sa propre sépulture et s’y mettait toute : hommes, femmes, garçons, filles, vieux et vielles.

Alors elle attendait la mort et de nos jours nous retrouvons ces tumulus disséminés dans notre région et dans la steppe jusqu’au nord du Sahara. Cette pratique disparut grâce à une fillette qui ne voulait pas mourir et se cacha chez son amie dont elle avait demandé l’aide, au moment où sa famille allait entreprendre ce voyage de la mort.  Donc elle en réchappa à la mort et sauva son peuple après être comparue par devant un prétoire populaire. Dès cet instant cette pratique fut abolie après avoir été un sérieux handicap à l’accroissement démographique. Cette légende s’était produite 3 siècles avant notre ère et sa mémoire a pu arriver jusqu’à nous grâce à l’administrateur de la commune mixte, le capitaine Dessigny qui l’avait récupérée chez les indigènes ( Pardon le terme indigène est dans son contexte historique) en 1904 et avait procédé aux fouilles de quelques tumulus dont il avait trouvé un riche mobilier qui attestait de cette civilisation.

Cette diversité et cette pluralité culturelle sont plus perçues comme un facteur déstabilisant de la cohésion nationale. Si ces doutes sont en partie vrais dans la mesure où des politiques autonomistes voient le jour, l’état régulateur ne fait rien pour les éliminer d’un côté et de l’autre œuvrer à intégrer cette diversité et cette linguistique plurielle comme richesse, une plus-value. Nous constatons hélas que les états décolonisés ont suivi la stratégie des états coloniaux pour imposer une seule langue, un seul mode de pensée qui sont :

-         La langue du colonisateur

-         L’équation domination-soumission.

Pour dire un mot dans ce sens à propos de l’Algérie mon amour, nous dirons que la tâche ne fut jamais aisée. En débarquant le 14 juin 1830, les Français n’avaient pas trouvé une terre en jachère, un no mans land. Mais les conquérants français avaient trouvé une langue et une diversité culturelle, porteuses de civilisation dont elle ne cessa jamais de vouloir leur substituer sa propre langue et sa propre culture pendant 130 ans. Cette civilisation de l’Algérie avait pour ossature un appareil judiciaire efficace et puissant. Nous verrons plus loin comment il était resté debout, actif pleinement.

Cette diversité s’illustrait par une multitude de dialectes qui ne cessèrent jamais d’être utilisés dans les rapports sociaux avec l’autre, toujours avec des nuances fortes qui garantissaient à chacun d’eux une individualité propre. C’est dire que ces langues parlées étaient préservées par un fort communautarisme qui se manifeste par une démocratie non élective, en la figure d’une assemblée (djemaa) dont les membres représentaient une fraction du groupement humain citadin ou rural. Dans la région du mont des ksour par exemple, ces dialectes dépassent la dizaine et vivent en harmonie entre eux. En effet, la coexistence pacifique est sacrée et les différends sont réglés par la réunion extraordinaire des assemblées concernées, quand ce n’est pas un sage notable docte en sciences religieuses qui règle ce contentieux. Pour rendre hommage à ces notables, je souligne que mon défunt père appartenait à ces hommes d’exception, véritables régulateurs de la société dans lesquelles ils vivaient.

Cette pluralité de langues, plus de 13500, ( chiffre donné par le professeur P. Blanchet) constitue un patrimoine humain qu’il est difficile de négliger. Car elle s’est imposée depuis les âges les plus reculés. Cependant seuls quelques unes d’entre elles possèdent une certaine mobilité ou disons qu’elles ont vocation conquérante. C’est le cas de l’Arabe qui a conquis un grand espace géographique, du Portugal, de l’Espagnol, de l’Anglais, du Français dans une moindre mesure. Mais si l’Arabe était porteuse de message spirituel, les autres langues sus citées ont un autre objectif qui est matériel, soit la conquête de pays et la substitution de valeurs à d’autres valeurs qui sont les siennes.

Mais quelles sont les fonctions de la langue ? A l’intérieur du groupe, elle sert à relier, à échanger, à signifier. Elle est donc communicative et possède le pouvoir de créativité comme elle en conserve la mémoire collective grâce à ses mots qu’elle utilise, ses règles grammaticales. C’est dire qu’elle est le passé, le présent et l’avenir du groupe. En plus profond, c’est un moyen de revendication existentielle, la revendication de l’identité, ce qui est une légitimité en soi. Mais dès lors, qu’elle s’oriente vers l’autonomie, c’est chose complexe. Mais le pouvoir et ses relais ne doivent pas se précipiter pour condamner cette orientation. Au contraire, il doit avoir une grande capacité à convaincre plutôt que d’imposer son point de vue ou sa décision. En effet, le monde d’aujourd’hui est régi partagé entre de grands ensembles régionaux qui accèdent au pouvoir de négocier avec ses vis-à-vis.  Pour citer l’exemple de l’Algérie, le mouvement autonomiste de la Kabylie n’est vraiment pas représentatif. En effet, il reste localisé dans cette région et de faible importance. Quant à l’état, il a fait une concession et je ne pense pas qu’il irait jusqu’à céder aux vœux autonomistes. Il a promu la langue Amazigh à une langue nationale et je ne crois pas qu’il puisse aller à son officialisation. Ce serait une grave erreur. D’abord, cette revendication est négligeable en nombre et dans l’espace. Les Amazigh du mont des ksour n’en veulent pas par exemple. D’ailleurs la majorité n’en veut pas. Cependant l’état n’en néglige pas la culture. La langue Amazigh est enseignée et possède ses supports médiatiques : télévision et radio. Je citerai maintenant l’exemple des Kurdes qui est très significatif et dont la population globale atteindrait 50 millions répartie entre 4 états : la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran. Ce peuple n’a pas demandé une autonomie fusion généralisée et approuvée par son ensemble ; il existe certes des mouvements autonomistes qui sont de faible impact. En effet, le Kurde d’Irak ne ressemble pas à celui de la Turquie, ni à celui de la Syrie, ni à celui de l’Iran. C’est dire que les Kurdes partagent les mêmes valeurs avec leur pays respectif.

 

II.            Traduction entre langues différentes :

 

Puisqu’il existe autant de langues, la traduction devient inévitable pour la communication vers l’autre, cet humain parlant et bien sûr pensant. C’est la communication interculturelle à travers des expériences et des échanges verbaux avec leurs auteurs. Donc c’est une courroie de transmission de mœurs et de coutumes, de valeurs et d’enseignements qui seraient oubliés ou morts tout simplement sans cette traduction. C’est une sauveuse de l’humanité en quelque sorte et pour preuve la traduction des sciences et de la philosophie grecques par les Arabes en est la parfaite illustration, chose que les Romains n’avaient pas cru utile de réaliser.

L’activité plurilingue est composée souvent d’une activité de traduction, sinon l’universalisme auquel aspire chaque langue ne peut être pensé, schématisé, poursuivi. Cette traduction est en quelque sorte notre miroir dans un univers qui est déjà pluriel. C’est cette aspiration, somme toute légitime, qui permet à la langue de se faire connaitre par l’autre et lui enseigner sa culture. Qui peut entendre parler d’un parler dans l’Afrique tribale profonde, de son peuple, de sa culture, de ses mœurs et coutumes ? Personne. Mais pour qu’elle suscite l’intérêt de la traduction, il faut qu’elle soit elle-même porteuse de civilisation et de richesse socio-anthropologique. Or ce n’est pas le cas et on trouve ces peuplades qui vivent toujours sur le mode ancestral millénaire. Donc l’intérêt de la fonction de traduction est évident et incontournable, c’est la pierre angulaire de la coexistence universelle depuis toujours. Même en temps de guerre, elle est un impératif. Elle peut sauver un prisonnier de la mort, récolte des renseignements sans lesquels toute stratégie est inopérante.

Ceci dit, on se pose naturellement la question de savoir ce qu’est la traduction. Elle nous permet d’aborder un sens, une opinion, un discours, un mode de vie, des expressions linguistiques étrangères, puis de les assimiler et d’y répondre. Ceci nous mène à poser la question de savoir si elle possède la capacité de traduire tout d’une langue, autrement dit est-ce que chaque langue possède son particularisme, c’est-à-dire ses expressions propres qui sont intraduisibles. Tous les spécialistes s’accordent à donner ce particularisme à chaque langue, c’est en somme une personnalité propre qui la distingue d’une autre langue. En traduction, on atteint l’équivalent de l’énoncé de départ, mais presque jamais la fidélité. Mon expérience personnelle conforte ce constat par une expression clé de mon roman dont elle est le titre : Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué. L’administrateur colonial avait échoué dans la traduction dont il n’avait pas cherché à obtenir ni l’équivalent ni la fidélité. On en parlera plus loin de cette lacune qui avait conduit au drame.

Pour éviter cette lacune ou contourner la difficulté, il y a lieu de connaitre l’énoncé et sa profondeur, ses précisions, ses nuances, lequel appartient à une autre culture qui possède ses propres variantes. Les professionnels de la traduction savent au départ qu’ils sont amenés à augmenter de volume le texte cible par rapport à l’énoncé de départ

Si dans la création littéraire ou autre, le choix lexical reflète la pensée du premier coup, il n’en est pas de même en traduction. Le traducteur choisit ses mots pour être le plus explicite, autrement dit il négocie dans un vocabulaire large ou restreint pour enfin arriver à l’équivalence. C’est dire que le traducteur compare entre deux langues, deux cultures et doit identifier les points communs traduisibles. C’est dire qu’il faut une maitrise des deux langues de départ  et d’arrivée.

 

Or l’administrateur colonial dont j’ai cité l’exemple ne maitrisait pas la langue arabe, ce qui l’avait conduit à prendre une décision qui avait porté préjudice grave à son administré, auteur de cette expression aveu.

C’est ainsi qu’une œuvre traduite perd l’âme de l’original et bien prétentieux qui se targue d’être fidèle dans sa traduction. Il ne peut en assurer que l’équivalent. L’œuvre traduite est une nouvelle production. Nous avons tous lu des œuvres magistrales de très haut niveau mais leurs traducteurs étaient des génies. Que l’on ne s’étonne point si de nos jours la traduction s’est spécialisée en style littéraire, juridique, commercial. C’est une importante avancée dans le développement de cette science. Car entre le traducteur spécialisé et l’auteur de départ, il y a énormément de ressemblances et si peu de dissemblances. Ceci nous mène à soulever la question de traductibilité complète ou de traductibilité incomplète, qui reste toujours en débat par les scientifiques.

 

 

 

 

 

                     III.            L’intraduisible :

 

La traduction forme une nouvelle production qui bouleverse le texte original, en ce sens qu’il en perd la fidélité, ou si vous voulez ce miroir qui nous permet vraiment de nous imprégner avec le texte de départ. C’est donc, il existe un phénomène d’intraduisibilité qui divise bien plus qu’il ne réalise un consensus des penseurs et des critiques. Dans la sphère de l’intraduisibilité, la poésie est intégrée. En effet, la poésie est surtout harmonie, musicalité, rime qu’il est bien difficile ou quasiment impossible à un traducteur de réussir, en ce sens même qu’elle forme un art. Il en est de même pour les Ecritures révélées qui sont sujettes à controverses et suscitent de multiples interprétations des savants des sciences religieuses. Pour ce qui est de la poésie, la traduction en français des dix grandes odes arabes est un échec total. Car elle ne répond pas aux exigences de cet art, tout comme elle s’éloigne assez loin du sens donné.

