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La cité chérifienne d’Ain-sefra et l’exploitation du bois de montagne hier, extrait le Vaniteux roman à paraitre; Ahmed Bencherif

8 janvier, 2013
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | 3 réponses »

Comme toujours dans des assemblées du genre, la parole est aux nantis et ces notables, qui étaient bien accoutrés dans leurs gandouras de soie, leurs burnous de laine légers, coiffés encore de turbans blancs ou jaunes ocellés, roulés en quatre ou cinq tours de tête, marquaient de leur verbe haut la conversation. Le sujet se rapportait directement à la vie de la petite cité, fière de ses origines chérifiennes, prouvées de quatorze siècles et pas seulement, elle l’était aussi pour son caractère laborieux, opiniâtre et revêche. Elle venait tout juste d’en faire la démonstration à ses détracteurs, nombreux dans la région des Ksours de façon spécifique à son quotidien. En effet, elle venait juste de triompher d’un acte administratif qui la rétablissait dans ses droits immémoriaux d’exploitation de la forêt de la montagne bleue dont la genèse est originale :

« La cité exploitait presque à elle seule la montagne bleue en bois de combustion ou comme poutres de toiture, pour ses besoins personnels et occasionnellement à titre marchand. Car elle était riveraine de cet imposant Mekhter, le mieux boisé que les autres monts de la région, ce qui nourrissait des frictions avec d’autres groupements sociaux. Oui. Une proche localité, de souche berbère, en était viscéralement jalouse ; elle travaillait moins et gagnait donc moins, tandis qu’elle possédait une palmeraie traversée par un oued dont les eaux d’irrigation étaient retenues pas un barrage réalisé par la commune mixte depuis fort longtemps. Il y gelait moins et faisait plus chaud. Elle tait aussi la terre natale du bachagha, ce super caïd dont l’autorité était immense et redoutable qui y veillait aux intérêts. Cette saison, elle se fit défenseur écologiste et l’exhorta à décider la mise en défens de la montagne bleue, pour en préserver la foret. C’était une supercherie pour empêcher la cité chérifienne de se procurer son bois, l’unique source d’énergie existante dans le temps. Le bachagha saisit alors le Hakem qui prit un arrêté dans ce sens qu’il notifia à la cité chérifienne. Celle-ci fut obligée d’en prendre acte et n’alla pas pleurnicher auprès du bachagha. Elle obéit aux directives communales aussitôt et cessa de monter dans sa montagne bleue, ne cria guère au désespoir de cause, ni chercha à dénoncer ce déni de justice dont elle n’avait pas de moyens de recours. La cité envieuse en connaissait les limites en terme d’influence avec l’autorité et cria victoire. Mais elle déchanta tôt. Trois jours plus tard, elle fut surprise de voir sa rivale venir jusque dans son propre territoire, escalader sa propre montagne, Aissa, et fendre le bois pour ses besoins domestiques. Elle continua plusieurs jours à s’approvisionner et suscita encore la jalousie de sa rivale. Celle-ci alla se plaindre au bachagha et l’exhorta de frapper la cité chérifienne d’interdiction d’exploiter le bois dans la montagne marron, Aissa. Le bachagha éconduit la cité berbère ; mais celle-ci le relança plusieurs fois. Alors, il leva la mise en défens de la montagne bleue et enjoignit à la cité envieuse de travailler comme les autres, au lieu de demeurer oisive sur les remparts de leur ksar. «

Cet évènement s’était passé, depuis dix jours seulement et conservait fraîchement ses propres échos. Il avait une saveur de miel pur pour les convives. Il était évident que la joie immense sautait aux yeux : bonhomie de tous, sourire large, bonne réflexion, boutade, taquinerie. Une victoire chèrement acquise à l’endurance, voilà ce que c’était. Les  impressions pleuvaient en cascade : «  ils ont eu ce qu’ils méritaient, ces envieux ; ils avaient cru réellement nous faire peur par l’autorité ; ils n’arrivent pas à se mettre dans le crâne que nous ne baissons pas les bras ; sans blague, ils pensaient qu’on allait mourir de froid et nous priver de repas chauds ; ils se sont donnés en ridicule ; le bachagha avait une belle jambe en faisant appel au Hakem pour annuler la mise en défens de notre montagne bleue ; oui, le bachagha a été le jouet de la ruse de ses administrés ; qu’ils crèvent ces envieux dans leur petitesse ». Leur caïd en était fier et se donnait des airs de grandeur. Il avait bien sûr donné son assentiment à sa cité pour aller chercher du bois au mont de Aissa. De toute manière, il n’avait aucune alternative, ses administrés étaient réfractaires à l’autorité, quand ils étaient dans leur bon droit, ce qui arrivait souvent.