Pour ce qui est de la traduction du Coran, une tradition faisait durablement obstacle, en ce sens qu’il a été révélé en langue arabe et qu’il était inimitable. Comme la religion de l’islam a dû suivre la langue arabe conquérante pour prêcher le message universel, les besoins et les commodités de sa propagation avaient tôt ouvert une brèche à ces principes et ces traditions et avaient provoqué la traduction du Coran dans les langues locales, comme apar exemple le Turc ou le Persan. Le choc entre le monde musulman et chrétien était irréversible et la traduction du Coran fut exécutée assez tôt, au XII siècle par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, lequel fut exécuté par le clerc anglais Robert de Ketton, en Espagne, carrefour pensée entre Europe et Méditerranée. Puis au XVIII siècle les traductions produites sont plus exactes et moins apologétiques. Dès cette dernière époque, les clercs ne sont plus les traducteurs, mais des interprètes d’ambassades familiarisés avec les lettrés musulmans. Le XXème siècle ouvre de larges perspectives. L’entrée en lice de philologues orientalistes, ainsi des islamologues musulmans travaillent à une meilleure maitrise du Coran et des Commentaires prophète Mohammed. Cela n’a pas été possible bien entendu sans l’apprentissage de la langue arabe.

Cet effort de la traduction n’était pas l’exclusivité du Coran. La Bible en a connu aussi un travail immense dans ce sens, à différentes époques et sous diverses latitudes. Elle occupe le premier rang dans l’effort de traduction universalisant.

 

Le Nouveau Testament a été traduit en deux mille trois cents langues et la Bible complète en trois cents cinquante. Dans la langur française, il existe cent quarante versions complètes, depuis celle de Lefèbre d’Etaples en 1530.

Donc l’on constate que la langue arabe était déjà connue en France avant le débarquement des troupes française à sidi Frerrej. Effectivement, elle y était enseignée dans certains collèges, ainsi que l’hébreu. Elle y est d’abord enseignée dans un esprit humaniste au Collège royal, où Guillaume Postel est nommé en 1538 lecteur pour le grec, l’hébreu et l’arabe ; par la suite, la volonté de former des drogmans pour servir auprès des consuls dans le Levant est à l’origine de la fondation en 1669, sous l’impulsion de Colbert, de l’École des jeunes de langue, où l’arabe est enseigné parallèlement au turc, auquel s’ajoute ensuite le persan ; si elle survit à la Révolution, cette institution est éclipsée par l’École des langues orientales, créée en 1795 par la Convention1. Silvestre de Sacy, le premier titulaire de la chaire d’arabe de la nouvelle École, y dispense un enseignement livresque et théorique, mais à partir de 1803 son cours est complété par celui d’un grec-melkite rallié à Bonaparte, dom Raphaël de Monachis, chargé de donner des leçons d’arabe usuel et, en 1820, est fondée à l’École une chaire d’« arabe vulgaire » distincte de la première. Aussi, au début du xixe siècle, la connaissance des arabisants français porte-t-elle essentiellement sur l’arabe littéral – c’est-à-dire la langue écrite standard – et sur l’arabe usuel tel qu’il se pratique dans le Levant.

Comme je l’ai souligné précédemment, chaque langue possède son particularisme et recèle de mots et d’expressions quasiment intraduisibles ou mettent en échec tout effort de la traduction. Je citerai dans ce cas, une interjection dans le titre de mon roman psychosociologique qui repose sur une histoire vraie en Algérie coloniale, plus précisément à Ain-Sefra, ex capitale du Sud Oranais, rendue célèbre par le résistant irréductible cheikh Bouamama qui ne remit jamais l’épée dans le fourreau pendant vingt cinq ans, soit jusqu’à sa mort en 1908, rendue aussi non moins célèbre par l’écrivaine et aventurière Isabelle Eberhardt dont les restes sacrés reposent au cimetière musulman de cette ville, depuis le 21 octobre 1904. Et bien entendu, cette ville offre un intérêt scientifique évident incarné par le patrimoine matériel qu’il s’agisse des gravures rupestres qui datent de près de 10.000 ans ou qu’il s’agisse des tumulus disséminés dans toute la région, principalement au pied de la montagne de Mekhter sur le versant qui domine la vallée de cette ville et dont la mutualité s’instaura trois siècles avant notre ère.

Le deuxième volet de mon étude porte sur le titre de mon roman : hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué ! Pour être plus précis, elle en analyse l’interjection : hé ! Hé ! Hé ! Il convient de définir l’interjection qui est propre à chaque langue. Elle est principalement un ton qui signifie une affectivité, une passion. Elle peut s’employer à une douleur ressentie, une joie exprimée, une admiration, une crainte, un mépris, l’ironie, l’amour. Dans son oralité, elle est surtout une sonorité. Donc, elle traduit les émotions de l’âme. Dans l’écriture, elle est suivie d’un point d’exclamation. Soulignons au passage que le point d’exclamation était désigné auparavant par point d’interjection. Je cite un exemple pour en illustrer le sens, extrait du livre de Charles Bally ‘ le Langage et la vie (1952) ‘ la scène se passe chez le dentiste : « …tout d’un coup j’ai senti l’outil sur ma dent : alors ououou ! puis crac ! La première interjection est un réflexe dû à la douleur, la seconde rend compte d’un bruit.

Pour revenir à l’expression entière, titre du roman, il convient tout d’abord d’en donner le contexte dans lequel elle avait été produite, qui lui en assuré à son tour une dimension de légende. Mohamed, le héros du roman, va se culpabiliser chez l’administrateur colonial, qui était en même temps chef de la commune mixte, d’un meurtre qu’il n’avait pas commis sur la personne d’un légionnaire, tyranneau du village, à force herculéenne.  Le contexte social était marqué par un activisme de militantisme libérateur indépendantiste, donc la chose prit une dimension nationaliste, en ce sens que ce meurtre prit une connotation d’assassinat politique. Ce meurtre fut l’évènement dans le village et tous en parlaient avec admiration, car tous attendaient la levée des armes pour libérer le pays. Le meurtrier passa dans la population indigène comme un héros et aux yeux des Européens comme un justicier. Car tous souffraient la tyrannie du légionnaire sur tout recours à la loi échouait pour empêcher ses exactions ou verbales ou physiques, principalement dans les bars au cours de ses cuites. Mohamed, le héros du roman, qui avait déjà la réputation de vaniteux, était jaloux du meurtrier, puis il se mit à endosser peu à peu l’acte, l’assume et va s’accuser à tort du meurtre chez l’administrateur avec qui il avait communiqué en arabe. L’administrateur, quant à lui, comprit ce que Mohamed disait.

L’administrateur avait compris, car il parlait et écrivait l’arabe. La langue arabe était une épreuve obligatoire au concours de recrutement et éliminatoire. Bien entendu, le niveau était élémentaire, mais il permettait à ce corps de fonctionnaires de pouvoir échanger directement avec les indigènes, pour les besoins de la cause coloniale et de manière générale de gestion administrative et sécuritaire. En effet, l’administrateur était de droit président de la commission de discipline, genre de tribunal expéditif, sans droit de défense, ni recours. Il sanctionnait des délits par des emprisonnements jusqu’à trois mois. Les sanctions plus grandes étaient du ressort des trois préfets de la colonie et du gouverneur général. C’est ce que l’on appelait l’internement administratif. Signalons que le gouverneur général emprisonnait les indigènes coupables jusqu’à une année de prison et pouvait décider de la déportation pour atteinte à la sûreté de l’état.

Mais pourquoi la France, qui était censée être un pays de Droit, recourait à l’administrateur au lieu du juge. La principale raison résulte de l’existence d’un système judicaire fort, efficace, expéditif à moindre frais dont elle avait hérité.  Dès les premières années de la conquête, la France s’était engagée à respecter les lois et les coutumes, le droit personnel en matière de divorce, de succession, enfin de manière générale la jurisprudence musulmane pour mettre fin aux hostilités et se prémunir des révoltes, lesquelles durèrent quand même quarante années. Elle y trouva également une langue, une culture qu’il lui était impossible de les remplacer par les siennes. Le cadi état compétent pour les crimes, les  contentieux entre indigènes eux-mêmes et entre indigènes et Européens. Donc cette justice assura au pays une importante partie de la souveraineté nationale pendant longtemps, en dépit oppositions vigoureuse des colons. Ce n’est que vers 1890, que ses attributions commencèrent à connaitre leur déclin. Donc la France n’avait pas trouvé un pays vierge et des populations primitives comme il pouvait en exister en Afrique profonde, c’est-à-dire les pays qui ne furent pas touché par l’islamisation. Parallèlement à ce corps d’administrateur, elle avait créé des juges de pais qui avaient pratiquement les mêmes compétences que l’administrateur. C’était une juridiction hybride qui n’obéissait pas au droit, qui rendait aussi ses décisions en dehors des lois et règlements en vigueur sur le sol français.

Revenons à cette expression du roman ‘hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué’ et essayons d’en distinguer les nuances d’une part et d’autre part comment l’administrateur l’avait comprise. Le mot originel est : yahe ! yahe ! yahe ! Au cours des âges de la langue arabe, cette interjection avait reçu de notables modifications et altérations. Son origine vient de la péninsule arabique et faisait partie du lexique arabe. Elle était employée par le chamelier pour appeler en certain cri ses chameaux et ceux-ci obéissaient. Elle fut modifiée encore et trouva carrément sa place dans le langage d’échange humain. Elle fut utilisée par un individu pour dire à un autre individu de venir. Là elle fut un carrément verbe. Puis son sens originel fut carrément perdu. Sa phonie demeura et elle  fut comprise en deux sens : l’un interjectif, l’autre interrogatif. Sa double signification se traduit par quoi. Donc si on traduit on accède à l’expression suivante : quoi ? Quoi ? Quoi ? C’est moi qui l’ai tué. On constate que la phrase est inintelligible et on se demande comment l’administrateur avait assimilé. Ce chef de la commune mixte avait compris sur le ton employé par Mohamed qui prétendait être coupable d’une part et d’autre part il avait mal interprété l’interjection par hé ! Hé ! Hé !, ce qui est une forme de dérision tout en revendiquant l’acte.

Cet intelligible est appelé opacité par Christine Durieux. C’est-à-dire que l’élément intraduisible est opaque et comme on doit traduire, les solutions envisageables s’éloignent progressivement de la fonction d’équivalence recherchée. Puis on a tendance à invoquer la banalisation, la facilité à clore ce chapitre. Donc pour traduire, on cherche un compromis, une négociation dans le lexique proposé. Car il en existe des variantes et il faut choisir la meilleure illustration, la meilleure interprétation. Déjà que dans toute langue, il existe des mots qui ont plusieurs significations divergentes. Alors il faut bien négocier et je crois que le terme utilisé par Christine Durieux est justement valable. Car il rend compte de cet exercice intellectuel pour produire cette traduction de l’intraduisible. Cette traductrice nous dit que le meilleur compromis à retenir est fonction du vouloir dire, de la situation de la communication.

Situation de la communication ? Voilà bien une dimension que l’administrateur avait totalement méconnue, ce qui constituait une faute grave. Car il était en présence d’une situation grave : un meurtre et un homme qui se porta coupable volontairement, sans qu’il y fût poussé par une tierce personne. Donc l’administrateur devait chercher à connaitre la psychologie du personnage, qui était très connu dans le village. S’il avait demandé des informations sur son caractère, il aurait su que le personnage était un vaniteux notoirement connu dans le bled, aussi bien par les indigènes que les Européens. Dans ce cas de figure, il aurait bien sa décision adéquate qui était de renvoyer le personnage chez lui et de laisser se poursuivre l’enquête de gendarmerie qui buttait déjà. Plût que cette enquête butât que d’envoyer un innocent au tribunal militaire qui le condamna à cinq ans de prison dont il purgea une année dans les conditions les plus lamentables dans un pénitencier dans le Grand Sud. Il fut libéré donc mais il resta convaincu qu’il était coupable et que la justice n’avait pas suivi son cours naturel. (Enfin, vous trouverez en annexe, une synthèse du roman dont il est question).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie. 

 

-         La critique Littéraire au XXe Siècle,

Jean –Yves Tadié. POCKET, 1997

 

-         Linguistiques et colonialisme,

Louis-Jean Calvet. Petite Bibliothèque Payat 1988.

.

-         Convergences Critiques ,

Christiane Achour , Simone Rezzoug ,OPU2009

 

-         Signes,Langues et Congnition.

Pierre Yves Raccach. , L’Harmattan 2005

 

-         Sémantique interprétative,

François Rastier ,PUF,2009

 

-         Langue et pouvoir en Algérie ;

SEGUIER ,1999

 

-         Deux conceptions de l’action judiciaire aux colonies. Magistrats et administrateurs en Afrique occidentale française (1887-1912)

Laurent MANIÈRE (Inalco/Paris 7-SEDET)

 

-         Quelques données et réflexions sur la traduction des interjections

Bertrand Richet, Université Charles-de-Gaulle — Lille 3

 

-         Plurilinguisme et Traduction Enjeux, possibilités, limites

Cours de Philippe Blanchet.

 

-         L’acte de traduction commentaire sur l’âge de la traduction de Antoine Berman

Mathieu Dosse

 

-         Traduire l’intraduisible

Gabriel Le Bras , Henri Desroche, Jacques Maitre,

 

-         Traduire l’intraduisible : négocier un compromis

Christine Durieux

 

 

 

 

  Biographie

 

Ahmed Bencherif est né le 4 mai 1946 à Ain-Sefra. Il y fit ses études primaires, puis secondaires au Lycée Lavigerie des Pères Blancs, puis il poursuivit des études de droit public à Bechar. Ses vocations littéraires étaient certaines, il fit des essais de 2 romans et un recueil de poésie, non publiés cependant dans les années soixante dix, tombés hélas en déperdition par suites de circonstances exceptionnelles. Instituteur, puis administrateur. En 1883, il élabora une courte biographie du résistant Bouamama, 1881-1908, à la demande du ministère de la Culture. . Il est aussi amené à connaître deux figues emblématiques qui avaient marqué Ain-Sefra : le maréchal Lyautey et Isabelle Eberhardt.

           La loi française sur l’apologie du colonialisme le requit d’enquêter sur l’histoire coloniale et d’élaborer de façon exhaustive et objective l’œuvre Marguerite qui mettait à la disposition du lectorat d’abord français puis algérien le drame colonial et la praxis de domination. Ce travail avait nécessitait de longues recherches et fut couronné par sa publication en France en deux tomes. C’est là que commença son parcours littéraire.

              A- Ouvrages publiés :

 

  1. Marguerite tome 1 roman historique

      Juin 2008 Editions Publibook Paris

  1. La grande ode livre poésie

      Décembre 2008 Editions Publibook Paris

  1. Marguerite tome 2 roman historique

      Octobre 2009 Editions Edilivre Paris

  1.   Odyssée livre poésie thèmes universels

      Avril 2010 Editions Edilivre Paris

  1. Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué roman psychologie sociale-

      Mars 2013 Editions Dar Rouh Constantine

 

              B – Ouvrages sous presse : 

  1. Gétuliya et le voyage de la mort

 

  1.     L’aube d’une révolution 26 avril 1901

                 »       Margueritte Algérie

               Approche communicationnelle »

              C- Ouvrage à paraître :

 

Les odes de l’Amour

 

 

 

 

 

 

                   Activités culturelles :

ü Présentation vente dédicace ouvrage Marguerite la grande ode Au salon international du livre Paris mars 2009 ; non conclue  Pour refus de visa par les services consulaires

ü présentation vente dédicace juin 2009 Maison de la culture Naama

ü communication à l’université d’Oran école doctorale traductologie : Œuvre Marguerite la poésie populaire et les perspectives de traduction décembre 2010

ü communication sur le 14 juillet 1953 sanglant à Paris et le martyr Daoui Larbi, militant MTLD d’Ain-Sefra ;répression de la manifestation pacifique à Paris qui revendiquait l’indépendance  5 juillet 2011

ü Communication sur la vie et l’œuvre du poète et moudjahed Chami Ahmed  13 janvier 2012 maison de la culture Mila .

ü récital poétique au musée du Moudjahed de Naama 31 octobre 2012

ü présentation vente dédicace ouvrage hé hé hé c’est moi qui l’ai tué Centre culturel Frantz Fanon Mecheria.

ü Invité plusieurs fois de radio Naama

ü Invité de canal Algérie à l’émission Trésors d’Algérie, Expression Livres, A cœur ouvert, Planète Sahara sur Isabelle Eberhardt

ü Interview avec la télévision algérienne nationale sur mon ouvrage hé hé hé c’est moi qui l’ai tué vente dédicace au palais de la culture de Bechar, grande ville saharienne.  En attente de programmation

 

Ahmed Bencherif

Ecrivain et poète

Poète membre de la société des poètes français

Président section Naama de l’union des écrivains algériens

Boite postale 9 Naama

Tel +2130665842352

Email : haida.bencherif@yahoo.fr

Site : http://bencherif.unblog.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                            

 

 

ANNEXE

 

Présentation analytique

de l’ouvrage

Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué

Vente dédicace

Au centre culturel de Frantz Fanon

Méchéria Samedi 20 avril 2013

 

 

 

 

 

Dans sa note de lecture, un internaute a vu deux modes d’écriture différenciables entre mon premier roman (Marguerite) et le second (Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué). Effectivement, il y a une mutation entre le roman historique qu’est Marguerite et le roman de psychologie sociale qu’est le texte Hé hé hé c’est moi qui l’ai tué. Dans le premier, le personnage principal était un adolescent qui rêvait de gloire et de grandeur et qu’il fallait élever dans la trame narrative en respectant les actes et les paroles compatibles avec tout autre adolescent dans le monde. Dans le second, le personnage principal est un adulte qui a son comportement et sa personnalité propres. Un autre internaute a vu dans le second roman la ressuscitation de la mémoire collective de la ville natale de l’auteur, conscient du fait que celui-ci n’avait été ni témoin, ni acteur. Dans l’analyse de ces deux lecteurs, il existe une part de vérité.

Nous avons dit que le roman est classifié dans la psychologie sociale, c’est-à-dire qu’il procède tour à tour de psychologie et de sociologie. Ce mode d’écriture a été imposé par le sujet qui visait à ressusciter le quotidien d’une petite ville cosmopolite par ses diverses ethnies, ses confessions et le mode de vie de chacune d’elles, avec les inégalités sociales qui prévalaient. Donc c’est ici l’aspect sociologique Il a été également déterminé par le type de personnages qui évoluaient dans la trame narrative, selon leurs caractères, leurs motivations, leurs désirs, leurs frustrations. L’étude psychologique de ces personnages n’était pas aisée. Il fallait donc respecter la personnalité de chacun en fonction de ces critères énoncés. Ces personnages étaient des gens ordinaires qui appartenaient à la dernière hiérarchie sociale, qui ne possédaient ni charisme, ni force persuasive, afin de s’aventurer à la conquête d’un certain leadership. Malgré ces désavantages dont ils souffraient, il n’en demeure pas moins qu’ils incarnaient une symbolique et les gens recherchaient leur compagnie. Ils n’avaient rien à offrir, sauf leur verbe, leur humour, leurs facultés psychologiques atypiques. Chacun d’eux incarnaient un livre dont la lecture ne s’achevait jamais, tant le renouveau état chez eux assuré par leur propre génie.

Qui étaient ces personnages ? Ils étaient le maraudeur, le mythomane, le vaniteux, l’idiot, le pied-bot, le frappeur de l’œil, la libertine, c’est-à-dire les personnages d’un livre qui s’intéresse à l’étude psychologique de la littérature française classique du 19ème siècle. C’est dans cette pléiade qu’évoluait le personnage principal qui n’était autre que le vaniteux. Celui-ci avait son vis-à-vis en la personne du mythomane. La proximité entre les deux personnages était malgré tout accommodante. Elle s’imposait dans toutes les assemblées de loisirs que tenaient au quotidien tous ces personnages. Elle ne générait aucun ressentiment entre eux, ni jalousie, ni envie. Chacun se suffisait de lui-même et s’inquiétait de son propre aura sur ses spectateurs de bouffonnerie en plein air. Le vaniteux agit ; le mythomane délire dans son imaginaire et ses fabulations sont bien construites qu’il est difficile de les déceler.

Le contexte social avait pour espace dans la petite ville coloniale présaharienne, Ain-Sefra, dans laquelle écumait le nationalisme, après le long silence des armes qui avait suivi la longue insurrection de Bouamama. Des ethnies et des confessions cohabitaient dans leur quotidien dans leur quête permanente du pain, dans leur modestie, leur humeur, leurs désirs, leurs ambitions, loin cependant des frictions politiques qui engendrent irrémédiablement des antagonismes. Tout le monde connaissait tout le monde et personne ne possédait une fortune outrageante qui infailliblement aurait indisposé l’état d’esprit collectif et créé des animosités individuelles. Il n’existait pas de grands bourgeois dans cette petite ville et les petits bourgeois se comptaient sur le bout des doigts. Certes il existait des inégalités sociales, mais elles n’étaient pas criardes, loin d’être offensantes. L’on retient aussi que personne ne mourrait de faim, car chacun se débrouillait comme il pouvait pour gagner sa subsistance.

L’élément sociologique qui retient l’observateur se situe au niveau de la tolérance entre les individus, entre les religieux, entre ceux-ci et ceux-là. Il n’existait donc aucune secte religieuse chrétienne, ni mouvement salafiste musulman, encore moins des extrémistes juifs dont la communauté était négligeable en nombre. Les lieux du culte étaient ouverts pour leurs propres fidèles dont les prêtres, rabbin et imams officiaient leur ministère loin de tout prosélytisme. Les bars avaient aussi leurs fidèles de diverses ethnies et diverses confessions : Musulman, chrétien, juif faisaient la bringue à un même comptoir. La mosquée, l’école coranique, les taleb et les oulémas existaient aussi. Mais ils ne s’insurgeaient pas contre les buveurs de vin, les amateurs du vice, les quelques libertines appartenant à leur propre religion. Pourtant, l’islam orthodoxe malékite prédominait comme à son apparition au 8ème siècle de notre ère au grand Maghreb. Il faut dire aussi que la petite ville vivait dans un conservatisme collectif et que toute innovation pouvait offusquer le musulman, le chrétien ou le juif. Nous n’omettrons pas de dire ce même caractère tolérant régissait les écoles ecclésiastiques dont la plus importante, le lycée Institution Lavigerie, ou celle de sœurs blanches qui prodiguaient l’enseignement général ou artisanal.