Ain-sedra, bûcherons d’antan; extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué, roman à paraitre prochainement ; Ahmed Bencherif

27 novembre, 2012
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

Cette nuit aussi, des bûcherons se trouvaient sur la montagne bleue,  chargée de neige givrée. C’était le dernier groupe,  muni chacun, d’une  bête de somme, les autres étant partis depuis plus d’une heure. Ils étaient cinq gaillards bien bâtis et de  musculation étonnante, travaillée par un effort physique de tous les jours. Ils étaient au four et au moulin : ils étaient cultivateurs, bûcherons, bergers et bien des fois maçons. Leur vie en autarcie forcée leur avait appris à être autonomes, débrouillards. Ils devaient s’accommoder à tout et ils possédaient une endurance exceptionnelle. Pour se procurer le bois de combustion, il fallait monter jusqu’aux hauteurs qui étaient plus fournies en chênes et genévriers, car plus humides qu’en basse altitude. On exploitait principalement le chêne, moins inflammable que le genévrier et chacun n’en fendait que le strict nécessaire, un fardeau pour chaque bête de somme, qui alimentait les cheminées pour quelques jours. Et c’était l’éternel recommencement, car le bois constituait l’unique source d’énergie dans le village.

Les bûcherons de fortune se démenaient à la hache dont les coups secs et assourdissants résonnaient dans le silence nocturne alpin, se répétaient indéfiniment à la même cadence effroyablement efficace et venaient à bout de la résistance des sujets les plus robustes. Mohamed et son coéquipier avaient choisi un gros chêne qu’ils cognaient inlassablement pour l’abattre. C’était exténuant et la visibilité était mauvaise ; il fallait bien cibler et frapper au milieu de la fente qu’ils étaient parvenus à faire. Mohamed était laborieux, mais fanfaron. Quant à son compagnon, il était fourbe et ménageait bien ses efforts. Il soufflait plusieurs fois, en flattant l’égocentrisme de son camarade. « Hé Mohamed, tu sais bien que je ne vois pas bien et je risque de louper à chaque fois la fente qu’on a faite ; mais toi, tu as une vue d’aigle perçante, le majestueux aigle de nos montagnes » C’était suffisant pour se garantir une pause et relâcher ses .muscles. Mohammed se gonflait comme un paon et rassemblait toutes ses forces pour accomplir deux fois le travail. Il prenait son ton le plus supérieur et disait en bon pédagogue : « Brahim, tu n’écoutes pas les conseils ; fais tous les jours du kohol à tes yeux, allez pousse-toi et laisse-moi faire ». Brahim reculait en arrière bien satisfait de sa fourberie et disait : « Oh ! Oui, le kohol est fait pour les vrais hommes qu’admirent les femmes, surtout les Françaises ». Mais au fond de lui-même, il se disait que seules les femmes se maquillaient au kohol et il riait avec niaiserie. Alors, Mohammed cognait et cognait encore sans arrêt. Il s’essoufflait et continuait ; il avait mal aux muscles et continuait. Les cognées perdaient de leur intensité, mais il ne s’arrêtait pas, tandis que Brahim le flattait encore en le qualifiant de géant infatigable. Battant la besogne, il vint à bout du chêne auquel quelques poussées suffisaient pour le mettre à terre. Alors, les deux hommes bousculèrent de toutes leurs forces l’arbre qui tomba avec fracas. Mohammed tomba aussi dans un grand plouf.