Cette tolérance au niveau individuel s’illustrait dans la relation de la cité chérifienne avec son fils, le maraudeur, qui ne fut jamais inquiété, ni maltraité, ni matraqué pour ses maraudages de fruits et légumes, pour l’unique raison qu’il était handicapé physiquement et chef de famille nombreuse. C’est un exemple comme tant d’autres non cités qui illustraient la mutualité de la société colonisée face à ses moyes de subsistance très durs et quasiment incertains : les citadins gagnaient leur vie dans une agriculture vivrière ou dans quelques emplois de commis dans des administrations ou comme saisonniers dans des chantiers fortuits ; les autres, qui nomadisaient,  tiraient leur subsistance de l’élevage.

La trame narrative évoluait autour du vaniteux, le dénommé Mohamed dont la personnalité psychologique force notre admiration dans sa simplicité, sa modestie, son air affable. Mais il n’était guère bouffon. Au contraire, il ordonnait bien sa vie, son jardin, ses heures de loisirs. Ce caractère vaniteux n’est pas spécial, exceptionnel à son propre psychique. Il est universel et a suscité l’intérêt des écrivains, des psychologues, des penseurs qui en étaient tantôt émerveillés, tantôt critiques négativement. Les citations anciennes ou contemporaines sur cette faculté mentale ont foisonné. Pour donner une définition plus ou moins rapprochée, la référence à la citation de l’écrivain belge Jean Mergeai : « L’orgueilleux se regarde dans un miroir, le vaniteux se contemple dans les yeux des autres ». On déduit qu’il existe un lien entre l’orgueil et la vanité. Celle-ci par conséquent végète en nous-même à divers degrés. L’écrivain français Alphonse Karr étaye ce postulat en disant : « La vanité est l’écume de l’orgueil ». Ainsi Friedrich Nietzsche conforte cette idée par sa citation : « La vanité d’autrui n’offense notre goût que lorsqu’elle choque notre propre vanité ».  Marc Aurèle définit le vaniteux dans sa relation avec les autres :  « Le vaniteux fait dépendre son propre bonheur de l’activité d’autrui ; le voluptueux de ses propres sensations et l’homme intelligent de ses propres actions ».

Le vaniteux cherche à se vanter sans justification aucune, il peut même mentir par pure prétention et il en est conscient, contrairement au mythomane dont les mensonges ne sont pas intentionnels. Il cherchera toujours à être encensé par une quelconque formulation sensée ou maladroite. Quant à l’orgueilleux, il méprise les éloges indélicats

Tous ces traits caractériels se retrouvent inclus dans la personnalité de Mohamed, le personnage central. Sa femme, Fatma, les connaît merveilleusement bien et sait les courtiser pour obtenir ce qu’elle désire, assouvir ses caprices. Elle ne manipule pas son mari, mais elle le gonfle et la mue caractérielle s’opère vite. Mohamed passe alors de l’état colérique à l’état bon enfant. Il  lui achète les choses qui font plaisir à toute femme : foulard, petit flacon de parfum, produits de maquillage artisanaux, robes d’intérieur à bas prix. Il lui donne également l’argent pour aller au bain, remplir son devoir sociétal de congratulation aux naissances, baptêmes, mariage. Pourtant leur foyer vivait littéralement dans la précarité. Fatma l’appelle : « mon lion ». C’est parti : Mohamed rugit et s’apprête à aller en chasse pour rapporter la proie à sa compagne  Fatma parvient à convaincre son mari pour lui acheter une nouvelle robe de valeur (QIMA), à l’occasion du mariage de son propre frère, malgré la précarité de leur subsistance. Mohamed fait alors la tournée des magasins de tissus pour l’acheter à crédit, sachant que le remboursement état vraiment aléatoire, ce que les marchands n’ignoraient pas et le renvoyaient sans façon. Là encore l’orgueil le sauva chez le dernier marchand qui l’offensa en présence du caïd, un parent de sa femme. Le caïd paya  la robe et Mohamed repartit très heureux, comme peut l’être un enfant.

Le destin de Mohamed ne s’arrêta pas là. Son orgueil écuma et commença pour lui une longue histoire au bar. Il picolait presque tous les jours avec son ami Brahim qui en courtisait également la vanité de façon magistrale pour économiser ses sous. Au bar tout le monde venait  des civils, des militaires, des brutes, des sages, des couples français, la libertine. Parmi ces buveurs invétérés, il y avait un tyranneau, le légionnaire Hans, à la taille d’un Hercule et au courage d’un félin. Il narguait tout le monde au bar, comme dans la rue, percutait celui-là, molestait un

autre. Les gens le craignaient et l’évitaient. Même la police militaire ne l’inquiétait pas. Il était parvenu ainsi à être honni par les Arabes et les Français. Un soir de bringue, en rentrant à la caserne, il fut tué dans un bosquet de tamarix de l’oued.

Au bout de quelques jours, la gendarmerie fut dans l’impossibilité quête ne bloqua à identifier le coupable et ficela le dossier en accusant X. Mais le crime n’était pas crapuleux et les jours passants, il eut une certaine connotation nationaliste, car le nationalisme était en effervescence à Ain-Sefra, comme partout en Algérie. Le coupable anonyme fut tôt encensé par les Musulmans. Tout le monde  en parlait, c’était le point du jour de tous les jours. Un matin, Mohamed se rend chez le chef de la commune mixte et lui déclare : « Hé ! Hé ! Hé ! C’est moi qui l’ai tué ». Il est embarqué, transféré au tribunal militaire d’Oran. Il écopa de cinq ans de prison et fut ramené par train jusqu’à Méchéria. De là, il fut transféré à la prison de Tabelbala, conduit par des cavaliers spahis. Il était vraiment glorieux de son exploit et les prisonniers l’admiraient, l’adulaient.  Il purgea une année, quand le directeur de prison le convoqua et lui déclara placidement : « Mohamed, ce n’est pas toi le tueur. Tu es libre, rentre chez toi ».

Voilà comment cet ouvrage rend hommage à des gens ordinaires qui avaient créé leurs propres légendes. C’est ce que vous découvrirez en le lisant et plusieurs fois en interpellant votre esprit critique comme le suggère l’internaute dans sa note de lecture.

Elvire et Mohamed extr hé c’est moi qui l’ai tué ahmed bencherif

16 février, 2014
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Vint le printemps et c’était autre chose pour lui. Il était le papillon, l’abeille, enfin tout autant énergique et heureux : c’était bien Mohamed aimant la vie comme ces insectes qui bourdonnent autour des plantes. Dans son jardin, il avait planté un rosier qui donnait déjà les fleurs, juste pour se rapprocher d’Elvire. Ce matin, il y était et fondait de joie à l’idée d’offrir un bouquet de petites roses à celle qui était ses rêves son amante, sa femme. Il en cueillit une belle gerbe, récolta des légumes fraîches et des herbes potagères, puis il se mit en monture. Son petit âne courait dans le lit de l’oued, en évitant les marres d’eau et les ruissellements. Il était gai et brayait de temps à autre, faisait tourner sa queue, pataugeait dans les flaques d’eau qui éclaboussait.

Au marché des légumes, d’autres fellahs l’avaient devancé et avaient presque écoulé leurs produits. Mohamed n’en désespéra point. Il était sûr que sa part de la prospérité n’irait pas à un autre. Cela ne l’empêcha pas d’en vouloir à soi-même d’être venu en retard, tant il  n’aimait pas figurer parmi les derniers. Il ne les salua même pas et garda une mine courroucée pour éviter d’en parler. Ses voisins affichèrent aussi une attitude désintéressée et ne le questionnèrent point. Car il pouvait bouder toute la journée comme un enfant. Sans d’autre façon, Il étala au sol les bouquets de carottes, radis, salade, poireaux et des roses. Il secouait les bouquets et au fur et mesure des gouttes de rosée tombaient. Il acheva son petit travail, se frotta les mains, invoqua la prospérité divine et daigna enfin leur dire bonjour, puis, les gratifia d’un bref sourire. L’ambiance se détendit et l’on parla sommairement de choses banales. Un voisin souleva alors la question qui les taraudait tous et dit : « Depuis quand tu cultives les fleurs ? » Mohamed sentit enfin une petite note de supériorité que lui consacrait sa culture expérimentale. Il sourit grassement, sortit ses pectoraux  en disant : « hein ; moi j’innove ; je ne reste pas esclave de nos pratiques culturales ancestrales. » Son interlocuteur l’approuva en acquiescant de la tête et dit : « Tu n’as pas cette plante dans ton jardin. D’où l’as-tu ramenée ? » Mohamed se sentait vaillamment bien, important ; c’est ce qu’il aimait et il savait le cultiver.

- Un homme pieux m’a donné quelques plants, dit-il prudemment. Il est charitable et son bien n’est presque pas pour lui. Il cultive toute une roseraie dans son jardin.

- Mais qui est-ce, relança son interlocuteur ?

- C’est le Moqadem de la Taybia, ce docte en religion, sobre dans ses paroles et ses gestes, aimé de tous et respecté de tous. Il s’en sert pour préparer des potions médicamenteuses à faire boire dans un bol où il écrit à l’intérieur de la paroi des versets  coraniques et des commentaires, extraits de la médecine du prophète QSSL. Il guérit ainsi plusieurs affections.

- Ah ! Oui, c’est un homme de grande baraka qu’il détient par hérédité. Sa lignée est maraboutique depuis plusieurs siècles et remonte à l’arrière petit fils du prophète Mohamed, Moulay Idris.

- Oui, c’est une famille de grande notoriété pour qui les biens de ce monde ne comptent pas. Ils sont presque tous instruits et exercent l’imamat de père en fils depuis des siècles           ;

- Mais qui va acheter tes roses ? Les Françaises ont presque toutes un petit jardin dans leurs maisons.

- Oui c’est sur. Moi, je compte sur la directrice d’école de filles, qui est ma cliente privilégiée. Un jour, elle m’a demandé pourquoi je n’en cultivais pas. Je crois qu’elle en serait intéressée.

- Tu rêves ! Elle entretient tout un parterre de fleurs dans sa maison. Mais, pourquoi tu la cibles spécialement ? Serais-tu….

- Qu’est-ce que tu insinues par là ? Que cherches-tu à dire ? Tes allusions me dégoûtent. C’est une femme bien.

- Elle est aussi belle et envoûtante. Les hommes l’admirent beaucoup, Français et indigènes. Dieu aime la beauté et donc, selon moi, ce n’est pas péché d’aimer la beauté.

- N’oublie pas de dire que dieu est beau. Tais-toi, la voilà qui arrive

Les fellahs ne dirent un mot, éblouis par cette apparition heureuse qu’ils admiraient à la façon d’un peintre désireux traduire l’expression la plus secrète de son sujet. Ils avaient la nette sensation qu’une houri venait droit du paradis, distinguée par une harmonieuse anatomie et des traits finis, comme dans la plus merveilleuse toile : ses cheveux noirs d’ébène, lisses et légers, courts et coiffés à la garçonne, étaient couronnés d’une mèche rabattue élégamment sur le côté gauche du front ; la splendeur de son visage rayonnait comme un rayon de soleil des premières aurores ; ses grands yeux verts rehaussés de cils fournis légèrement éblouissaient ; ses pommettes saillantes étaient  empourprées comme une pomme mûrie au mois de juillet ; ses lèvres étaient finement tracées ; sa poitrine débordait légèrement son corsage, magnifiée par deux grappes de raisin ; sa taille était harmonieusement mariée aux inclinaisons de ses  courbes discrètes. Telle était cette femme fatale, une véritable vamp.

Elle marchait d’un pas léger, fière de l’effet ravageur qu’elle provoquait. Elle portait un tailleur en laine bleu azur qui épousait son corps, un calot jaune et, dans son bras gauche, un petit panier en oseille qui contenait quelques produits de beauté, tandis qu’elle tenait dans sa main droite un porte monnaie en peau de boa. Elle faisait l’effet d’une apparition, une fée qui sortait du monde irréel, fabuleux et merveilleux. Son regard était doux, absent. Elvire, c’était son prénom en trois syllabes mélodieuses qui rappellent un chant magique, l’héroïne d’une odyssée. Elle était distraite, comme si une vision fantastique l’émerveillait et l’entraînait dans son sillage. Même ses mouvements tenaient de ce merveilleux passage d’un ange dans les hautes sphères, là où la main de l’homme ne puisse arriver.

les légumes ne poussent pas en hiver; extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué; ahmed bencherif

28 février, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Mohamed éconduisit son âne dans le dépôt de bois dont il alluma un plafonnier électrique dont le voltage était si faible que l’on ne voyait presque rien. Il rangea les bûches dans un coin et s’écorcha un doigt qui saigna aussitôt. Il le suça instinctivement et le sang coagula. Il regagna la cuisine et sermonna fortement sa femme, puis il la saisit par les cheveux et la secoua vigoureusement et dit : « Maintenant, je vais t’apprendre à être prompte pour m’ouvrir la porte. ». Elle eut peur un peu, mais ne trembla pas, ne cria pas. Et dit : « Ne me frappe pas ; je t’ai préparé à manger et l’eau est chauffée pour que tu fasses tes ablutions. » Il la tenait toujours par les cheveux sans exercer de violence pourtant, alors qu’il était très nerveux. Quant à elle, elle restait humblement soumise et sûr d’elle-même. Elle n’essaya même pas de se dégager de l’étreinte de son mari qui dit : « Je vais t’apprendre à savoir qui suis-je. » Fatma restait imperturbable, malgré sa fragilité. Elle connaissait tout de son homme, sa violence, sa modération, ses limites. Aussi, elle n’en fut pas trop émue et dit : « Je sais qui tu es ; tu es  mon lion qui rugit et fait fuir les braves. » Elle fit mouche et, à chaque fois que Mohamed entendait les mêmes propos, il se désarçonnait et jamais il ne put déceler la boutade du compliment. Pour s’authentifier comme tel, il rugit comme d’habitude, prit une amphore qu’il remplit d’eau tiède et regagna le dépôt de bois qui faisait office de salle de toilettes.

La salle de toilettes était aménagée dans un réduit. Comme le réseau d’assainissement public n’existait pas, elle disposait d’une fosse sceptique qui recevait les déchets et que Mohammed curait, quand elle se comblait et ces mêmes déchets allaient nourrir son champ de culture, une fois séchés au soleil. Oui, toute cette cité en était privée, la commune mixte n’avait pas assez de sous pour réaliser ces travaux nécessaires à la salubrité publique. L’eau courante n’existait pas non plus et chaque maison disposait de son propre puits. A vrai dire la volonté politique des pouvoirs publics était absente, au motif que les conditions de faisabilité n’étaient pas aussi appropriées, comme au village, édifié sur une surface plane et non rocheuse, lequel était majoritairement habité par des Français, mieux représentés politiquement que les Musulmans Français, les uns et les autres ayant chacun son propre collège électoral.

Mohamed éprouvait une grande difficulté pour se  soulager. Il mangeait presque chaque soir du gros couscous par défaut, aliment qui lui incommodait le colon paresseux. A chaque fois, il était obligé de faire une grande pression de son abdomen pour évacuer. Toutes les tisanes, qu’il ingurgitait, ne lui facilitaient pas le transit. Cette fois-ci encore, il passait un mauvais moment, drôle en soi : il poussait, poussait à se couper la respiration ; il geignait, geignait à s’étrangler la voix. Au prix de maints efforts, il parvint à dégager autant que peu et se purifia les parties intimes, puis alla vers un autre endroit et fit ses ablutions.

Il retourna ensuite à la cuisine et s’assit sur une peau de brebis, au coin de la cheminée dont le feu flambait, ce qui offrait une bonne opportunité pour se dispenser de l’éclairage électrique. En bonne lionne, sa femme lui donna du café et toute une galette fourrée à l’oignon et aux graisses, bien chaude dont il découpa un gros morceau qu’il mit dans la bouche et sentit aussitôt une brûlure au palais. Il voulut cracher l’aliment, mais Fatma le regardait avec niaiserie. Alors, il l’avala et se brûla encore l’estomac. Il ne dit rien, coupa un autre morceau et le souffla plusieurs fois avant de le manger. Il se restaura de bon appétit et se ramassa, en s’appuyant sur la paume de sa main droite. Il sortit et laissa la porte entre ouverte et s’en alla faire sa prière en assemblée, comme le recommande sa religion. Il laissa le portail à sa gauche, continua son chemin, tourna à droite, marcha encore, s’engouffra à l’angle de la ruelle, sombre même en plein jour du fait d’un plafond qui la couvrait, fit quelques pas, tourna à droite et arriva à la mosquée. Il fit sa prière avec les autres croyants et sortit aussitôt, sans s’attarder outre mesure.

De retour chez soi, il sortit quatre brebis et une chèvre qu’il éconduisit à la barbe de la dune où le berger rassemblait le troupeau de la cité pour aller le faire paître, sur les contreforts de la montagne bleue. Il fit une grimace et dit : « hum la barbe ? » Hé oui, bien génial : la barbe, c’est toute cette partie broussailleuse à la base de la dune, qui ressemble effectivement à une longue barbe elliptique. Par souci d’environnement, elle était interdite au pacage. Il faisait encore sombre, quand il revint chez lui. Sa femme lui donna le casse-croûte du jour : une petite marmite pleine de gros couscous. Il fit une grimace en guise de désapprobation. Elle en comprit l’allusion et dit : « Je n’ai pas beaucoup de choix pour faire la cuisine et nourrir toute la marmaille que tu m’as faite ; nous sommes pauvres. » Cette réflexion lui déplut et comme il fallait comme toujours avoir le dernier mot, il fit une remarque judicieuse : « Le caïd mange aussi du Taâm (couscous) et les légumes ne poussent pas en hiver. » Il mit l’ustensile  dans son sac en fibres d’alfa qu’il n’abandonnait jamais, scella et monta son petit âne, puis il partit en direction de son jardin, à une lieue au bord de l’oued.

Il ne faisait pas encore jour et la pénombre était encore épaisse. La cité reprenait pourtant son activité : les femmes aux métiers à tisser, les hommes aux jardins et quelques uns aux commerces au village, au fond de la vallée. En chemin, Mohamed disait bonjour à tel ou tel. Il traversa l’antique cimetière abandonné, depuis le vingt deux octobre mille neuf cents quatre, date où le général Lyautey choisit un autre site à sidi Boujemaâ où fut ensevelie la première dépouille, celle d’Isabelle Eberhardt, noyée dans l’oued, une journée plus tôt et dont il assista aux funérailles, célébrées selon le rite musulman. Il contourna ensuite la carrière d’argile et s’engagea dans un sentier étroit et accidenté, avant de déboucher directement dans la zone agricole, une frange peu large mais longue sur le long de l’oued, qui fait environ une vingtaine d’hectares, balisée par d’innombrables chemins clôturés en pisé d’une hauteur de deux mètres. La gelée tombée de nuit fondait et de ce fait le froid faisait de sévères morsures que sentait Mohammed aux mains, au visage, au dos, partout sur son corps que le lainage ne pouvait protéger efficacement.

Mohamed dans son jardin, extrait hé! c’est moi qui l’ai tué; Ahmed bencherif

19 février, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

La monture de Mohamed galopait merveilleusement, jetait des pas courts mais rapides et lui, il balançait nonchalamment ses jambes, fredonnait un air, de sa voix grosse, alors que son gosier n’eut jamais à avaler de fumée de cigarette. Il était comme toujours heureux d’aller bêcher, désherber, arroser, labourer, planter, semer, ou récolter. Il aimait son label, adorait sa terre. Alors, il leur ouvrait grand le cœur et leur donner des prévenances à tous les instants. Il arriva à la parcelle qu’il convoitait depuis toujours : elle était belle, généreuse, douce et clémente, aimante comme une femme. Il mit pied à terre, ouvrit la porte basse, éconduisit son âne jusqu’au bouquet de tamarix au bord de  l’oued. Il observa son propre rite matinal de fellah en mal vie, en manque de tout : il prit une poignée de terre, la baisa et la huma langoureusement, puis la racla de sa langue. A chaque fois, il en ressentait l’ivresse et disait : «Quand seras-tu à moi tout seul ? Jamais les autres prétendants ne te prendront à moi ; je serai toujours là pour leur faire barrage et jeter à l’eau leur projet. Eux ne t’aiment pas, moi, je t’aime ; eux profitent de ta générosité, moi, j’écoute tes plaintes et tes gémissements, quand tu subis des violences, quand tu pleures ; alors, je souffre dans le plus profond de mon être. Toi aussi, tu m’aimes et tu n’aimes pas ceux qui profitent de ta générosité. Moi non plus, je ne les aime pas ; mais je n’ai pas de bras pour te défendre. Demain quand mes fils auront grandi, alors ils viendront à ton secours et sois sure que je trouverai ce trésor fabuleux pour t’avoir à moi seul. »

C’était son deuxième jour d’arrosage de la semaine. Son jardin était dépourvu de puits et il n’eut jamais l’idée lumineuse d’en foncer, car l’indivision le terrorisait. Pourtant, c’était facile pour lui : foncer à quatre ou cinq mètres sur un rayon d’un mètre au plus, ramener à dos d’âne des galets de l’oued tout proche et de l’argile. Il ne le fit pourtant jamais, non qu’il fût égoïste, mais il ne voulait point travailler gratuitement pour les autres. Tant que l’eau de la djemaa existait, il ne se faisait pas de soucis. Il prit sa bêche et alla en aval de l’oued, traversant plusieurs lopins de terre séparés par de très basses clôtures presque à raz du sol. Il longea la seguia sur quatre à cinq cents mètres, puis il  revint sur ses pas en défonçant trois ou quatre retenues, distantes les unes aux autres, qui retenaient l’eau en amont de son jardin. La seguia ne passait pas entre les cultures, mais défilait en hauteur sur une petite bande inculte, broussailleuse, ce qui la préservait des éboulis de sable. L’eau y coulait par un faible débit, faisait parfois des ondes et moussait, ralentissait son écoulement, débordait sur le côtés. Alors, il curait l’excès de sable et des brindilles charriées qu’il remettait sur les rebords. Ce supplément de travail lui déplaisait, l’irritait et déliait même sa langue : « L’annexe (commune mixte) ne se soucie pas de notre destinée de fellah, ne fait rien pour construire une seguia en dur et une retenue collinaire digne de ce nom. Le Hakem (l’administrateur qui est aussi chef d’annexe) mange les légumes de l’oued et donne des crédits au village pour y faire des travaux de ceci et de cela ».