Au bout d’un moment, ils se mirent à tailler les branchages qu’ils jetaient, puis à couper le chêne  vigoureux en quatre morceaux qu’ils durent fendre transversalement en y enfonçant les coins sur lesquels ils frappaient très fort avec la crosse de leurs haches. C’était aussi exténuant. Cette fois Brahim ne montrait pas sa paresse, car l’heure du départ était imminente. Il entendait déjà ses autres compagnons qui huaient leurs bourricots et revenaient du site qu’ils avaient choisi. Sitôt leur label fini, ils amenèrent leurs ânes dont ils chargèrent chacun d’un fardeau énorme. Puis vint le départ. La procession se rassembla et commença à dévaler la montagne. Les bêtes de somme, trop chargées,  marchaient cahin-caha, toujours aiguillonnées aux flancs par de petits bâtonnets aux mains de leurs propriétaires. Elles avançaient par des sentiers étroits et serpentés, caillouteux et broussailleux. Leurs pattes crissaient sur la neige givrée et parfois s’y enfonçaient et se dégageaient promptement aux cris : « Ra ! Ra ! Ra ».

Ain-Sefra, paysage extrait hé hé hé c’est moi qui l’ai tué roman à paraitre prochainement ;Ahmed Bencherif

26 novembre, 2012
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

 

                                                   Chapitre 1

 

 

                                                     

 

Le ciel était noir, impénétrable et mystérieux. Il bloquait l’imagination la plus fertile par l’absence cruelle de constellations. Il n’invitait guère aux contemplations merveilleuses, ni aux rêveries douces. Tout proche de la terre, il  semblait s’y abattre à tout moment et l’engloutir dans son immensité. Ainsi, il ne conviait pas aux méditations et à la vénération ; car il cachait cet être invisible qu’est Dieu et occultait ce besoin d’élévation de l’âme vers les hautes sphères  pour atteindre la félicité indéfinie que chacun conçoit. Il générait un sentiment étrange de peur qui n’était vraiment pas d’à propos. Sa grosse couche nuageuse néantisait presque le champ visuel et l’on se posait judicieusement la question de savoir ce qu’aurait été le monde sans la lune, sans les étoiles, ces faisceaux fabuleux qui émerveillent utilement.

C’était une nuit d’hiver, silencieuse et monotone, longue et pesante de l’an cinquante du vingtième siècle. Elle s’épuisait lentement et abordait ses derniers quartiers. Le village dormait de sommeil profond, ses feux étaient éteints, ses habitants se retournaient dans leurs lits, ses chats ronflaient près des cheminées en cendres, son bois de Boulogne était aussi calme et les feuillages ne crissaient même pas. Les oiseaux ne s’ébattaient guère et le hibou ne hululait point. Les êtres vivants se réfugiaient contre les rigueurs du froid. La gelée tombait, cuisait la chair qu’elle pénétrait pour aller se loger aux ossements qu’elle glaçait et fragilisait d’affection rhumatismale épouvantable et de là perturber l’équilibre biologique du cerveau. Combien en ont péri, transits de froid ?

La vallée était immense, rétrécie et sablonneuse en amont, béante et rocailleuse an aval, bordée de deux puissantes montagnes, l’une bleue et boisée, au sud, l’autre marron et presque nue, au nord. Des îlots de verdure poussaient ça et là, au bon prodige de l’oued qui la traversait et y laissait des marres un peu partout, lui-même séparé en amont par une haute et large falaise qui amortissait la violence des eaux de crue de son affluent. Tous les deux, quand ils débordaient, faisaient jonction à la lisière du village et se distinguaient par une violence torrentielle phénoménale qui menaçait le village, bien des fois victime de la furie des flots qui allaient écumer dans les rues limitrophes et en déloger les habitants. Bien des fois des gens y avaient péri, noyés et échoués à des lieues plus loin. Ces îlots de verdure étaient le produit de fellahs laborieux du ksar qui était perché en hauteur du village, au pied de la dune, elle-même adossée à la montagne bleue, appelée Mekhter, terme arabe signifiant profusion de biens.