Mohamed ordonnait bien son jardin : carrés longs et peu larges de carottes, navets, radis, poireaux, courgettes, orge. Il en avait arrosé la moitié de la superficie en deux heures, boucha le dernier carré et repartit en amont fermer l’amenée de l’eau. De retour, il récolta pendant un bon moment des légumes, qu’il lava méticuleusement à la seguia, en coupa le surplus d’herbes, en fit des bouquets  de même volume, sans pesage, juste au coup d’œil, en emplit son sac qu’il affréta sur son âne  sur lequel il monta lui-même et prit la direction du village, en empruntant la voie bourbeuse de l’oued, qui au cours des crues furieuses, avait tracé un curieux lit : il s’élargissait à mesure qu’il descendait sur une basse profondeur, puis il se heurtait de front à une haute falaise au nord et dévorait la terre au sud, puis il défilait en creusant et en se rétrécissant, toujours emprisonné par la même falaise qui va mourir à proximité du pont pour laisser surgir soudain son confluent et ainsi former une menace sérieuse des  inondations violentes et impressionnantes.

La traversée était assez ennuyeuse pour lui : car il contournait un nid de roseaux, un nid de lauriers sauvages, une marre d’eau, d’énormes galets. Pour un promeneur, c’était romantique de patauger un peu dans la boue, sécher ses chaussures sur du sable doré, écouter le gazouillis ininterrompu, voir son visage sur une flaque d’eau limpide, couper un rameau de dattier de chine, contempler les sautillements d’une grenouille, en entendre les coassements, écouter les flagorneries des fellahs sur les deux rives, en croiser quelques uns empressés. Mohammed était surtout un homme tranquille, jamais en course pour quoi que ce soit, jamais passionnément affairé. Il appartenait à cette catégorie d’individus qui donnent le temps au temps. Ses activités restreintes lui engendraient un vide immense qu’il ne savait comment meubler. Cependant, il n’en éprouvait aucun ennui et ne rêvassait jamais.

Il longea enfin la dernière exploitation agricole où mourait la falaise médiane entre l’oued et son confluent : elle était abritée sur les deux rives par de hauts cyprès qui la cachaient, louée par un Français qui faisait l’élevage porcin pour l’approvisionnement en charcuterie du régiment de légionnaires cantonné dans la caserne qui surplombait la rive Nord du cours d’eau, témoin de la conquête du village en 1881. Quelques pas plus loin, il monta et laissa à sa gauche le Parc à fourrages de l’armée et la rue de France, s’engagea dans la voie asphaltée qui menait au souk, dépassa le boulodrome, arriva au bouquet de tamarix qui symbolisait l’aire de vente des fruits et légumes, attacha son bourricot à un arbre, endossa son sac et alla se ranger sur une petite place. Là, il étala des poireaux, des radis, des carottes, des oignons, du persil, puis il dit : « O donateur de bienfaits, sois généreux ! ».

Edité à Constantine

A la sortie de l’école; extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué; sous presse; Ahmed Bencherif

29 janvier, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Mohamed parla de la sorte, par esprit tribal et rien d’autre. Il se croyait tenu au nom des valeurs ancestrales pour faire ses achats auprès du fils de la même tribu qui lui était apathique d’ailleurs. Cependant le commerçant ne se sentait pas concerné par la solidarité agnatique depuis qu’il habitait au village et donc il se croyait affranchi de ses devoirs envers les fils de sa cité qui à leur tour le négligeaient et ne comptaient pas sur lui aux divers travaux collectifs.  La cité chérifienne s’attachait à la rigueur dans ses rapports avec les tiers. Elle-même laborieuse, elle condamnait la paresse jusqu’à la limite du chacun pour soi. Elle faisait aussi des aumônes, mais là où il fallait et au moment où il fallait. Cette culture était payante pour chacun de ses éléments, qui devait ainsi se prendre en charge vaille que vaille. Ainsi, un foyer subvenait toujours à ses besoins primaires ; car il comptait naturellement sur quelqu’un de valide, si ce n’est pas le père, c’est le fils ou l’oncle.

- Ah ! Les bourgeois sont toujours médiocres socialement, dit Mohamed. Tu ne veux pas que je m’inquiète de tes nouvelles, c’est bon. Donne-moi un demi litre d’huile, un kilo de sucre, cent grammes de thé vert, un paquet de café. Dis-toi bien que mon achat est déterminé par égard à ton appartenance tribale.

- Bon ça va, dit l’épicier. Hé Slimane, sers en vitesse notre cousin qui semble se mettre en colère pour rien.

« Pour rien, marmonna Mohamed ? ». Il fit bon cœur contre mauvaise fortune et arbora un grand sourire qui ne cachait guère sa niaiserie. Le vendeur le servit. Mohamed paya sa note et repartit de pas traînard, crispé par l’accueil que lui avait réservé le cousin, ce qui le ramenait à son grade bas dans la hiérarchie sociale. « Quelle humiliation, se dit-il ! » Il la  ressentait au plus profond de son être. Il en souffrait physiquement : une pincée au cœur ou au foie, une bouffée de chaleur, une rougeur alternée au teint jaune. Il ne s’en accommodait guère et souhaitait que cela changerait un jour. Mais comment ? Une chose était sure pour lui : sa condition de fellah ne lui donnerait jamais le prestige et la distinction qu’il souhait du plus profond de son âme, ni même sa condition de quêteur de pain infatigable. Il n’avait pas été à l’école et ne possédait pas cette opportunité de travailler dans une administration publique pour se donner les grands airs de ses agents. Il prit la direction de l’oued où son fidèle âne était attaché à un tamarix. Oui, la bête lui était fidèle : elle était vigoureuse, bosseuse, docile, accrocheuse, hardie. Il y tenait comme la prunelle de ses yeux, l’entretenait, la soignait, lui vouait un fort attachement, à la limite du culte. Jamais, il n’envisagea de la vendre, renvoyait illico presto ceux qui voulaient l’acquérir, ne la prêtait jamais à individu ; il fit même un pacte avec lui-même : ou il l’emmènerait au cimetière des animaux ou c’est elle qui l’emmènerait au cimetière des humains.

Il enfourcha sa monture en prenant bien soin de la tapoter au flanc et partit cahin-caha, en direction du ksar perché sur les contreforts du mont Mekhter. Il traversa le lit de l’oued dont des filets d’eau ruisselaient sur le sable fin et jaune doré les grains de sel scintillaient au soleil. Certains échouaient dans des marres enfoncées dans la falaise, d’autres suivaient leur progression lente pour s arrêter, affaiblis plus loin en ava. Des crapauds, qui sortirent d’une touffe de roseaux ; une fauvette siffla allégrement, battit nerveusement des ailes et se posa boire.

Il déboucha, à l’est de la petite passerelle piétonnière, sur l’unique chemin qui desservait les bâtiments de la gendarmerie et longeait une façade latérale de la grande caserne. Au point médian, le monument à la gloire du maréchal Lyautey, se dressait majestueusement. C’était un splendide édifice, de couleur rouge brique, endossé de part et d’autre sur une colonne en maçonnerie, desservi juste au milieu de plusieurs gradins qui menaient, au sommet, à la statue commémorative avec effigie du preux soldat. Là, un légionnaire était de faction et faisait les cents pas à la cadence militaire. Il ne semblait ni ennuyé, ni las. La Grande Muette devait bien ça à ses héros par lesquels elle continuait de vivre toujours ses mégalomanies. Au-delà de cet esplanade, les bâtiments s’élevaient ; certains grimpaient au ciel jusqu’au quatrième ou cinquième étage, tandis que d’autres s’alignaient au rez-de-chaussée, en forme de baraquements en dur et de toiture en tuiles rouges. Un accès secondaire y menai,   raccourci appréciable qu’empruntaient les militaires pour se rendre au village, ainsi que les élèves, résidents au centre et au quartier nègre, qui fréquentaient l’école publique primaire, implantée dans ces casernements.

Onze heures avaient sonné et une gentille petite foule d’écoliers sortait de façon désordonnée en criant de joie, enfin libérés de cette ambiance studieuse et de la collante surveillance des instituteurs dont la sévérité était notoirement connue de tous : des coups de règle aux mains ou sur les doigts, des baffes ou des coups de pied, des transcriptions de textes à l’infini. Certains étaient bien habillés. Ils étaient Français de souche et leurs papas travaillaient et donc disposaient d’un revenu appréciable pour subvenir à tous leurs besoins et leurs loisirs. Ils avaient beaucoup d’embonpoint, un peu craintifs, car minoritaires par rapport à leurs camarades musulmans. Ceux-là bien sûr bougeaient trop, traînant derrière eux une misère viscérale, faisant aussi des jeux dangereux, telle la guerre de clans qui opposait ceux du ksar, à ceux du village, à ceux du village nègre. Les premiers faisaient, comme ils les appelaient, des descentes dans les quartiers de leurs camarades pour leur donner une bastonnade, au moyen de bâtons de branches de tamarix et de dattes de chine qui poussaient à l’oued. Ces conflits d’enfants, adolescents même, se justifiaient par l’ambition de soi à surpasser les autres. Les dérapages venaient souvent à la suite d’une partie de football, d’affronts qu’ils qualifiaient de majeurs, exprimés en la manière de mots obscènes.

Le brave Mohamed entendit soudain d’assourdissantes vociférations et vit un petit regroupement compact. C’était la bagarre. Un Français avait été rossé. Son ami, Ahmed, le défendit. Il était pris avec quatre ou cinq garçons. Il était furieux et frappait ses protagonistes de coups de pieds, de coups de poing. Il esquivait un punch, en recevait un autre. L’un d’eux s’accrocha à lui et essaya de le faire tomber à terre. Mais Ahmed lui résista férocement, le maintint solidement de telle façon qu’il en fit une protection dont il parait les coups. Ils étaient tous de petits hommes ; ils ne pleuraient pas, quoiqu’ils eussent mal. Cependant, ils protégeaient leurs visages qui ne témoignaient d’aucune boursouflure. Mohammed comprit qu’il ne s’agissait pas seulement d’une petite querelle d’enfants et que c’était beaucoup plus grave. Aussi réagit-il vite. Il gronda comme un tonnerre et descendit de sa monture, arriva au ring de fortune et s’enfonça dans la petite foule, alors que les coups de poing sifflaient toujours. Il engueula tous les querelleurs, happa celui-ci puissamment d’un bras, éjecta celui-là. Ils en eurent peur et s’arrêtèrent de se disputer. Alors chacun se plaignit et accusa son camarade. Le responsable fut immédiatement connu Il se justifia aussitôt en disant : « le Français n’a pas voulu me donner le pain ».

La rixe fut close, la quiétude régna ; les garçons  devinrent doux comme des agneaux, ne proférèrent point de menaces. C’était fini ; ils se retrouveraient infailliblement de nouveau dans la classe et se feraient devoir et devise de cohabiter ensemble, d’apprendre ensemble à devenir homme, acteur social agissant. Ils s’arrangèrent la tenue, s’essuyèrent les habits seulement froissés, prirent leurs cartables et continuèrent leur chemin. L’intervention de Mohammed n’était nullement miraculeuse ; lui-même n’avait pas eu à sanctionner qui que ce fût. C’était tout simplement l’époque où le respect du aux grandes personnes était trop grand et atteignait les limites religieuses, presque adulatoires.