La montagne bleue était bien généreuse. Elle nourrissait tout le village en bois de combustion et en charbon, ainsi qu’en bois de charpente pour l’ensemble du ksar et un bon nombre de maisons urbaines : le chêne, la caroubier, le genévrier, le pin la peuplaient et de nains arbustes à fruits incomestibles qui ressemblent au pêcher ; ils ne formaient pas cependant des forets inextricables. Elle était très humide en hauteur et gardait des flaques d’eau dans des endroits encaissés et ses sources resurgissaient un peu partout à faible débit toutes fois. L’eau de pluie se conservait longtemps dans des rus qui proliféraient, sans  attirer des oiseaux migrateurs. Elle foisonnait en herbes de pacage et herbes médicinales, tels que le romarin et l’armoise, possédait son gibier comme le mouflon qui allait paître sur une grande plaine au versant sud. Elle s’était toutes fois paupérisée en prédateurs dont on retrouvait seulement le chacal, l’hyène, le renard et le serval. Quant au léopard, il avait été exterminé dans un passé tout récent, à moins d’un siècle. Mais, le grand fauve, le lion de l’atlas, l’avait été beaucoup plus avant.

Elle était vaste, gagnant tout aussi bien en longueur qu’en largeur et atteignait mille neuf cents mètres d’altitude. Elle était majestueuse et imposante et se projetait en avant vers le ksar qu’elle protégeait depuis les temps immémoriaux contre les Rezzous. Oui, elle n’était pas abrupte et son ascension ne fatiguait pas outre mesure sauf sur les sommets ; elle avait aussi l’avantage de fournir des caches bien dissimulées, sans qu’il n’y ait cependant de grottes, capables de recevoir des groupes de personnes. A son point médian, une dépression raide prenait naissance au sommet, faite au fil des ages par l’érosion des eaux de pluie impétueuses qui dégringolaient à pic et se cognaient à une falaise pour se diriger ensuite vers deux lits à droite et à gauche, falaise prodigieuse qui bouchait la voie aux flots impétueux qui risqueraient d’emporter le ksar.

l’entraîneuse, extrait roman à paraitre-hé!hé! c’est moi quil’ai tué; ahmed bencherif

18 février, 2012
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

La maison de Pierre le tenancier était horriblement déserte. Il y avait un désordre ahurissant de célibataire. Sa femme et ses enfants étaient partis en vacances pour quinze jours et il se retrouva dépassé par la gestion du foyer : des assiettes étaient abandonnées au hasard dans le salon, des vêtements, deux couvertures, des bouteilles de vin et des verres. Isabella en fut sidérée et ne formula aucun commentaire. Il faisait très froid, Pierre alluma du feu dans la cheminée et se vautra tout près dans un fauteuil. Elle rangea les effets et emporta les ustensiles sals dans la cuisine. Elle ouvrit le robinet. L’eau était glacée. Malgré tout elle fit la vaisselle, puis elle regagna le salon. Ses mains étaient surgelées. Elle les réchauffa longuement, prit sa petite valise et demanda à Pierre où devait-t-elle coucher ? Il lui indiqua la chambre à coucher. Elle s’y rendit, se change les vêtements.

Isabelle revint, habillée d’une chemise de nuit en mousseline bleu ciel et s’assit timidement dans un fauteuil. Elle s’habituait encore aux lieux. Elle n’était jamais venue auparavant. Elle avait débarqué au village depuis seulement trois jours et était hébergée dans une chambre aménagée au bar du patron. Donc une réserve régissait leurs rapports. Elle était extrêmement jolie et voluptueuse. Tout en elle séduisait, faisait rêver. Elle ne passait pas inaperçue au village. Les hommes la courtisaient, les femmes, trop jalouses, la haïssaient. Pierre l’avait recrutée, dès qu’elle s’était présentée à lui, aussi sulfureuse que prometteuse. Elle lui avait plu tout de suite. Mais depuis, il hésitait à s’engager dans cette voie dangereuse. Il craignait une relation solide, durable qui mettrait en péril son ménage. Ils restaient silencieux au coin du feu. Leurs regards se croisaient d’un moment à un autre, parfois soutenus, parfois furtifs. Mais ils disaient long, se découvraient, se parlaient tendrement. Les yeux séduisent bien sur avant les mots, car dotés d’un magnétisme fabuleux.  Dans un élan expert, elle fit tomber sa chemise de nuit, se blottit contre lui, l’embrassa furtivement, comme si elle volait un baiser, puis elle en bouffa les lèvres et se mit à dévêtir son partenaire qu’elle enlaça fougueusement Et enfin les corps nus furent abandonnés à la musique douce des pulsations des cœurs battant la chamade, sous l’haleine les languettes de flammes de la cheminée qui leur promettaient une communion de rare passion.

 

 

 

 

moi à trois ans , extrait nouveau roman-ahmed bencherif

23 mai, 2011
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Commentaires fermés

           Les trois personnes quittèrent ce coin de verdure, ce havre de paix qui fait oublier tous les soucis du quotidien et emplissent l’être d’un bonheur immense. L’enfant marchait en retrait des deux hommes pour jouir d’une certaine liberté, parfois sautillant faisant rouler une bille qu’il sortait de sa poche et la remettait aussitôt, craignant d’être grondé par son père dont l’autorité parentale découlait du fait psychologique et jamais de violence physique. Unique enfant au logis, il était malgré tout choyé et aimé de tous : hommes et femmes. Il jouait avec ses camarades à différents jeux pendant les heures creuses de l’école maternelle ou coranique. Il n’était ni agressif, ni turbulent. Il eut quand même une aventure qui lui avait failli coûter la vie, deux années plus tôt, vers la fin du mois de mai, pendant les moissons. Ce jour-là, le logis était dans une grande activité. Les femmes étaient toutes occupées au petit matin à préparer le déjeuner spécial pour près de quinze invités de marque, qui venaient de la ville de Tiaret. L’enfant avait l’habitude d’aller avec sa grand-mère au mausolée de sidi Abdallah pour se reposer dans sa pieuse solitude. Ne la voyant pas venir le chercher, il sortit sans que personne ne le remarquât et y prit le chemin.       

           L’enfant de trois ans tout au plus courait dans la ruelle et arriva au mausolée qui était fermé et il n’y avait personne tout autour, principalement dans le petit carré clôturé en pierres jusqu’au genou et qui servait de cuisine de fortune aux petites pèlerines. Il alla à la porte rustique peinte en vert très sombre et la cogna violemment de sa petite main dont il ressentit une prompte douleur sans broncher. Il appela ensuite sa grand-mère, mais n’obtint aucune réponse.  Un peu déçu, il s’assit dans le chambranle et se mit à l’attendre. Au bout d’un bon moment, il s’ennuya et se leva. Il fit quelques enjambées sur la piste et commença à regarder le bois de Boulogne qui prenait à dix mètres plus loin. Il n’y voyait rien sauf un écran de verdure opaque. Des arbres hauts et gigantesques l’impressionnait.  Des oiseaux perchés sur les cimes gazouillaient au bon matin. A part leurs chants, le silence était total. Cette solitude mystérieuse éveilla la curiosité de l’enfant qui pénétra dans le bois, sans crainte et peut-être avec la plus grande indifférence.  

.        Le bois s’étendait sur cinq ha environ de forme quadrilatère et prenait plus de longueur que de largeur. Sa voûte de branchage haute et compacte le plongeait quasiment dans la pénombre en plein jour. Rarement, le soleil s’infiltrait au cœur de la petite forêt. Les puissantes racines de l’eucalyptus émergeaient en surface du sol, les branches touffues du chêne partaient à la conquête du ciel, le cyprès s’élevait élégamment, l’acacia poussait aux lisières et avait perdu son fruit effeuillé. Des arbres fruitiers y croissaient, certains moins bien que d’autres. L’amandier et le mûrier  étaient robustes, alors que la vigne et le figuier se trouvaient difficilement de l’espace. Le cresson moissonné régénérait, des orties ployaient.  Des sources resurgissaient, coulaient faiblement sur trois cents mètres, en serpentant et parfois finissaient dans de petites marres dont la profondeur ne dépassait pas un pied. C’était un habitat magique pour les oiseaux forts variés, comme la fauvette, le merle, le rossignol, ou encore les échassiers, tel que la cigogne. Mais en début de cette saison chaude, les serpents s’y promenaient aussi pour boire ou chasser l’écureuil. Ils étaient gros et venimeux, mais ils circulaient en cachette. Des chiens, venus du flanc de la montagne, y faisaient des incursions.              