Mohamed monta à califourchon sur son âne et continua sa route, sur la rive sud de l’oued, celle-là qui longeait toute la partie nord de la Redoute. C’était un chemin de terre, rarement pratiqué par les véhicules de l’armée, sauf les jeeps de la gendarmerie. Il était songeur ; la querelle interpellait sa matière grise, son mobile même l’abasourdissait, la phrase innocente de l’agresseur trottait dans son esprit : le Français n’a pas voulu me donner du pain. Pour ce manque de générosité, le Français a été frappé ; c’était de l’avidité. Le garçon arabe avait faim ; il traînait la diète, à son visage desséché, cuivré même, comme un plateau en cuivre oxydé. Mais avait-il le droit de s’approprier un pain qui ne lui appartenait pas ? Mohammed essayait de se faire une idée, de comprendre cette violence enfantine. Il connaissait la famille du petit arabe, qui vivait dans un état de dégradation sociale lamentable, à vrai dire une désintégration sociale. Il en connaissait le père, un homme qui se complaisait dans sa flemmardise, pourtant vigoureux comme un roc, capable d’abattre le travail de dix bûcherons en foret. Malheureux individu ! Le travail ne courait pas les rues. Deux ou trois mois de plein emploi dans les chantiers de la commune ne suffisaient pas à garantir le pain à ces légions de chômeurs, condamnés comme tels par la Providence divine.

Elvire et Mohamed, extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué; sous presse; Ahmed Bencherif

29 janvier, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Vint le printemps et c’était autre chose pour lui. Il était le papillon, l’abeille, enfin tout autant énergique et heureux : c’était bien Mohamed aimant la vie comme ces insectes qui bourdonnent autour des plantes. Dans son jardin, il avait planté un rosier qui donnait déjà les fleurs, juste pour se rapprocher d’Elvire. Ce matin, il y était et fondait de joie à l’idée d’offrir un bouquet de petites roses à celle qui était ses rêves son amante, sa femme. Il en cueillit une belle gerbe, récolta des légumes fraîches et des herbes potagères, puis il se mit en monture. Son petit âne courait dans le lit de l’oued, en évitant les marres d’eau et les ruissellements. Il était gai et brayait de temps à autre, faisait tourner sa queue, pataugeait dans les flaques d’eau qui éclaboussait.

Au marché des légumes, d’autres fellahs l’avaient devancé et avaient presque écoulé leurs produits. Mohamed n’en désespéra point. Il était sûr que sa part de la prospérité n’irait pas à un autre. Cela ne l’empêcha pas d’en vouloir à soi-même d’être venu en retard, tant il  n’aimait pas figurer parmi les derniers. Il ne les salua même pas et garda une mine courroucée pour éviter d’en parler. Ses voisins affichèrent aussi une attitude désintéressée et ne le questionnèrent point. Car il pouvait bouder toute la journée comme un enfant. Sans d’autre façon, Il étala au sol les bouquets de carottes, radis, salade, poireaux et des roses. Il secouait les bouquets et au fur et mesure des gouttes de rosée tombaient. Il acheva son petit travail, se frotta les mains, invoqua la prospérité divine et daigna enfin leur dire bonjour, puis, les gratifia d’un bref sourire. L’ambiance se détendit et l’on parla sommairement de choses banales. Un voisin souleva alors la question qui les taraudait tous et dit : « Depuis quand tu cultives les fleurs ? » Mohamed sentit enfin une petite note de supériorité que lui consacrait sa culture expérimentale. Il sourit grassement, sortit ses pectoraux  en disant : « hein ; moi j’innove ; je ne reste pas esclave de nos pratiques culturales ancestrales. » Son interlocuteur l’approuva en acquiescant de la tête et dit : « Tu n’as pas cette plante dans ton jardin. D’où l’as-tu ramenée ? » Mohamed se sentait vaillamment bien, important ; c’est ce qu’il aimait et il savait le cultiver.

- Un homme pieux m’a donné quelques plants, dit-il prudemment. Il est charitable et son bien n’est presque pas pour lui. Il cultive toute une roseraie dans son jardin.

- Mais qui est-ce, relança son interlocuteur ?

- C’est le Moqadem de la Taybia, ce docte en religion, sobre dans ses paroles et ses gestes, aimé de tous et respecté de tous. Il s’en sert pour préparer des potions médicamenteuses à faire boire dans un bol où il écrit à l’intérieur de la paroi des versets  coraniques et des commentaires, extraits de la médecine du prophète QSSL. Il guérit ainsi plusieurs affections.

- Ah ! Oui, c’est un homme de grande baraka qu’il détient par hérédité. Sa lignée est maraboutique depuis plusieurs siècles et remonte à l’arrière petit fils du prophète Mohamed, Moulay Idris.

- Oui, c’est une famille de grande notoriété pour qui les biens de ce monde ne comptent pas. Ils sont presque tous instruits et exercent l’imamat de père en fils depuis des siècles  ;

- Mais qui va acheter tes roses ? Les Françaises ont presque toutes un petit jardin dans leurs maisons.

- Oui c’est sur. Moi, je compte sur la directrice d’école de filles, qui est ma cliente privilégiée. Un jour, elle m’a demandé pourquoi je n’en cultivais pas. Je crois qu’elle en serait intéressée.

- Tu rêves ! Elle entretient tout un parterre de fleurs dans sa maison. Mais, pourquoi tu la cibles spécialement ? Serais-tu….

- Qu’est-ce que tu insinues par là ? Que cherches-tu à dire ? Tes allusions me dégoûtent. C’est une femme bien.

- Elle est aussi belle et envoûtante. Les hommes l’admirent beaucoup, Français et indigènes. Dieu aime la beauté et donc, selon moi, ce n’est pas péché d’aimer la beauté.

- N’oublie pas de dire que dieu est beau. Tais-toi, la voilà qui arrive

Les fellahs ne dirent un mot, éblouis par cette apparition heureuse qu’ils admiraient à la façon d’un peintre désireux traduire l’expression la plus secrète de son sujet. Ils avaient la nette sensation qu’une houri venait droit du paradis, distinguée par une harmonieuse anatomie et des traits finis, comme dans la plus merveilleuse toile : ses cheveux noirs d’ébène, lisses et légers, courts et coiffés à la garçonne, étaient couronnés d’une mèche rabattue élégamment sur le côté gauche du front ; la splendeur de son visage rayonnait comme un rayon de soleil des premières aurores ; ses grands yeux verts rehaussés de cils fournis légèrement éblouissaient ; ses pommettes saillantes étaient  empourprées comme une pomme mûrie au mois de juillet ; ses lèvres étaient finement tracées ; sa poitrine débordait légèrement son corsage, magnifiée par deux grappes de raisin ; sa taille était harmonieusement mariée aux inclinaisons de ses  courbes discrètes. Telle était cette femme fatale, une véritable vamp.

Elle marchait d’un pas léger, fière de l’effet ravageur qu’elle provoquait. Elle portait un tailleur en laine bleu azur qui épousait son corps, un calot jaune et, dans son bras gauche, un petit panier en oseille qui contenait quelques produits de beauté, tandis qu’elle tenait dans sa main droite un porte monnaie en peau de boa. Elle faisait l’effet d’une apparition, une fée qui sortait du monde irréel, fabuleux et merveilleux. Son regard était doux, absent. Elvire, c’était son prénom en trois syllabes mélodieuses qui rappellent un chant magique, l’héroïne d’une odyssée. Elle était distraite, comme si une vision fantastique l’émerveillait et l’entraînait dans son sillage. Même ses mouvements tenaient de ce merveilleux passage d’un ange dans les hautes sphères, là où la main de l’homme ne puisse arriver.

Les pauvres fellahs, laborieux travailleurs de la terre et donc si peu imaginatifs, restaient rivés dans la réalité qui était en face d’eux. Elvire existait bel et bien pour eux, en chair et en os, en beauté ensorcelante, mais aussi de personnalité digne et respectueuse. Eux-mêmes conservaient une attitude presque mystique et ne faisaient qu’admirer cette sylphide. Ils dirent tous ensemble bonjour avec douceur qu’ils ne témoignaient pas à l’égard de la gente féminine, même pas avec leurs femmes, le soir au lit. Elle venait souvent leur acheter des produits maraîchers et maintenait la distance nécessaire avec eux, non par discrimination raciale, mais pour laisser toujours cette image d’elle, divine et vénérable.

- Bonjour les nourriciers de l’espèce humaine. Je suis un peu en retard aujourd’hui ; j’espère trouver de belles légumes à cette heure. Oh ! Mohamed, tu cultives des roses maintenant ? Elles sont belles et fraîches. Tu veux te convertir en fleuriste ? Tu ne risques pas de faire de gros gains.

- Madame Elvire, sous le sac de toiles tu trouveras des radis, betteraves, poireaux et voici encore les herbes potagères. Elvire, j’ai cultivé les roses pour toi. Tu te souviens tu me l’avais suggéré, un jour d’été quand tu te promenais le long de l’oued.

- Oui, je me souviens. C’était l’été dernier, en fin d’après-midi, j’avais fait une promenade  en remontant le lit de l’oued. C’était si beau cette nature paresseuse : de minces filets d’eau coulaient, des grenouilles jouaient dans les marres, des oiseaux gazouillaient, des fellahs se hélaient mutuellement, la terre humide exhalait une senteur acre, les dattes de chine parfumaient l’air. Tu comprends ce que je dis Mohamed ?

Mohamed ne comprenait pas ce qu’elle disait, sauf deux ou trois mots usités dans le langage courant. Mas la petite dame avait parlé avec emphase, presque en chantant. Sa voix était douce et mélodieuse. Elle faisait rêver Mohamed qui s’oubliait et voyageait dans un monde fantastique irréel. Il arbora un sourire discret, la toisa d’un regard distrait. La difficulté à communiquer lui imposait le silence. Mais jamais un silence ne fut aussi beau, souhaité le plus long possible. Elvire était de nature romantique et le souvenir de cette promenade dans l’oued l’interpellait et l’embarquait dans un voyage spatial. Les hommes, quant à eux, en admiraient la beauté avec un regard profond et courtois, comme s’ils la dépeignaient sur une toile. L’instant était merveilleux et ils priaient qu’il ne s’arrêtât point. A contre cœur et poussant un gros soupir, Mohamed lui offrit un bouquet de roses qu’elle accepta toujours dans sa petite évasion. Leurs mains se touchèrent légèrement et ce fut le contact. Elvire en sentit la chaleur du mâle et revint sur terre. Mohamed en sentit la douceur de la peau et la foudre le frappa. Leurs regards se croisèrent, doux et naïfs. Un généreux sourire fut échangé puis la séance s’acheva sur rien. Elvire acheta ce dont elle avait besoin et s’en alla furtivement, comme un songe. Les hommes se réveillèrent de leurs rêveries et commencèrent à bruire, déçus pourtant par leur médiocre pouvoir de séduction qui n’eût jamais à briller.

Gens ordinaires, gens légendaires; extrait Hé! Hé! Hé! c’est moi qui l’ai tué; Ahmed Bencherif

29 janvier, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Au moment du thé, le boucan était énorme, presque un genre de récréation pour adultes. Le préparateur, reconnu expert dans ce service, se donnait du plaisir à faire languir les autres. Il avait essuyé les verres avec un morceau de tissu blanc, empli la théière d’eau chaude, mis le thé vert chinois du premier choix, ajouté du sucre, fait chauffer le tout à petit feu sur un brasier. Il goûta la boisson, la délecta et servit les convives qui avaient repris leur place le long des murs et le centre restait inoccupé, gênant et inconfortable, dépourvu de civilité. Tous parlaient à la fois en petits groupes de deux à trois personnes. Le sujet avait trait au quotidien le plus banal : vie champêtre et semis de grains ou plants, taquinerie, bourse des bestiaux, des anecdotes, mais pas de politique. Celle-ci n’était pas un fait social. Elle avait cependant ses acteurs, plutôt passifs qu’agissants, la conscience nationale n’étant pas arrivée à sa maturité, malgré l’existence d’un parti pour le triomphe des libertés démocratiques, fondé par Messali elhadj, personnage charismatique issu du monde ouvrier en Métropole, qui sut rapidement prendre audience en Algérie et dans le village, il avait donné un meeting, deux années plus tôt. Les militants faisaient l’objet d’une surveillance constante par les services de police, alors que la voie de l’indépendance n’était pas suffisamment balisée. Malgré tout, les pouvoirs publics en ressentaient de vives inquiétudes et aucun n’osait braver leur colère. Car au lendemain des évènements meurtriers du huit mai mille neuf cent quarante cinq, un légionnaire en faction au portail sud de la caserne, avait tué froidement un jeune du ksar qui jouait au ballon au stade militaire, tout proche. Ce crime était resté impuni.