         L’enfant de trois ans marchait et quand il s’essoufflait, il se reposait, puis, reprenait sa marche. Il avançait avec indifférence dans ce milieu hostile, sans but précis, sans peur, sans courage. Tous ces sentiments lui étaient étrangers et on aurait dit que ses facultés mentales étaient soumises à une force occulte. Il ne pleurait pas, ne riait pas. C’était presque un automate. Il traversa le bois dans le sens de la longueur sur sept à huit cents mètres et déboucha sur la dune, en direction de l’ouest. Celle-ci était immense, clairsemée de plantes vivaces aérées et sans feuillages, ne dépassant pas un mètre de haut. Autrement, elle était partout ailleurs nue et désolée, roulant sur elle-même. Elle longeait le flanc du mont Mekhter et les jardins sur la rive sud de l’oued dont elle s’éloignait à mesure qu’elle s’allongeait à l’ouest. On pouvait imaginer l’enfant escalader presque en rampant des pieds et des mains dans un sable meuble, redescendre en cavalant avec la plus franche gaieté, refaire les mêmes mouvements incertains, redéployer sans cesse des efforts qui s’amenuisaient. On pouvait aussi l’imaginer terriblement assoiffé et affamé,  terrorisé à l’idée d’être perdu sans espoir de secours, vidé de toutes ses forces à mesure que s’écoulaient des heures, sous un soleil ardent qui brûlait le sable et donnait une soif déshydratante qu’il n’était nullement possible d’étancher. Il fit environ trois km et épuisé il s’assit près d’une plante solitaire, exposé au  soleil torride et plombant des quatorze heures.        

           Au logis, l’alerte était générale et le désarroi total. Toute la famille avait perdu espoir de retrouver l’enfant chéri. La mère sanglotait sans fin, tournait en rond dans le patio, s’asseyait et se relevait presque aussitôt, tapait violemment les cuisses ou la poitrine. Ses yeux avaient rougi comme des braises, ses blonds cheveux étaient ébouriffés, sa peau extra blanche s’était ternie sous la pression de l’angoisse. Elle en voulait à sa mère d’avoir été absente ce jour-là au mausolée, d’avoir inculqué à l’enfant le pli d’y aller chaque matin.  Elle ne criait pas, mais rugissait comme une lionne blessée, s’accrochant au moindre prétexte pour abattre  sa colère sur ses belles-sœurs ou les voisines qui essayaient de la raisonner. La grand-mère ne pouvait rien non plus. Invitée au déjeuner, elle était venue un peu plus tôt et les recherches avaient aussitôt été entamées au niveau des jardins tout proches ou plus précisément dans les puits d’irrigation individuels ou publics entrés en service depuis peu et conçus comme en foggara. Au niveau du bois de Boulogne, les mêmes efforts étaient déployés avec persévérance. Mais aucune trace de pas n’y fut relevée. Le pire était à craindre. Il était sérieusement envisagé, imposant aux esprits tout le drame dans sa violence.           

          Néanmoins, l’esprit de bienséance et de convivialité restait présent. Les préparatifs du déjeuner allaient bon train : deux femmes disposaient les bols à soupe, les cuillères, les fourchettes, les serviettes dans de grands plats circulaires en argent ou en cuivre, les bols à soupe, les serviettes, les cuillères et les fourchettes ; une autre essuyait les verres à thé et les assiettes grandes, pour le plat de résistance, les petites, pour les salades, tandis que la mère de l’enfant, qui était une excellente cuisinière, goûtait pour une dernière fois les mets, ajoutant un peu de sel, un peu de cumin, ou encore assaisonnant les feuilles de salade verte. Le déjeuner était riche gastronomique et varié à la hauteur des invités de marque qui venaient de la ville de Tiaret, située au Nord-Est d’Ain-Sefra, apparentés à la cité chérifienne des Fils de sidi Abou Dakhil, un saint homme éteint au 17èeme siècle et enseveli à Arbaouat, un petit bourg, toujours au Nord-Est, où il avait fondé sa zaouïa vers mille six cents cinquante, lui-même venu de la localité de Zemmoura, près de Tiaret. Ils étaient une vingtaine de personnes installés dans l’une des deux salles de séjour au premier étage. Sidi M, un cousin du père, leur tenait compagnie, tandis que le frère cadet de l’enfant, ses cousins et des voisins effectuaient les recherches.      

mon père, extrait mon roman.. , ahmed bencherif

16 avril, 2011
hé hé hé c'est moi qui l'ai tué | Pas de réponses »

           Mohamed marchait mal assuré, comme s’il avait conscience qu’il foulait un milieu privé. Car seuls les propriétaires et leurs enfants y avaient droit d’accès. Il paraissait timide, très gêné, mal assuré de ses pas, craignant de rencontrer une quelconque grand-mère revenir de son jardin, un bouquet de légumes frais dans ses bras, comme il était de coutume chez cette catégorie de personnes. Mohamed y pensait trop, trop même Car il se sentait suspect, se trouvant presque en milieu quasiment familial. Son visage même en avait rougi. Il fut soulagé, quand il croisa un fellah. Celui-ci en fut surpris et écarquilla les yeux. Mohamed comprit qu’il était indésirable dans cet environnement quasiment familial et s’empressa de dire qu’il allait retrouver le moqadem, dit sidi Taleb. L’autre, qui bégayait, dit péniblement et lentement : «  « Aah  siidi taaleb eeest dans son jardin du bas ».  Mohamed le remercia et continu a son chemin.

        Il arriva au bout de cinq minutes au verger dont la porte était entre ouverte et appela de voix forte et à deux reprises : « Sidi Taleb ». Il resta là sur le seuil à attendre que l’on conviât, trop respectueux pour la personnalité du moqadem qu’il craignait aussi. Un jeune Noir vint ouvrir. Il n’avait pas plus de dix huit ans, mais il était fort et costaud. Il marchait pieds nus, encore boueux, son pantalon retroussé jusqu’au genoux, la bêche sur l’épaule, fredonnant des louanges à dieu et son prophète Ahmed. Il était un travailleur agricole de statut peu commun. Il était nourri, logeait dans une chambre dans ce jardin et percevait un petit pécule par mois qu’il envoyait à sa famille qui résidait au grand Sud, à environ mille kms. Il était presque un fils adoptif, dès l’age de cinq ans, ne manquant nullement d’affection, pris aux soins comme tous les autres membres de la famille. Il lui restait cependant à franchir une dernière étape pour décoller de ses propres ailes. Il attendait de se marier aux frais de son bienfaiteur et faire ainsi ménage à part. Il ne rêvait pas, car il savait que cela arriverait bientôt, puisqu’il était déjà en age de mariage, sinon un peu plus. D’autres fils adoptifs l’avaient été avant lui ; ils furent quatre à connaître la chaleur et la douceur du foyer de Sidi Taleb : deux Noirs ramenés du grand Sud, deux Blancs, tous en bas age, dont les parents, qui étaient très pauvres, se démenaient pour nourrir leurs familles nombreuses. Le pays colonisé était tout entier loin de la prospérité et donc certaines familles miséreuses se voyaient contraintes de se séparer de la chair de leurs entrailles pour lui donner une chance de survivre. Insolite règle sociologique, selon laquelle un  pays pauvre est prolifique !               

        Sidi Taleb prenait un petit bain de soleil, près du déversoir du puits conquis de chiendent, sur un espace libre de dix mètres carrés environ près du déversoir du puits, qui n’était pas cultivé mais où poussaient un figuier chétif, une vigne grimpante et un rosier. La seguia en ciment, qui le traversait, conservait encore de l’eau restée depuis qu’avaient été irrigués des carrés, une heure plus tôt. L’homme avait une grande stature, de larges épaules, de grands yeux, le teint blanc mat, la barbe blanche courte et bien soignée. Il portait une djellaba blanche, en laine fine et rayures en soie bleu éther, et un turban léger et blanc clair, chaussant des ballerines marocaines blanc argenté. Son visage était serein, sa main large égrenait lentement un chapelet noir, long de cent noyaux, ses lèvres mimaient piano, sa voix ne s’entendait pas, son visage semblait sourire. Il était immobile, d’un abord confiant, inoffensif dans son recueillement. On aurait dit un mage, sinon plus. Un papillon voltigeait autour de lui, se posait parfois sur son autre main posée sur sa cuisse. Sa tranquillité ne s’en inquiétait nullement.                    