Ca n’en finissait pas de palabrer dans la joie autour de plusieurs verres de thé, ce champagne de veillée musulmane. Certains personnages étaient singuliers et marquaient la société, par leurs manières et leur langage. Aucun ne ressemblait à l’autre et chacun avait sa propre place au quotidien. Les jalousies entre eux étaient sourdes, morbides. Chacun recherchait plus de prestige par ses tours ingénieux ou son profil plutôt marrant. Ils avaient aussi leurs admirateurs et donc il était rare que l’un d’entre eux se retrouvât seul au café maure, sur la  placette limitrophe du souk ou sur la berge de l’oued.

- Il y avait le bonhomme à vous faire avaler des bobards sans vous en apercevoir le moins du monde et de plus il est convaincant. C’était le mythomane notoirement connu qui avait plus d’une chose dans son pli, faculté mentale qui avait empli son registre d’ancien tirailleur en Europe et en Asie,  artiste à sa conception dont l’art lui épargnait souvent d’être au front.

- Le maraudeur était le curieux génie. C’était l’handicapé physique qui marchait plié en deux appuyé sur une canne, mais capable de grimper l’arbre fruitier le plus haut aux branches les plus fragiles. Il était marié et père d’une nombreuse marmaille.

- L’avare se distinguait d’une contradiction phénoménale dans sa nature d’homme. Il était très généreux avec lui-même et très cupide avec les autres gens, y compris sa propre famille.

- Le blagueur, miséreux de condition mais gai dans sa nature, faisait rire à partir de rien et rassemblait autour de lui des fans amusés. Avec un rien, un semblant d’anecdote, il provoquait de l’hilarité.

- Celui qui était le plus idiot du village et le plus marginalisé conquis miraculeusement droit de cité en empruntant la voie de la gloire qui le couvrit quand même. Celui qui par son œil envieux terrorisait et bombardait d’un regard destructeur sur un animal, un vêtement, une silhouette.

Tous ces personnages, dont faisait partie Mohamed,  causèrent de choses et d’autres, sans recourir à celles qui faisaient d’eux des personnages légendaires dont le village les qualifiait. Car, ils étaient connus de tous et leurs simagrées couraient les rues et créaient de la bonhomie. Eux-mêmes étaient pacifistes, simples dans leur mode de vie, sociables et se retrouvaient aussi bien avec les jeunes qu’avec les vieux. C’étaient les petits rois de l’humour dans la société et comme les rois, réunis fortuitement dans une mesure de bienséance, ne veulent exhiber leur savoir faire, eux non plus ne tenaient pas à le faire, malgré les sollicitations qui leur étaient formulées.

La soirée s’acheva bientôt et le mieux placé pour la clôturer était la figure emblématique de l’imam qui leva aussitôt les deux mains, jointes au ciel. De voix emphatique, il entonna l’épitaphe du coran, puis récita un chapitre, dit du royaume, qui bénit toutes les bonnes œuvres et les aumônes, suivi par quatre ou cinq convives. Enfin, il combla de bénédiction leur charitable restaurateur. On vit alors des partants qui égrenaient des remerciements chaleureux et vifs.  C’était donc convenu socialement, cette permission de décamper après la récitation coranique.

Chez lui, Mohamed n’arrivait pas à dormir. Il pensait à sa vie ici-bas, qui s’écoulait sans laisser de marques profondes sur la société, ni même parmi les siens. Tous ces notables et ces petits bourgeois, trop imbus d’eux-mêmes, provoquaient sa jalousie. Ils affichaient leurs grands airs sans humilité, exigeaient d’autrui une exécution prompte de choses et d’autres,   s’octroyaient des passe-droits. Le caïd leur ressemblait en bien des points et passait en maître en terme de caractère affreusement égoïste. Il était respecté par les uns, craint par d’autres, honni par la majorité. Personne ne l’admirait. Ceci agaçait Mohamed. Les premiers possédaient la fortune, le second exerçait de l’autorité à vie, reconduit à chaque fois par complicité de l’administration communale, préalablement parrainé par les chefs de fraction de la tribu qui restait encore asservie au clanisme, malgré l’état d’esprit en nette progression pour briser le cercle vicieux du conservatisme séculaire. Ca lui donnait des maux d’estomac, à en vomir.

Alors que pouvait-il  faire, lui un homme commun pour frapper les imaginations et susciter l’admiration générale ? Il ne voyait pas beaucoup de choses dans sa vie, faite de routine dans le village qui se complaisait de routine. Conquérir l’amour d’une Française et en faire sa femme devant dieu ? Oui, mais laquelle ? Elles sont toutes belles et il est difficile d’en faire un choix. Ah ! Oui. La femme du directeur d’école est très belle : des yeux verts, des cils bien tracés et fins, un regard tendre, le visage rond, des joues pleines avec fossette, un menton en pyramide inversé, un cou long, des cheveux noirs d’ébène, peau blanche et délicate, taille harmonieuse, formes gracieuses. En plus, de la candeur, de la douceur et la voix est anonyme, comme un nuage d’été. En somme une femme de rêve, d’un conte des Mille et une nuits, une belle au bois dormant. Le problème, c’est qu’il ne parlait pas français, sauf quelques mots qu’il disait à ses clientes françaises qui lui rachetaient des légumes. Mais cette femme aimait les fleurs et il allait en cultiver pour lui en offrir au printemps. Elle acceptera un bouquet de roses qu’elle mettra dans un vase au bord de sa fenêtre. Mais est-ce possible tout ça ? N’existe-t-il pas d’autre voie pour briller dans le bled. Peut-être. Il faut trouver un exploit d’héroïsme. Mais quoi alors ? Par exemple, monter un cheval et guerroyer sur un champ de bataille, tuer et plusieurs prisonniers. Hem ! Tuer ? Il faut du courage pour ôter la vie à un individu. Mohamed, tu as du courage ? Ce n’est pas du tout sûr. Tu es plutôt pacifiste. D’autres disent de moi poltron. Des clous !

La cité chérifienne d’Ain-sefra et l’exploitation du bois de montagne hier, extrait le Vaniteux roman à paraitre; Ahmed Bencherif

8 janvier, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | 3 réponses »

Comme toujours dans des assemblées du genre, la parole est aux nantis et ces notables, qui étaient bien accoutrés dans leurs gandouras de soie, leurs burnous de laine légers, coiffés encore de turbans blancs ou jaunes ocellés, roulés en quatre ou cinq tours de tête, marquaient de leur verbe haut la conversation. Le sujet se rapportait directement à la vie de la petite cité, fière de ses origines chérifiennes, prouvées de quatorze siècles et pas seulement, elle l’était aussi pour son caractère laborieux, opiniâtre et revêche. Elle venait tout juste d’en faire la démonstration à ses détracteurs, nombreux dans la région des Ksours de façon spécifique à son quotidien. En effet, elle venait juste de triompher d’un acte administratif qui la rétablissait dans ses droits immémoriaux d’exploitation de la forêt de la montagne bleue dont la genèse est originale :

« La cité exploitait presque à elle seule la montagne bleue en bois de combustion ou comme poutres de toiture, pour ses besoins personnels et occasionnellement à titre marchand. Car elle était riveraine de cet imposant Mekhter, le mieux boisé que les autres monts de la région, ce qui nourrissait des frictions avec d’autres groupements sociaux. Oui. Une proche localité, de souche berbère, en était viscéralement jalouse ; elle travaillait moins et gagnait donc moins, tandis qu’elle possédait une palmeraie traversée par un oued dont les eaux d’irrigation étaient retenues pas un barrage réalisé par la commune mixte depuis fort longtemps. Il y gelait moins et faisait plus chaud. Elle tait aussi la terre natale du bachagha, ce super caïd dont l’autorité était immense et redoutable qui y veillait aux intérêts. Cette saison, elle se fit défenseur écologiste et l’exhorta à décider la mise en défens de la montagne bleue, pour en préserver la foret. C’était une supercherie pour empêcher la cité chérifienne de se procurer son bois, l’unique source d’énergie existante dans le temps. Le bachagha saisit alors le Hakem qui prit un arrêté dans ce sens qu’il notifia à la cité chérifienne. Celle-ci fut obligée d’en prendre acte et n’alla pas pleurnicher auprès du bachagha. Elle obéit aux directives communales aussitôt et cessa de monter dans sa montagne bleue, ne cria guère au désespoir de cause, ni chercha à dénoncer ce déni de justice dont elle n’avait pas de moyens de recours. La cité envieuse en connaissait les limites en terme d’influence avec l’autorité et cria victoire. Mais elle déchanta tôt. Trois jours plus tard, elle fut surprise de voir sa rivale venir jusque dans son propre territoire, escalader sa propre montagne, Aissa, et fendre le bois pour ses besoins domestiques. Elle continua plusieurs jours à s’approvisionner et suscita encore la jalousie de sa rivale. Celle-ci alla se plaindre au bachagha et l’exhorta de frapper la cité chérifienne d’interdiction d’exploiter le bois dans la montagne marron, Aissa. Le bachagha éconduit la cité berbère ; mais celle-ci le relança plusieurs fois. Alors, il leva la mise en défens de la montagne bleue et enjoignit à la cité envieuse de travailler comme les autres, au lieu de demeurer oisive sur les remparts de leur ksar. «

Cet évènement s’était passé, depuis dix jours seulement et conservait fraîchement ses propres échos. Il avait une saveur de miel pur pour les convives. Il était évident que la joie immense sautait aux yeux : bonhomie de tous, sourire large, bonne réflexion, boutade, taquinerie. Une victoire chèrement acquise à l’endurance, voilà ce que c’était. Les  impressions pleuvaient en cascade : «  ils ont eu ce qu’ils méritaient, ces envieux ; ils avaient cru réellement nous faire peur par l’autorité ; ils n’arrivent pas à se mettre dans le crâne que nous ne baissons pas les bras ; sans blague, ils pensaient qu’on allait mourir de froid et nous priver de repas chauds ; ils se sont donnés en ridicule ; le bachagha avait une belle jambe en faisant appel au Hakem pour annuler la mise en défens de notre montagne bleue ; oui, le bachagha a été le jouet de la ruse de ses administrés ; qu’ils crèvent ces envieux dans leur petitesse ». Leur caïd en était fier et se donnait des airs de grandeur. Il avait bien sûr donné son assentiment à sa cité pour aller chercher du bois au mont de Aissa. De toute manière, il n’avait aucune alternative, ses administrés étaient réfractaires à l’autorité, quand ils étaient dans leur bon droit, ce qui arrivait souvent.

12

Yasume |
les poèmes de mistigri |
philantrope de mbarta |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | HAZA LANITRA
| beauty $pot
| lalarmedelephant