       C’était un docte qui avait fait son apprentissage dans des écoles à Figuig, alors pôle culturel attractif de la région, et à Tlemcen, ancienne capitale du royaume des Zianides. Il y avait étudié les sciences islamiques et fut initié au soufisme par son défunt père qui était maître de la zaouïa Taybiya. Ses lectures favorites étaient religieuses ou hagiographiques : le coran, la jurisprudence, les poésies des grands penseurs soufis, tels Sidi Boumediène de Tlemcen ou le guide des félicités. Il lisait aussi, que cela puisse être surprenant,  
la Muqadima de Ibn Khaldoun pour essayer de comprendre le recul de la civilisation arabo- musulmane, dont il avait soumis les pays à la colonisation directe ou à un protectorat. Cette somme de connaissances avait forgé sa personnalité de façon singulière. Il faisait confiance à son prochain, à la limite de la naïveté dont de rares personnes en abusaient. Car, il était connu de tous, détendeur de baraka. Sa tolérance dépassait les limites de l’entendement : son amitié avec les juifs et les chrétiens était très intime et ressemblait souvent à une relation familiale qui s’illustrait par le partage de mets et d’invitations ; homme pieux, il ne pouvait imaginer un seul instant d’excommunier des hommes ou des femmes corrompus par le vice. Polygame malgré lui, il s’était remarié avec une jeune blonde très belle, après qu’il eût désespéré de la guérison de sa première épouse souffrante de paralysie qui l’obligeait à garder le lit. Son sens du pardon était aussi très évolué, comme peut le faire un prophète à l’égard de son agresseur.

           Sa vie active était dynamique entre son commerce, ses longs voyages d’affaires ou de mysticisme à Ouazzen, au Maroc, siège de la zaouïa mère  de
la Taybiya, qui était le haut lieu de petit pèlerinage saisonnier, en raison du dépôt des restes de Moulay Tayeb, concepteur de la confrérie au  dix septième siècle.

            Il avait toujours été tenancier de café maure à Colomb Béchar, Tlemcen et Ain-Sefra, ce qui lui donnait l’opportunité d’avoir une clientèle foraine, oisive, errante même, bourgeoise, pauvre. En complément de cette activité, il livrait les  légumes à viande à l’intendance militaire de Colomb Béchar et exploitait plusieurs superficies agricoles. A ce titre, il employait une main d’œuvre quasiment permanente de cinq à six personnes et occasionnellement, aux labours et aux moissons, ses neveux qui cependant pointaient à tous les repas du jour chez lui. Il gagnait beaucoup d’argent, mais dépensait beaucoup d’argent. Notable et chérif, généreux et bienfaiteur, il recevait trop de gens à sa table pour des repas copieux : les Moqadem de la confrérie et autres, des amis, des parents, des voyageurs, des errants et des pauvres.          

           Le jardin, qui faisait une superficie de près d’un ha, était bien travaillé, départagé entre des carrés de fèves, de pommes de terre, de salade, de carottes, de betteraves dont les feuilles contenaient encore la rosée qui y ruisselait à mesure que le soleil réchauffait la pellicule de gelée nocturne. Une grande variété d’arbres fruitiers y croissait : des vignes basses qui longeaient les seguias, deux ou trois grenadiers, deux orangers et un citronnier, un pécher et un abricotier, trois grands figuiers et plusieurs cognassiers. Leurs bourgeons fleurissaient déjà et formaient des figures flottantes dans l’air dont les couleurs aux tons nuancés étaient magnifiques en blanc, rose, rouge ou jaune,  comme une peinture géante suspendue. Juste à l’entrée, il était édifié deux salles, la grande servait d’étable, l’autre de chambre pour l’ouvrier. La première sentait du fumier et la moisissure du foin, mais le petit troupeau en chèvres et brebis était en pacage sur le versant nord de la montagne Mekhter, nom qui veut dire en arabe littéraire profusion de biens. A coté de cette bâtisse, une marre était aménagée, mais son eau stagnante était polluée d’herbes sauvages. Quant au puits, il était foré presque au milieu de la propriété. Mohamed y retrouva sidi Taleb aux abords immédiats, dont il s’empressa de baiser l’épaule en signe de révérence. Le moqadem le bénit et lui demanda le motif de sa visite. Mohamed lui fit une supplique pour guérir sa femme. Le pieux homme rectifia cette vanité et dit que seul dieu est le guérisseur. Il acquiesça et invita son visiteur à le suivre au logis et prit la main de son fils cadet, un enfant de cinq ans environ, dénommé Ahmed.                   

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